Post has published by Nicopoleon 1er

Ce sujet a 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour par  Henri Beyle, il y a 6 ans et 2 mois.

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    Lisez le, en entier si vous vous en sentez le courage, ou juste en partie, mais c’est éloquent, et cela dénonce aussi un certain problème dans l’enseignement de l’histoire en général.

    Je l’ai trouvé là :

    http://www.diploweb.com/forum/pologne.htm

    Révision ou réduction de l’histoire

    Il devient alarmant de constater que la révision globale de l’Histoire par des aînés se banalise et déforme la vision et l’intelligence que les jeunes ont des événements passés et en cours. Le temps presse, car il arrive déjà, de plus en plus souvent, même aux meilleurs de nos spécialistes en politique, diplomatie et dans les médias, de présenter les affaires européennes sous un jour faussé, délibérément ou non. Prenons un simple exemple. Voici ce qu’une excellente plume écrit dans Le Monde, qui sera donc archivé et lu dans le monde entier, voire considéré comme la voix de la France : “Occupée tour à tour par la Pologne (1920-1939), la Russie soviétique (1939-1941), puis l’Allemagne nazie (1941-1944), dont elle fut “libérée” en 1945, … Vilnius, la capitale de la Lituanie…”.

    C’est en apparence, et partiellement, exact. Mais quel amalgame honteux laisse supposer cet alignement, relativiste et ignorant de l’Histoire, d’occupations soviétique et nazie, agressives et criminelles, et de la reprise aux bolcheviques par les Polonais – “occupation” accueillie avec bonheur par la majorité des habitants – de Vilnius-Wilno, ville polono-lituanienne depuis le XIVème siècle! C’est ainsi que fut close la guerre polono-soviétique de 1920. Après la victoire polonaise de la Vistule et du Niemen, stoppant pour vingt ans le déferlement “national-bolchevique” germano-soviétique contre l’Europe (Cf. “Vilnius restaurée n’oublie pas son passé”, in Le Monde, 26.7.2002. Cf. aussi un reportage sur Radio Classique en septembre 2003: Vilnius, selon le narrateur, “a toujours lutté contre les Allemands, les Russes et les Polonais…”. Or, Vilnius était lithuano-polonaise depuis le XIVème siècle, jusqu’aux partages de la Pologne, et, dans l’entre-deux-guerres, jusqu’à l’invasion soviétique en septembre 1939. Le cœur du maréchal Pilsudski repose à Vilnius.)

    La Pologne au cœur du processus d’union en Europe

    Reprenons au commencement. En bref. La Pologne était, dès le Xème siècle, dès l’origine de son existence étatique et de son Royaume, un pays de l’Europe du Centre, une nation baptisée par Rome. Tolérante, ouverte, liée par mariages royaux tant à la Rus’ de Kiev qu’à la dynastie d’Anjou en France. Une de ses monarques, devenue sainte Jadwiga, était apparentée à Saint Louis. Fille de Louis, Roi de Hongrie, petite fille de Casimir le Grand de Pologne, elle aurait, en faisant un mariage d’amour avec le Habsbourg Guillaume de Raguse, ancré son royaume en Occident. Priée par Rome, forcée par les magnats de son pays, elle fit en 1385 un mariage de raison avec le Grand-Duc de Lituanie, qui devint un très grand Prince-consort et Roi de Pologne, Wladyslaw Jagiello. C’est lui qui défit les Chevaliers Teutoniques en 1410 à Grunwald (Tannenberg) et offrit à la Pologne pour longtemps la vassalité de la Prusse. Mais, surtout, il apporta en dot à son nouveau Royaume les vastes Confins orientaux, qui ancrèrent la puissance polonaise à l’Est de l’Europe et en firent la puissance rivale de la Russie, de la Prusse, et dans certains cas, paradoxalement, de la France: “Il n’y a pas de place en Europe à la fois pour une France puissante et pour une puissante Pologne des Jagellons”, écrira un diplomate français dans une note confidentielle au Quai d’Orsay en 1943, alors que le Gouvernement Polonais en exil à Londres proposait un “Projet polonais d’Union Centrale” (européenne). (Cf. Archives du MAE, Paris, “Projet Polonais d’Union Centrale”, Alger, 29.10.1943, et Londres, 4.12.1943.)

    Trois traits distinctifs de la Pologne en Europe

    Avant les partages de la Pologne au XVIIIème siècle, le Royaume de Pologne et le Grand Duché de Lituanie étaient donc unis au sein de la Très Gracieuse République Polonaise. Celle-ci différait des Cours européennes despotiques par trois caractéristiques principales:

    Premièrement, les rois devinrent élus par une Diète nationale parmi des candidats européens, lorsque s’éteignit après un siècle de grande puissance la dynastie des Jagellons.

    Deuxièmement, cette assemblée de la Diète était démocratique, quoique nobiliaire. La noblesse était nombreuse dans cette nation combattante et glorieuse, et chaque député pouvait opposer son veto au Roi par l’anarchique liberum veto, ce qui précipita d’ailleurs la défaite de la République royale par ses despotiques voisins. En 1791, la Diète dota la Pologne, avant la France révolutionnaire, de la première Constitution écrite d’Europe continentale, instaurant une monarchie parlementaire (Constitution du 3 mai 1791). Monarchie que la Constitution du 3 mai rendait héréditaire pour consolider l’Etat.

    Troisièmement, chaque Polonais était libre de sa religion depuis des siècles, la formule “cujus regio, ejus religio”, n’y ayant pas été adoptée. C’est pourquoi la Pologne était devenue “le seul pays sans bûchers” d’Europe, et donc le pays refuge des Juifs (Paradisium Judeorum), puis des protestants, notamment français. Henri de Valois, élu au trône de Pologne par la noblesse polono-lituanienne, fut obligé de jurer de respecter la liberté religieuse de ses futurs sujets. “Si non jurabis, non regnabis” (si tu ne prêtes pas serment, tu ne régneras pas) lui déclara tout de go l’émissaire polonais à Paris, à Notre Dame.

    Dès le 17 septembre 1942, l’AK informe Londres du génocide des Juifs

    Fidèle à cette tradition élitaire (mais qui, hélas, n’était pas toujours partagée par les masses populaires, du moins dans les rapports avec des Juifs), la Résistance polonaise antinazie de l’Armée de l’Intérieur (AK) sera la première à alerter les Alliés occidentaux. Dès le 17 septembre 1942, l’AK informera Londres du génocide des Juifs perpétré en Pologne par l’occupant nazi allemand: “En même temps que la tragédie du peuple polonais, décimé par l’ennemi, depuis près d’un an se déroule le massacre monstrueusement planifié des juifs. Ce génocide est sans précédent dans l’histoire du monde… Comme le commandement de la résistance civile ne peut pas s’y opposer de manière active, il proteste au nom de tout le peuple polonais contre le crime dont les juifs sont victimes. Toutes les organisations politiques et sociales (dans la clandestinité – AV) de Pologne s’unissent à cette protestation…”

    Et le 27 novembre 1942, le Conseil national polonais (Parlement) en exil à Londres appellera à son tour les Alliés à entreprendre une action contre le génocide et à élaborer des lois fixant déjà les peines réservées aux criminels nazis. En vain. Les appels ne seront pas entendus.

    La Constitution du 3 mai 1791

    Cette célèbre Constitution polonaise a précédé de quatre mois la première Constitution française inspirée des philosophes.

    Le roi Louis XVI, arrêté à Varennes, se trouvait alors emprisonné aux Tuileries. Et c’est l’Assemblée constituante qui élabora la Constitution française. En Pologne, c’est le roi Stanislas Auguste qui rédigea un projet de Constitution avec des conseillers, Malachowski, Ursyn-Niemcewicz, Kollontaj et Staszic, pendant que des débats de la Diète traînaient en longueur depuis 1788. Par surprise, ils enlevèrent l’adoption du texte le 3 mai 1791. Stanislas Auguste en avertit aussitôt le président et les députés de l’Assemblée nationale de France.

    Cette nouvelle, rapporte le professeur Henri Mazeaud, produisit une forte impression. “L’on sait, écrivait un patriote polonais à Paris, que l’esprit de parti est poussé en France à l’excès et que tout ce qui porte le caractère de la modération ou de l’impartialité est aussitôt rejeté par les deux partis; mais il n’en est pas de même pour notre Révolution: on se la disputait; les aristocrates disaient que nous leur appartenions parce que nous avions conservé la noblesse; la démocratie nous revendiquait parce que nous avions admis le Tiers.”

    “Un libre exercice à toutes les religions et à tous les cultes”

    La Constitution assurait également la liberté ou la protection de l’Etat aux paysans. Elle affirmait, par ailleurs, que “la religion catholique, apostolique et romaine est et restera à jamais la religion nationale” tout en assurant “une liberté de croyance entière, sous la protection du gouvernement” et “un libre exercice à toutes les religions et à tous les cultes”.

    Le 3 septembre 1791, l’Assemblée française vote à son tour sa première Constitution due, en grande partie, à Sieyès. Hélas, la longévité des deux Constitutions aura à peine dépassé une année.

    Si l’intervention de l’Autriche et de la Prusse en France sauva la Révolution française, elle perdit la Révolution et l’indépendance polonaises. Henri Mazeaud raconte: “Catherine de Russie a, depuis longtemps, compris le parti qu’elle peut tirer des excès de la Révolution française. Elle feint de confondre ces deux Révolutions, d’en montrer le danger à l’Autriche et à la Prusse. Dès avril 1791, elle propose son plan à Vienne. “Chacun, écrit-elle, opérera sa contre-révolution: les Allemands à Paris, les Russes à Varsovie.” Mais, l’empereur Léopold ne se laisse pas manoeuvrer. Un an plus tard, il est cependant contraint d’intervenir: c’est la France qui lui déclare la guerre le 20 avril 1792. Catherine a les mains libres. Elle va enfin pouvoir régler le sort de la Pologne et de la Constitution du 3 mai.” (Cf. H. Mazeaud, “Les Constitutions française et polonaise de 1791”, Institut de France, 1983, n°12).

    Certes, la Prusse avait conclu une alliance avec la Pologne, mais la Constitution du 3 mai inquiétait Frédéric-Guillaume tout autant que Catherine. Dès le 14 mai, le ministre prussien Hertzberg écrivait à l’ambassadeur de Prusse à Varsovie: “Je crois que la Prusse ne doit plus penser à l’acquisition de Dantzig depuis que, par la Révolution, le royaume de Pologne est devenu héréditaire et qu’il a reçu une Constitution plus ferme et mieux organisée que celle d’Angleterre.” Frédéric conclura donc un pacte secret avec Catherine. “Nous sommes deux brigands, écrira-t-il, Catherine et moi. Nous communions d’un même corps eucharistique qui est la Pologne, si ce n’est pas pour le bien de nos âmes, ce sera un grand objet pour le bien de nos Etats!”. Et le 18 mai 1792, Moscou fait entrer ses troupes en Pologne. La Russie et la Prusse réalisent le partage de la monarchie constitutionnelle polonaise.

    La Pologne et la Moscovie

    Il faut savoir qu’avant les partages historiques de la Pologne, les territoires de la Très Gracieuse République Polonaise s’étendaient, grâce à l’union polono-lituanienne, des Pays Baltes et de la Courlande au Nord, au bord de la Mer Baltique, à travers la Biélorussie, jusqu’à l’Ukraine et la Mer Noire au Sud, et profondément à l’Est, portant ombrage à la Moscovie, qui se développait pour devenir aussi un puissant empire. La force et l’étendue de la Pologne n’étaient pas le fruit d’invasions, mais d’un mariage. L'”invasion” polonaise dont parlent quelquefois les Russes, ce fut une brève occupation polonaise de Moscou en riposte à une coalition russo-suédoise contre la Pologne au XVIIème siècle. Par contre, le Roi de Pologne Stefan Bathory, Hongrois élu au trône, avait mis en effet le Kremlin en péril en 1581. Lorsque les Polonais avaient pris Pskov et marchaient sur Moscou, le Tsar avait fait appel au Pape de Rome. Il lui promit de convertir la Russie au catholicisme, s’il stoppait les Polonais. Ce que le Pape fit en dépêchant auprès de Bathory le Jésuite Possevine. Le Roi très catholique céda au Pape et l’Histoire de l’Europe en fut changée. Le Tsar orthodoxe ne convertit pas la Russie, bien entendu.

    C’est ainsi que l’ayant baptisée en Occident, à la faveur du mariage polonais d’une princesse tchèque, Dubravka, l’ayant ensuite tournée vers l’Est en utilisant le sacrifice et la sainteté d’une reine, Jadwiga, l’Eglise catholique romaine empêcha néanmoins la Pologne de devenir une puissance orientale dominante, puis, à l’aube du XXIème siècle, décida de lui rendre définitivement et énergiquement sa place au Centre Ouest de l’Europe, au sein et de plein pied avec la grande Union européenne en formation. La Pologne revient donc aujourd’hui naturellement dans son lit occidental. Mais on voudrait en général qu’elle y revienne sans sa mémoire du passé (Cf. Alexandra Viatteau, “Rome et Moscou, relations entre catholiques et orthodoxes”, www. diploweb.com, avril 2002).

    Oublier et gommer le « rempart » de l’Europe

    Pour cela, entre autres, l’Histoire de la Pologne est soumise à des tiraillements. La transition globale s’accompagne d’une transition dans la présentation de ce pays à la connaissance du monde. Au moyen d’une information historique souhaitée, ou non souhaitée, et sélectionnée en conséquence, aux fondements de la perception admise, ou non admise, du présent et du futur politiques.

    La Pologne était perçue traditionnellement dans l’historiographie européenne occidentale comme le “rempart de l’Europe”. D’abord comme une puissance protégeant nos marches orientales contre l’Asie, puis comme une “malheureuse Pologne” vaincue et partagée, mais destinée au sacrifice pour notre sécurité autant que pour sa reconquête de la liberté.

    La Pologne avait pour les historiens deux grandes victoires européennes à son actif: la victoire du Roi Jan Sobieski à Vienne contre l’Empire Ottoman en 1683 et la victoire de Jozef Pilsudski et de l’armée polonaise sur la Vistule contre les bolcheviques communistes de Moscou en 1920. De l’une comme de l’autre de ces “batailles décisives dans l’Histoire du monde”, pour reprendre leur qualification par Lord d’Abernon, le Dictionnaire encyclopédique Larousse dit peu. Sobieski figure sous le nom de Jean III, roi de Pologne. Sur Vienne, nous lisons seulement que “le Traité de 1738 y mit fin à la guerre de la Succession de Pologne”. Il s’agit des prémices des partages de la Pologne, assiégée par les Russes, et n’obtenant aucune aide de l’Europe, sauf l’accueil en exil, en France, de Stanislaw Leszczynski, qui fera prospérer Nancy… On apprend aussi que “la municipalité socialiste (1919-1934) multiplie à Vienne des logements collectifs”… Cela, c’est dans l’air du temps. Comme l’est la “société ouverte”, et non un “rempart”.

    En effet, la Pologne est devenue le “rempart” qui protégeait le christianisme contre la répression athée bolchevique et la démocratie contre le totalitarisme communiste. Le qualificatif traditionnel est donc devenu non seulement désuet, mais franchement incorrect. Cette Histoire-là doit être effacée. La perception de la Pologne doit être soumise à une “manipulation de symboles” qui en transforme la perception. A la faveur de cet exercice, on peut aussi se livrer à quelques déformations utiles. La nouvelle “organisation des connaissances” peut aussi organiser la méconnaissance. Je vais m’efforcer de fonder mon analyse sur des exemples.

    Vladimir Poutine, la vérité historique et les médias

    Un modeste bouquet d’oeillets, achetés au dernier moment, a été déposé personnellement par Vladimir Poutine à Varsovie, en janvier 2002, devant un monument aux morts de la Résistance polonaise (de “l’Etat Clandestin Polonais”, donc de la Résistance non communiste, commandée par le Gouvernement Polonais légal en exil à Londres). Il s’agit donc des victimes à la fois des nazis allemands et des communistes soviétiques (ce dernier fait ne fut pas précisé par les médias français). Ces événements et ces précisions ne figuraient pas non plus dans les programmes d’enseignement de l’Histoire. Mais un récent ouvrage destiné au CAPES et à l’Agrégation aborde cet aspect de la question (Cf. sous la direction de Gérard Berger, Alexandra Viatteau, “La Guerre et la désinformation en Europe, le poids de l’Union soviétique (1939-1945)” et “L’apport de la Pologne aux 20 ans de paix entre les deux guerres (1919-1939)” in “Les sociétés, la guerre et la paix de 1911 à 1946 en dissertations corrigées”, éditions Ellipses, novembre 2003).

    On a bien dit que le Président russe a officiellement refusé de demander pardon aux Polonais pour les crimes contre l’humanité dont son pays, soumis alors à l’idéologie officielle communiste, s’est rendu coupable contre eux de 1939 à 1947, et bien avant. C’est la raison pour laquelle, aucun hommage russe n’avait été rendu devant le monument à L’Insurrection de Varsovie de l’été 1944. Bataille que les Polonais et les Soviétiques devaient livrer ensemble pour prendre Varsovie, et que Staline ordonna à l’Armée rouge de laisser la Résistance polonaise livrer seule, en immobilisant l’armée soviétique devant la ville pendant deux mois. C’est ce qu’il est convenu d’appeler “le crime de Staline contre Varsovie”. Le Président Poutine refusa donc de présenter au Président Kwasniewski les excuses de son pays. Voilà pourquoi “le modeste bouquet fut apprécié, car il est apparu comme une surprise”. C’est ainsi que le journal Le Monde de Paris, sans toutefois relater les faits à pardonner (ou indiquer des sources de connaissances en la matière), a mis en lumière la capacité, qui me tirera toujours un sourire, quand ce n’est de l’admiration, que possèdent les dirigeants russes ex- ou post-soviétiques de recueillir à peu de frais les hommages des médias français pour les crimes que leur pays a commis contre les Polonais, et qu’ils avouent à demi, sans les regretter. Certes, l’ironie n’était pas absente de l’article du Monde.

    Ce qui me consterne et m’attriste profondément, ce n’est pas le refus de Poutine de demander pardon à la nation polonaise des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et du génocide commis par le Parti communiste et l’Etat soviétiques contre l’Etat polonais, ses élites et son peuple. Qui sait si les petits pas prudents de “l’hommage à la Résistance non communiste polonaise” (c’est à dire la principale, pour ne pas dire l’unique résistance polonaise, ce que nos médias ne précisent pas non plus) du Président russe, et l’attitude patiente, non vindicative des Polonais, n’augurent pas d’une suite plus sérieuse, un jour. Du moins, peut-on l’espérer.

    10.02.2003, J. Chirac (France), V. Poutine (Russie).

    Crédits: Ministère des Affaires étrangères, F. de la Mure

    Dix ans d’efforts

    En remettant sur le tapis en 1980 le crime de Katyn, en démontrant – s’il le fallait encore, et malheureusement, il le fallait une fois de plus – le crime de guerre soviétique contre l’Armée polonaise en plein combat contre l’Allemagne hitlérienne, en 1939-1940, je n’envenimais pas le conflit, à l’époque, mais je faisais un “appel du pied” aux Soviétiques susceptibles de vouloir, eux aussi, l’émergence finale d’une vérité qui leur rendrait l’honneur et la liberté. (Cf. Alexandra Kwiatkowska-Viatteau, “Katyn, l’Armée polonaise assassinée”, éd. Complexe, Bruxelles, 1982 et seconde édition en 1989.)

    Il fallut dix ans, et bien d’autres efforts que les miens, mais l’appel fut entendu. Le vendredi de Pâques 1990, Moscou reconnut le crime soviétique. Enfin, Mikhaïl Gorbatchev, puis Boris Eltsine livrèrent à Lech Walesa les documents accablants portant la signature de Staline, du Bureau politique du Parti communiste et du Gouvernement de l’URSS, ordonnant la mort de 26 000 officiers et résistants polonais au nazisme. Parce qu’ils étaient “irrécupérables pour le communisme” !

    Lech Walesa. Crédits : ministère des Affaires étrangères, F. de la Mure

    C’est dans le même esprit que fut écrit à Rome, en 1982, mon ouvrage sur l’Insurrection (Bataille) de Varsovie de 1944. Et c’est toujours avec la même vision des choses, que je me livrai à la recherche et à l’écriture de mon dernier – espérons-le – livre sur le sujet, qui devait s’intituler “Le génocide communiste soviétique commis contre la Pologne, 1917-1953”, mais que les éditions du Seuil choisirent de limiter au stalinisme en lui donnant le titre “Staline assassine la Pologne, 1939-1947”.

    Ce dernier livre fut le plus difficile à écrire. Car, ce bilan chiffré de près de 2 millions de victimes devait rester non seulement objectif – si possible -, mais humain. Elena Bonner a fait une réflexion cruelle à propos du génocide tchétchène actuel: “Staline disait que la mort d’une personne est une tragédie, alors que la mort de millions de personnes est une statistique”. Il fallait éviter le ton de statisticien.

    A cet ouvrage collabora, en me communiquant son irremplaçable expérience et sa recherche personnelle sur Katyn, un ancien responsable du GRU (renseignement militaire soviétique), Iouri Zoria. Un chercheur polonais, Stanislaw-Maria Jankowski, dont les efforts et les risques dataient encore de Pologne communiste, l’enrichit aussi de sa recherche documentaire. Cet ouvrage rencontra autant d’embûches que “Le Livre noir du communisme” sous la direction de Stéphane Courtois aux éditions Robert Laffont quelques mois plus tôt. (Cf. A. Kwiatkowska-Viatteau, “Varsovie insurgée, 1944”, éd. Complexe, Bruxelles, 1984. Cf. aussi, sous la direction d’A.Viatteau, “L’Insurrection de Varsovie, la bataille de l’été 1944”, éd. Presses Universitaires de Paris Sorbonne, septembre 2003. Voir aussi Alexandra Viatteau, “Staline assassine la Pologne, 1939-1947”, éd. du Seuil, Paris, 1999.)

    Oublier le passé parce qu’il gêne ?

    En effet, ce qui me plonge dans un abîme de réflexion et me donne la mesure, non tant de la puissance du marxisme, que de la part qu’il a acquise dans la puissance du globalisme convergent Est-Ouest de notre idéologie planétaire future, c’est le rôle joué par le relativisme libéral et l’intéressement au capital, dissimulés parfois derrière la façade d’un certain sentimentalisme, y compris chrétien: “Penser à l’avenir, plutôt qu’au passé”, disait aussi avec sentiment Vladimir Poutine à Varsovie, en songeant sans doute à l’importance psychologique et tactique de la propagande de la paix et du succès. Il n’est pas nécessaire, en effet, de sacrifier au “devoir de mémoire” envers ceux qui n’ont pas la puissance ni l’appui nécessaires pour l’exiger, ceux qui ne sont pas “médiatisés”, et dont la mémoire est donc sans importance, quand elle ne doit pas être carrément rééduquée. Ou bien de ceux qui acceptent volontiers de laisser le passé dans l’ombre.

    Le rédacteur en chef du grand quotidien polonais Gazeta Wyborcza, l’ancien dissident Adam Michnik, a fait même ciller Le Monde, de même tendance politique, par son chaleureux empressement à l’égard de Vladimir Poutine. Ce dernier refusait d’évoquer l’Histoire: “Si nous commençons à nous perdre dans de vieux problèmes et d’anciennes polémiques, nous allons oublier l’avenir”, a dit Poutine à Michnik dans l’interview en question de Gazeta Wyborcza. Cela donne toute la mesure de l’inégalité devant la mémoire, devant les “anciennes polémiques” et les “vieux problèmes”, dont l’oubli ou la déformation frisent le négationnisme. Dans certains cas, la soif d’intelligence, de connaissance et de justice des hommes se tarit.

    On a ignoré, en effet, la bataille solitaire de la Résistance polonaise à Varsovie, et les 200 000 morts de la capitale, trahis par les alliés de Moscou. Il n’y eut pas de célébration, le 17 janvier 2002, de la tragique libération-occupation soviétique de Varsovie en 1945. Alors que l’Europe célébra et médiatisa, à juste titre, la libération d’Auschwitz, le 27 janvier. Mais, pourquoi seulement la “libération des Juifs” ? Et celle des autres ? Le 1er juin 2001, Le Monde, dans sa passionnante rubrique “Il y a 50 ans dans Le Monde”, citait son article du 1er juin 1951: “… Jusqu’ici, la politique avait respecté les cimetières. A Auschwitz on a planté le portrait de Staline dans la chair vivante des suppliciés. A Auschwitz, où le Christ crucifié n’a pas droit de cité, c’est un Christ pensant, les mains appuyées sur une bêche de jardinier, qui depuis des siècles se dresse au carrefour des chemins, un Christ résigné qui n’ose disputer à Staline le titre glorieux de libérateur des peuples.”

    Ce qui m’attriste et m’inquiète donc, c’est l’ignorance et le traitement superficiel, ou peut-être même un engagement à priori, de nos médias écrits et audiovisuels. Même Radio Vatican, n’a pas su, cette fois-là, donner à la visite de Poutine à Varsovie l’explication et l’éclairage nécessaires. Le devoir d’informer, c’est un devoir d’informer avec précision, non seulement du fait que le Président russe a refusé de demander pardon à la Pologne, mais surtout de ce pourquoi le représentant de la Russie, de l’ex-URSS et du KGB, ex-NKVD devrait demander pardon à la Pologne. Au moins, dans quel contexte intervenait son hommage personnel à la Résistance non communiste.

    L’AK résistait depuis 1939

    Cette dernière, l’AK (Armée de l’Intérieur) résistait depuis 1939, et elle était livrée par les protocoles secrets du Pacte Ribbentrop-Molotov (entre Moscou et Berlin) à l’extermination conjointe par les nazis allemands et les communistes soviétiques pendant la période d’occupation germano-soviétique de la Pologne jusqu’en 1941. Ensuite, bien que les Soviétiques fussent devenus les alliés des Polonais en se ralliant aux Alliés anglo-saxons, après l’attaque d’Hitler contre l’URSS, leurs combats communs ne mirent pas fin à la “liquidation” des combattants polonais de l’AK. Les liquidations physiques et les déportations de l’AK se poursuivirent jusqu’à sa dissolution par Londres en 1945, puis de ses héros et de ses survivants jusqu’aux années 1950. Les chefs militaires de l’Armée de l’Intérieur et les représentants politiques du Gouvernement polonais en exil à Londres sur le territoire national furent enlevés par le NKVD en Pologne et, dans l’illégalité la plus absolue, condamnés à Moscou en 1946 lors d’un procès truqué sur lequel l’Occident ferma tout bonnement les yeux. C’est devant leur monument, celui de l’Etat Polonais légitime et de sa Clandestinité en résistance, que le Président russe, bien qu’issu du KGB, héritier du NKVD, a déposé son bouquet. L’ignorance des faits ou le silence prudent ont finalement déprécié aussi son geste.

    La Résistance polonaise, c’était essentiellement L’AK non communiste. En 1944, celle-ci comptait 360 000 soldats (c’était la plus grande Résistance européenne par son efficacité au combat, avec la Résistance yougoslave). Il y avait en Pologne, selon les calculs des chefs communistes, seulement 22 000 résistants communistes et sympathisants. Malheureusement, ces partisans étaient en même temps agents de Moscou oeuvrant pour une occupation soviétique de la Pologne à l’occasion de la Libération, après des combats communs. La maison mère de Vladimir Poutine, le NKVD, en même temps que le SMERCH et d’autres services du renseignement et de la répression soviétiques furent chargés par Staline et le Gouvernement soviétique de la mission de liquidation par tous les moyens, dont principalement le meurtre, la déportation ou l’incorporation dans les forces communistes, de la Résistance polonaise non communiste. C’est dans ce contexte que le bouquet, même modeste et personnel de Vladimir Poutine prend son sens et sa valeur. Et que prend son sens également l’occultation médiatique de cette information et de la connaissance des faits anciens au profit de “l’ordre nouveau”.

    L’information est pourtant à la portée des médias

    Nos médias ne peuvent plus prétendre que ces informations leur sont interdites, inaccessibles ou qu’elles n’existent pas en langue française. Elles existent en polonais, en russe, en allemand et en anglais, mais aussi en français désormais. (Cf. Henri Rollet, “La Pologne au XXème siècle”, éd. Pedone, Paris, 1984. Avec une bonne BIBLIOGRAPHIE détaillée, notamment française (Professeurs Georges-Henri Soutou, Daniel Beauvois etc…) concernant l’Histoire de Pologne; Cf. également l’ouvrage collectif “Les Contacts religieux franco-polonais du Moyen-Age à nos jours”, éd. du Dialogue et CNRS, Paris, 1985; Cf. Alexandra Viatteau, en polonais, “Polskie Powstania narodowe na tle przemian europejskich w XIX wieku: historiographia francuska.” (Les Insurrections polonaises sur fond de transformations européennes du XIXème siècle: l’historiographie française” in ouvrage collectif international sur le même sujet édité par Anna Baranska, Witold Matwiejczyk et Jan Ziolek aux Presses de l’Université Catholique de Lublin, KUL, 2000; Cf. Christophe Dwernicki, “Géopolitique de la Pologne”, éd. Complexe; Cf. aussi Andrzej Paczkowski, chapitre sur la Pologne in “Le Livre noir du communisme” de Stéphane Courtois, éd. Laffont, Paris 1999; Cf. Mgr Kazimierz Majdanski, “Miraculé de Dachau”, avec la Préface de Mgr Jean-Marie Lustiger, éd. Téqui, Paris, 1997; enfin, vient de paraître en français, de Norman Davies, “L’Histoire de la Pologne”; et sont en cours de traduction en français les “Souvenirs de guerre” de Madame Karolina Lanckoronska. A signaler, bien qu’épuisé et introuvable, de Renaud Przezdziecki, “Diplomatie et protocole à la Cour de Pologne”, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1934.)

    Une faute

    L’ignorance obstinée des médias est donc une faute d’information, de mésinformation et de désinformation. Winston Churchill dit un jour que “le mensonge voyage autour du monde pendant que la vérité met encore ses bottes”. Nos médias mettent parfois trop de temps à se chausser.

    Ce manque de vigilance et de rapidité de réaction d’une partie de nos médias à toutes les formes de désinformation est sensible. La chaîne de télévision EuroNews fut la seule à consacrer quelques instants à évoquer le crime de Katyn à propos de ce pourquoi Moscou devait demander pardon à la Pologne. Mais, c’est parce que ce crime-là est déjà admis. En partie parce que vingt ans d’obstination et de répétition ont tout de même du poids, mais surtout parce que la Russie a reconnu ce crime officiellement. Et puis, il s’est trouvé sur EuroNews un (ou une) journaliste possédant des connaissances et comprenant que le journalisme de fond, est une mission d’information et d’explication des choses avec à propos, avec clarté et avec courage. Une suite de batailles en somme, qui en font un combat pour l’information. Ces batailles de l’information et de la mémoire, on les gagne ou on les perd, quand la rédaction – ce qui arrive plus souvent qu’on ne croit – refuse un sujet. Cela m’était justement arrivé à propos de Katyn en 1979. J’avais alors brandi Albert Camus à ceux qui me disaient que je n’arriverais jamais à convaincre les Français de la culpabilité russe communiste! “Les tâches surhumaines sont seulement celles que les hommes mettent longtemps à accomplir”, écrivait Camus.

    La bataille pour Katyn est gagnée

    La bataille pour Katyn est gagnée, avec le concours final de Russes de bonne volonté. Celle de Varsovie aurait pu l’être depuis longtemps. Elle l’a enfin été à la Sorbonne, le 9 octobre 2000, où le colloque que j’ai été amenée à organiser à l’initiative franco-polonaise a réuni les Académiciens français Hélène Carrère d’Encausse, René Rémond, Jean-François Revel, ainsi que Wladyslaw Bartoszewski, alors ministre polonais des Affaires étrangères, Jerzy Kloczowski, directeur de l’Institut de l’Europe du Centre-Est à Lublin, et délégué de la Pologne à l’UNESCO, tous deux historiens polonais et anciens soldats de l’AK pendant la bataille de Varsovie. Auxquels s’associa par sa communication Jan Nowak-Jezioranski, célèbre courrier entre le commandement polonais à Varsovie et les Alliés à Londres en 1944. Ainsi que le professeur Tomasz Szarota, qui a expliqué les différences – parfois volontairement ignorées – de l’Occupation à Varsovie et à Paris. L’amphithéâtre de la Sorbonne était plein. Mais nos médias étaient absents. A l’exception de ceux des journalistes qui connaissaient déjà l’histoire et des représentants de médias militaires spécialisés. Que peut-on faire lorsque ceux qui doivent s’informer et s’instruire, pour informer et instruire, refusent d’écouter, de savoir, d’apprendre, de comprendre et de transmettre la vérité? Cependant, l’universitaire ne travaille pas seulement pour les médias. Et les médias – moyens de communication sociale – ne sont pas seulement la presse et l’audiovisuel. Les médias, ce sont aussi l’enseignement et la culture. Les Actes du colloque, publiés par les Presses Universitaires de Paris Sorbonne (PUPS) en septembre 2003, préfacés par le Professeur Georges-Henri Soutou, lui-même ancien directeur des PUPS, ont une grande importance at usum delfini. (Cf. Sous la direction d’A. Viatteau, “L’Insurrection de Varsovie, la bataille de l’été 1944”, op.cit.; Cf. Jean-François Revel, “Les Plats de saison”, pp.343-345 consacrées au colloque du 9 octobre 2000, éd. du Seuil, Paris, 2001; Cf. Wladyslaw Bartoszewski, “Zegota, Juifs et Polonais dans la Résistance 1939-1944”, éd. Criterion Histoire, Paris, 1992; Cf. Jerzy Kloczowski, éditeur de “L’Histoire de l’Europe du Centre-Est”, ouvrage collectif à paraître en français. A noter dans cet ouvrage une très riche BIBLIOGRAPHIE, dont, concernant l’Insurrection (Bataille) de Varsovie, outre mon ouvrage “Varsovie insurgée”, op.cit., cf. Henri Michel, “Et Varsovie fut détruite”, Paris, 1984 et Tadeusz Wyrwa, “La Résistance polonaise et la politique en Europe”, Paris, 1983; Cf. également un très important témoignage de Jan Nowak, “Courrier de Varsovie”, éd. Gallimard, Paris; Cf. Tomasz Szarota, “La Vie culturelle en Pologne pendant l’Occupation allemande, in Acta Poloniae Historica, Varsovie, 1987; un ouvrage autobiographique “Une jeunesse polonaise 1923-1946” par Stanislaw Likiernik, Paris. Enfin, en polonais, mais en espérant sa traduction, “Zoska i Parasol”, Aleksander Kaminski, Varsovie, 1957).

    « Pourquoi écrire sur la Pologne ? »

    L’indifférence médiatique à l’égard de ces événements et l’absence de leur transmission auprès du public m’ont parfois donné, ainsi qu’à d’autres, l’impression d’une demi-défaite de la mémoire. Pas contre des adversaires, qui ont cessé, ou vont cesser de l’être, mais contre des amis indifférents. “Pourquoi écrire sur la Pologne?”, me demandent-ils parfois. – Parce que le mensonge, par action ou par omission, est mauvais, l’ignorance est un défaut et la dépendance de la conjoncture des “thèmes porteurs” est peu honorable. Et parce que satisfaire au devoir de mémoire des puissants et des élites du monde actuel est plus facile et davantage récompensé que de réclamer la vérité pour ceux dont jadis des élites nombreuses ont été anéanties, par le communisme et le nazisme, et qui ont perdu ainsi des défenseurs naturels de leur mémoire et de leur réputation. En effet, il arrive que des Polonais aussi soient intéressés par l’oubli. Il arrive même qu’ils se persuadent que c’est au profit de l’avenir, ou qu’on les persuade que c’est pour leur bien: “La nouvelle Pologne ne renie rien de son passé, mais ne veut plus qu’il pèse sur son avenir. “Nous, les vivants, dirait-elle, nous ne pouvons éternellement nous complaire au chant de la mort”. Dans le tumulte bouillonnant des énergies qui l’animent, c’est la joie d’avoir ressaisi son élan vital qui domine. L’élan est tout le contraire d’un retour en arrière. Il faut agir, se presser vers l’appel d’une destinée riche, entreprendre, oser, la préparer et la mériter”. Voilà ce qu’écrivait un intellectuel, universitaire français d’origine polonaise, Edouard Krakowski, dans un intéressant ouvrage “La Pologne contemporaine”, publié au Mercure de France à Paris. Il écrivait cela en 1937! Pendant ce temps, en Russie soviétique, à l’Est, le nombre de victimes polonaises du communisme et de l'”opération polonaise du NKVD” dépassait déjà 800 000 morts, selon les données soviétiques officielles. Au génocide communiste allait s’ajouter bientôt le génocide nazi. Un génocide qui sera organisé et réalisé en commun de 1939 à 1941. (Cf. “Staline assassine la Pologne”, op.cit. et “Le Pacte Ribbentrop-Molotov. L’agression soviétique contre la Pologne le 17.09.1939 et sa négation russe en 1999. L’état des connaissances en la matière en 2000”, http://www.diploweb.com.; A. Viatteau, “Maximilien Kolbe, “une vie pour une vie”” (Le Pape condamne le nazisme et le communisme en 1937), “Les “Justes” polonais” (Les autorités polonaises en exil à Londres, informées par la Résistance polonaise, exigent des Alliés une action contre le génocide juif dès 1942), “Ceux qui sont restés face à l’inhumanité” (génocides nazis et génocides communistes soviétiques), in La Croix l’événement, 1990-1997.)

    L’élan vital exclut-il le souci et la mémoire des morts ? Peut-on bâtir le succès sur l’abandon et l’oubli ? Quel rôle joue l’Europe par ses pressions politico-pédagogiques, et que désire la France, à travers ses médias et son enseignement de l’histoire, en persuadant les Polonais de l’inutilité du devoir de mémoire en ce qui les concerne ? Pour ma part, je ne crois pas qu’il soit vain de rester fidèle à son passé national véritable, et je ne crois pas que la France, et l’Europe, aiment les filles sans dot historique complète. Même si ça les arrange, au fond, de favoriser l’oubli des crimes du communisme. Car, on intègre le communisme aussi, en définitive. Mais, en histoire, comme en morale, il faut de la rigueur en même temps que de l’humanité. “Ton honneur, c’est de courir au combat pour la justice, la clémence et la vérité” (Psaume 84), dicte la civilisation judéo-chrétienne de l’Europe. Tel est l’héritage religieux, moral et intellectuel de notre civilisation. La vérité est indissociable de la clémence, mais sans vérité préalable, la clémence est injustice.

    Se sentir concernés ou pas ?

    Tout récemment, un universitaire français a proposé aux organisateurs d’un colloque à la Sorbonne portant sur la littérature en 1945, de présenter “Terre inhumaine”, une œuvre littéraire de témoignage sur la géhenne des Polonais, et d’autres nationalités, en URSS de l’écrivain Joseph Czapski, l’un des rares prisonniers de guerre qui réchappèrent des massacres de Katyn et d’ailleurs en URSS. (Cf. Jozef Czapski, “Terre inhumaine”, éd. L’Age d’Homme, Lausanne, plusieurs éditions.)

    La réponse des organisateurs est très franche: “Le point que vous évoquez constitue un épisode particulièrement sombre de la Seconde Guerre mondiale; à ce titre, il nous impose le devoir de mémoire. Mais il ne concerne la communauté intellectuelle française que de manière très marginale. Il s’agit en fait d’un point de l’histoire polonaise, dans laquelle la notre est impliquée, et où nous n’avons pas le beau rôle, même si ce n’est pas le pire…”.

    Un devoir d’intégrité historique

    Alors, devons-nous refuser notre attention aux oeuvres consacrées au génocide juif, parce que la France n’a pas toujours eu le beau rôle ? Un devoir de mémoire (ou plutôt d’intégrité historique, dirais-je plus volontiers) est un devoir de mémoire, et pas de mémoire sélective.

    A l’automne 1990, lorsqu’une exposition sur Katyn fut organisée à Bruxelles au Centre culturel Léopold Senghor, deux personnalités éminentes déclinèrent l’invitation des organisateurs belges: un Français, haut responsable des instances européennes, et un haut dignitaire de l’Eglise belge. Le premier répondit que l’affaire de Katyn ne concernait pas l’Europe, et le second, que l’affaire de Katyn ne concernait pas directement l’Eglise. Catholique et européenne, je me sens concernée, pour ma part, par le génocide juif, tzigane, arménien, khmer rouge, rwandais, et par les victimes de tous les crimes dont l’étude historique s’impose, tout en cherchant à guérir les plaies et à apaiser les conflits qui en résultent.

    Le 24 janvier 2002, le Rabbin René Samuel Sirat, a déclaré au journaliste italien de la RAI, (la voix était off, mais le journaliste a présenté le Rabbin Sirat) en commentant la Journée de prière universelle pour la Paix à Assise: le pardon, c’est bien, mais “il faudrait demander aux victimes (de la Shoah, en l’occurrence) qui sommes-nous pour pardonner aux bourreaux (à leur place) ?” Bonne question, y compris dans le cas des Polonais victimes du communisme soviétique, lorsque le Président Poutine refuse même de leur demander pardon, et que nos médias renoncent au “travail de mémoire”. La paix, la justice, le pardon, pour lesquels les représentants de toutes les religions priaient à Assise, sont indissociables. A leurs fondements, tous revendiquent ce “travail de mémoire” qui passe par la connaissance et la reconnaissance des faits.

    Les programmes d’histoire

    Les médias au sens large comprennent l’édition, la culture et l’éducation. Penchons nous alors sur les programmes d’Histoire pour les classes de Terminale en France. En 2001, ces programmes éclairaient la conjoncture idéo-politique française, et peut-être, plus généralement, européenne. Voici les directives officielles du ministère de l’Education nationale aux professeurs, auxquelles sont soumis tant les élèves que les journalistes désireux de puiser des connaissances aux sources scolaires: “Il importe d’insister sur les caractères spécifiques du second conflit mondial en prenant l’exemple de l’Europe: guerre totale impliquant les populations civiles autant et plus que militaires, importance des facteurs idéologiques, économiques et psychologiques, phénomènes de collaboration et de résistance, déportations, et surtout mise en œuvre de la politique nazie d’anéantissement racial. L’étude du génocide des Juifs qui a fait l’objet de très nombreux travaux scientifiques exige d’être présentée avec une rigueur excluant toute approximation. Enfin, on n’oubliera ni les tentatives d’anéantissement des Tziganes, ni les massacres programmés de Pologne et de Russie.” (in “Accompagnement des programmes du cycle terminal de la voie générale”, MEN, 2001).

    Nuances

    Il convient d’observer les nuances imposées: “génocide des Juifs” (accompli), mais “tentative d’anéantissement des Tziganes” (dans quelle mesure fut-elle accomplie ?) et “massacres programmés (mais furent-ils réalisés ?) de Pologne et de Russie” (et, dans ce cas, massacres de Polonais et de Russes, ou de Juifs russes et polonais en Russie et en Pologne, comme on invite parfois à le penser en raccourci ?). Les chiffres prêtent en effet à confusion. Il y eut 6 millions de victimes juives de l’Holocauste nazi, dont 3 millions de Juifs polonais et 3 millions de Juifs européens. Il y eut 6 millions de morts parmi les Polonais, dont les 3 millions de Polonais juifs, mais aussi 3 millions de Polonais chrétiens. Or, les deux chiffres de 6 millions font parfois penser que les 6 millions de Polonais, c’étaient les 6 millions de Juifs, et donc que les victimes polonaises étaient uniquement juives. Ainsi s’installe une véritable confusion, faisant parfois remettre en doute par des intellectuels et des journalistes la résistance polonaise anti-nazie elle-même. Parfois, cette confusion est encouragée.

    Ultérieurement, dans l’ “Accompagnement des programmes” de 2003 (celui de 2001 n’est pas entré en vigueur), la différenciation des victimes a disparu. On lit désormais: “… politique nazie d’extermination des Juifs et des Tziganes…”. Mais on établit toujours, en 2003, la “distinction qui, au sein de l’univers concentrationnaire, sépare camps de concentration et camps d’extermination…” (Cf. p.29). Distinction idéologique acrobatique entre extermination rapide et extermination lente que l’on retrouve dans un article du Monde du 24 octobre 2003: “Contrairement aux camps de la mort nazis, les camps de travail nord-coréens sont conçus sur le modèle du goulag stalinien, écrit Anne Applebaum: il s’agit d’exploiter au maximum ce qui reste de forces aux prisonniers pour produire” ! Suit l’énumération des manières de tuer au travail. Alors, “concentration” ou “extermination”? “Je suis juif, né en 1906”, témoignait un rescapé du NKVD en 1945: “… le NKVD n’était à aucun point de vue meilleur que la Gestapo, avec la différence que la Gestapo tue et le NKVD torture avant (par l’épuisement concernant ce témoignage in “Staline assassine la Pologne…”, op.cit., p.96 – AV)”.

    L’alliance germano-soviétique ?

    Par ailleurs, l’ “Accompagnement des programmes” de 2003 omet une “phase” essentielle de la Seconde Guerre mondiale, celle de la collaboration de Staline avec Hitler de 1939 à 1941. Les “accompagnateurs” invitent les enseignants à n’enseigner les “phases de la guerre” qu’à partir de … “l’extension de 1941”. (Cf. p.34).

    Nos programmes d’histoire ne prennent, de toute façon, en compte que les crimes nazis, selon les directives officielles ministérielles. La Pologne et la Russie doivent être présentées comme des victimes du nazisme exclusivement. Cependant, rien ne doit être enseigné concernant les déportations et les camps de concentration soviétiques. Déportés, déportation, Journées de la Déportation doivent s’associer uniquement au nazisme et uniquement aux Juifs. C’est une erreur.

    Nous insistons donc pour que les programmes d’Histoire traitent, non seulement du génocide nazi commis contre le peuple juif, mais aussi des génocides commis par les communistes, totalitaires et criminels, de Lénine à Kim Jong II, contre leurs propres peuples et les nations victimes de leur oppression. Dans les circonstances actuelles, toutefois, où des flambées anti-israéliennes et/ou anti-juives se manifestent, nous insistons également pour que nos remarques didactiques ne soient en aucun cas instrumentées dans le sens antisémite que nous réprouvons résolument.

    Initiatives européennes

    Les ministres de l’Education des pays membres du Conseil de l’Europe, réunis à Strasbourg le 18 octobre 2002, ont adopté une déclaration instituant dans les établissements scolaires une Journée de la mémoire de la Shoah et de la prévention des crimes contre l’humanité, sans mention des génocides communistes. Le Monde rend compte de l’événement: “La délégation française s’est efforcée de circonscrire le champ de la journée de commémoration qui, à l’origine, s’étendait à tous les génocides”. Et encore: “La task force internationale, organisatrice de cette manifestation, est présidée par la France depuis le 20 février (2002), pour un an… Le Conseil de l’Europe devrait fournir du matériel pédagogique aux Etats membres et contribuer à former les enseignants”. Est-ce à notre honneur d’avoir imposé pareille sélection ? Le nazisme est coupable d’anéantissement racial, mais le silence est imposé sur l’anéantissement de classe par les communistes, puis, tout simplement, sur la terreur, la liquidation, la déportation et la répression au quotidien des citoyens du “camp communiste” soviétique ou chinois. Au demeurant, certains intellectuels, y compris marxistes, ont parlé à la veille de la chute du système communiste soviétique à l’Est de “génocide idéologique” communiste commis contre de “vrais marxistes” par Staline. Le courage vient parfois avec la défaite de l’ennemi, et souvent avec une conjoncture favorable.

    Une notion qui “fait problème” ? A qui ?

    “On insistera sur l’univers concentrationnaire”, recommandait l'”accompagnateur des programmes”. Il s’agit toujours de l’univers concentrationnaire nazi. L’univers concentrationnaire communiste est censé rester ignoré des élèves et, parmi eux, des futurs travailleurs des médias. Cela s’impose d’autant plus que le texte officiel, fait à Paris le 20 juillet 2001, est repris tel quel en 2003, affirmant que: “La notion de régime totalitaire est de celles qui font problème. Elle a été un instrument de guerre froide qui impliquait une identité de nature entre les régimes fascistes et le communisme stalinien, affirmation qui ne résiste pas à l’analyse historique.” En effet, c’est le nazisme qui est comparable au communisme stalinien, et non le fascisme. La confusion entre nazisme et fascisme est une constante de la propagande communiste. Mais pourquoi trouve-t-on cette propagande et cette confusion dans des directives d’enseignement en France ?

    En 2003, ce texte n’a donc pas changé, mais, de plus, il est repris tel quel deux fois, aux pages 28 et 34. Quelle insistance! Et la bibliographie d’accompagnement omet tout simplement de citer un quelconque ouvrage sur les exterminations et les crimes communistes.

    La Guerre froide

    Autrement dit, selon nos “accompagnateurs”, usant de la caution du ministère de l’Education nationale, la Guerre froide était une agression, usant de mensonge, des démocraties occidentales contre l’Union soviétique, qui, elle, n’aurait pas été totalitaire et n’aurait pas commis de génocides, même sous Staline. A ce point de l’histoire, apparaît une divergence – ou une distraction – dans nos programmes, car on pouvait lire dans les “Annexes au programme” de 2001 que les régimes totalitaires sont “le fascisme, le nazisme, le stalinisme”. Bien entendu, il n’est pas précisé que le stalinisme, ce fut le communisme triomphant, qui domina le monde intellectuel, et auquel les jeunes communistes et trotskistes français d’aujourd’hui n’hésitent pas à vouloir revenir “si nécessaire”, et dont ils nient toujours ouvertement les crimes, comme on a pu le voir dans le documentaire “Marx attaque”, diffusé sur la chaîne Arte en automne 2001. En automne 2003, on voit paraître des ouvrages et des articles sur l’univers concentrationnaire communiste, notamment dans Le Monde à propos de Tomasz Kizny, Varlam Chalamov, Luba Jurgensen… L’enseignement va-t-il suivre ? Il devrait précéder.

    Notre historiographie, en France, après la chute (officiellement, du moins) des régimes communistes soviétiques en Europe, est en partie dans une situation que Le Monde décrivait il y a cinquante ans à propos de l’Allemagne de l’Est: “L’histoire qu’on étudie dans les manuels scolaires (de la RDA – n.d.a.) … , c’est une histoire militante. La politisation intégrale a confondu les domaines: une culture de combat est en train de naître .” C’est Claude Lanzmann qui écrivait cela le 29 décembre 1951. Le Monde le lui rappelait le 29 décembre 2001 ! Le combat est douteux lorsqu’il fausse l’Histoire.

    L’ « organisation des connaissances »

    Pour reprendre les expressions employées dans les documents officiels de l’Education nationale de 2001 (mais que l’on ne retrouve pas dans l’ “Accompagnement…” de 2003, à moins qu’elles ne figurent dans des “Annexes au programme”), le programme d’histoire “organise les connaissances”, mais “à l’exclusion de toute approche événementielle”. Il ne faut pas “noyer les élèves sous un flot de détails”. Et pourtant, dans le cas du génocide juif, les directives du ministère de l’Education nationale exigent, à juste titre, “une rigueur excluant toute approximation”. Pourquoi seulement dans ce cas? “On n’entend évidemment introduire aucun jugement de valeur” (pourquoi? – AV) et, bien entendu, “il ne s’agit en aucun cas de juxtaposer des histoires nationales des Etats, mais de montrer… la convergence de leurs choix…” Afin d’aboutir à la construction européenne.

    Seulement, peut-on construire une Europe tout à fait morale, digne et libre, consciente et instruite, si ses citoyens reçoivent une instruction à ce point dirigée par une propagande, des directives, et amputée de la simple connaissance des faits (événements) ? Le mensonge programmé, même par omission, sur le passé se venge toujours sur l’avenir.

    Inquiétante définition

    Un lecteur rompu à l’analyse de la propagande et à la lecture entre les lignes, qui s’imposent toujours lorsque la liberté de pensée et d’expression décroît, s’arrête à la définition que le programmeur de l’enseignement d’histoire au ministère de l’Education nationale du Gouvernement français donne du totalitarisme:”… le totalitarisme n’est pas une doctrine, mais une pratique d’encadrement de la société au sein de structures qui ont pour objet de “transformer l’homme” en le modelant sur l’objectif idéologique que s’assigne le régime… donner à la masse de la population une volonté collective, absorber l’homme sous tous ses aspects dans le tout idéologique (national, racial ou social), faire que, non seulement ses idées politiques ou son rôle social, mais également sa vie professionnelle et familiale, ses croyances, ses valeurs, ses goûts esthétiques etc… soient mis au service de l’idéologie…” Cela est une définition juste, mais il en découle que le totalitarisme n’appartient donc pas seulement au passé brutal et criminel des régimes mis en cause, mais qu’il peut s’emparer d’un présent, d’un avenir, pourtant prévus pour être meilleurs. Même dans notre cas européen, soumis au tout collectif de l'”ensemble” animé, accompagné, organisé et dirigé.

    A la suite des dernières élections, une conjoncture politique s’impose en Pologne. C’est la main mise social-démocrate ex-communiste – ou avec des communistes – sur le pouvoir exécutif et législatif, d’une part, et, de l’autre, l’imminence de l’intégration de la Pologne économiquement libérale dans l’Union européenne, que certains voient déjà élargie à la Russie, puis avec la Russie, au-delà de Vladivostok. La rubrique météorologique d’EuroNews a déjà placé Prague en “Allemagne et en Autriche”, et situé Novossibirsk et Vladivostok en “Europe Centrale et Orientale”, avec Varsovie et Moscou ensemble. La perspective amicale est sympathique, mais cette conjoncture géopolitique rejaillit aussi sur l’usage politique et idéologique de l’histoire et de la mémoire, avec “l’abandon ou la révision de concepts forgés dans l’ancien monde”, selon l’expression révélatrice d’un journaliste parisien.

    L’identité polonaise et européenne

    Le Pape Jean Paul II voit un peu autrement les torsions imposées à l’histoire de son pays d’origine par la politique. Le 3 décembre 2001, en recevant la nouvelle Ambassadrice de Pologne auprès du Saint-Siège, Madame Hanna Suchocka, le Pape dit: “L’action est juste qui garantit à la Pologne la place qui lui est due dans les structures politiques et économiques de l’Europe unie. Il faut, toutefois, que la Pologne y prenne place en tant qu’Etat possédant sa propre identité spirituelle et culturelle, sa tradition historique liée au christianisme. Cette tradition, cette identité nationale, la Pologne ne peut y renoncer.”

    L’historien français d’origine polonaise, Edouard Krakowski, déjà cité, voyait aussi, dès 1937, dans cette “réalité spirituelle” un potentiel d’énergie et de vie des nations, nourries de la mémoire – fidèle et loyale, mais sans esprit morbide – autant que de la persévérance de leur élan vers l’avenir. Le plus grand danger, écrivait-il, c’est “l’abandon progressif au moindre effort, la perte de toute foi, de tout idéal, l’oubli de toute tradition qui en viendrait vite à ruiner la source spirituelle d’énergie. Un peuple peut être encore vivant, d’une vie opprimée, mais secrètement nationale, lorsqu’il est conquis. Il risque de perdre, dans sa pleine liberté, cette vie nationale lorsqu’il n’en fait plus usage que pour la recherche du lucre et des jouissances. Il se peut bien que Carthage fut déjà morte lorsque Scipion Emilien résolut d’y porter la destruction définitive. Au contraire, la Pologne continuait de vivre sous Souvarov, sous Mouraviev et autour des jeunes révolutionnaires (insurgés – AV) qui s’étaient voués à la mort. Elle vivait comme sur son rocher, enchaîné et déchiré, le Prométhée d’Eschyle et aurait pu faire sienne à l’égard des autres nations, elle, terre d’héroïsme, l’illustre protestation du héros antique: “Oh, plaines éthérées, vents à l’aile rapide, source des fleuves, et vous, flots de la mer, innombrables sources, toi, terre, mère de toutes choses ! Et toi, soleil, dont l’œil embrasse l’immensité, tous je vous prends à témoin. Regardez-moi: voyez comme m’ont réduit les dieux, moi, dieu comme eux, moi, de leur race !”

    Pardonner ou oublier ?

    Le Souverain Pontife insiste bien évidemment sur l’identité spirituelle chrétienne de la Pologne, sans être insensible à la beauté des références littéraires de la grande tradition gréco-latine de son pays. Le Pape veut-il que les Polonais pardonnent, ou bien qu’ils oublient les crimes dont les leurs ont été victimes de la part du nazisme et du communisme ? La nuance est importante, d’autant plus que le Saint Père accepte toujours sans broncher que l’on exige des Polonais qu’eux-mêmes demandent pardon pour des souffrances que des populaces marginales parmi eux – et non leur peuple, leur nation ou leur Etat – ont infligées à des Polonais d’autre confession ou ethnie. On a vu en 2001, l’Episcopat catholique de Pologne lui-même demander pardon aux Juifs du village de Jedwabne, qu’une populace polonaise chrétienne immorale, stupide, haineuse et cruelle avait assassinés le 10 juillet 1941 de manière atroce sous l’impulsion de troupes nazies allemandes, qui mettaient fin à l’occupation soviétique. Cette populace avait été manipulée et trop facilement convaincue de se venger des “Juifs du NKVD” et des atrocités de l’occupation soviétique communiste, à laquelle l’occupation nazie allemande venait de mettre fin en juin 1941, pour la remplacer par des horreurs à venir. S’il est vrai que certains Juifs dansaient et chantaient parfois lors des déportations communistes des Polonais chrétiens, il était monstrueux de tirer vengeance d’une communauté, qui n’est jamais collectivement coupable de collaboration (avec l’occupant soviétique). Des Juifs communistes avaient sauvé des Polonais non communistes, comme des Polonais ont ensuite sauvé des Juifs non communistes et communistes. Des amitiés existaient, et des amours. C’est la falsification ou l’insuffisance d’information et d’explication – et le manque de cœur, que le Roi Salomon, comme Saint Antoine de Padoue ont qualifié de “sottise obtuse” – qui sont souvent sources de folie meurtrière, de colère, de terrorisme et de guerre, que le mensonge ou même le silence imposé perpétuent. Ce n’est donc pas par l’occultation que l’on peut y porter remède, mais par la vérité dans un esprit de clémence et de réconciliation.

    La sagesse du rabbinat et de l’épiscopat de Pologne

    Cependant, notons ici que seul Le Monde, je crois, a précisé que “la région de Jedwabne, passée au début de la guerre sous occupation russe en vertu du Pacte Ribbentrop-Molotov, venait d’être occupée par les troupes allemandes”. Mais, même Le Monde, n’a pas rappelé à quelles horreurs les occupants soviétiques et le NKVD s’étaient livrés contre les Polonais. Et personne dans nos médias n’a cherché à apaiser les rapports judéo-chrétiens polonais, que le Rabbinat et l’Episcopat polonais ont heureusement apaisés eux-mêmes, ensemble. On n’a pas cité dans nos médias le Rabbin Schudrich, rabbin de Varsovie et de Lodz, pas même dans La Croix, me semble-t-il. Pourtant, c’est la sagesse et l’attachement du Rabbin à la vérité qui facilitèrent la communauté de foi et d’action judéo-catholique, ainsi que l’apaisement.

    Le Rabbin Schudrich déclara à l’agence de presse catholique polonaise KAI que “les Juifs n’avaient pas seulement été des victimes, mais qu’ils avaient eu parmi eux “des gens mauvais qui faisaient du mal aux autres” par leurs agissements au profit des communistes, et même des hitlériens”. Mgr. Henryk Muszynski, Archevêque de Gniezno et président de la Commission de l’Episcopat polonais pour le dialogue avec le judaïsme, déclara alors en retour: “C’est un juste qui dit cela (innocent des crimes qu’il reconnaît). Il nous donne l’exemple: afin que nous sachions reconnaître et dire la même chose concernant la co-responsabilité, ou même la culpabilité de ceux des Polonais qui ont eu part aux massacres.” (in Tygodnik Powszechny du 25 mars 2001).

    Simplifications médiatiques et faux sens historiques

    Notons qu’il y a dans nos médias une tendance à “organiser les connaissances” de façon à déclarer la “Pologne” coupable, ou la “Pologne” repentante, mais toujours sous forme de responsabilité nationale collective. Nous n’appliquons pas cette règle à d’autres pays, même lorsqu’il s’agit de crimes d’Etat, et non seulement de crimes crapuleux de foules en furie. La Fédération de Russie, par exemple, refuse, non seulement de demander pardon à la Pologne, mais aussi de reconnaître des indemnités aux rares survivants ou descendants de près de deux millions de Polonais déportés par le NKVD sur ordre du Kremlin. L’argument est que ces déportations soviétiques étaient faites “sans jugement légal”! (Cela est aussi très important pour le calcul du nombre des déportés, qui ne figurent pas dans les archives, lorsqu’ils n’ont pas été “jugés”, mais raflés). L’Etat russe ne reconnaît donc pas sa responsabilité pour les agissements de sa propre police politique. D’autre part, actuellement, dans le cas de la Serbie, par exemple, le Tribunal pénal international a pris bien soin de préciser, en jugeant Slobodan Milosevic (et non la “Serbie”): “On ne peut imposer au peuple serbe de responsabilité collective pour les nettoyages ethniques.” Dont acte.

    Pardon et repentance

    Le pardon, la demande de pardon sont des gestes bons et beaux. Mais, là aussi, il faut respecter les nuances et le sens des mots. On peut demander pardon, présenter des regrets aux victimes de ses concitoyens ou coreligionnaires, même lorsque l’on est soi-même innocent. Alors que le repentir, la repentance, sont un acte personnel pour ses propres fautes. L’Eglise ne peut se repentir que de ce que l’Eglise ou des membres de l’Eglise, en son nom, ont fait. Il était donc abusif de traduire en français les “regrets” de l’Episcopat polonais pour le meurtre de Jedwabne par “repentir”. Malheureusement, en polonais, le mot communément employé est le même: zal. Parfois, des Polonais eux-mêmes déprécient le sens des mots et le poids des nuances.

    Enfin, on ne peut abuser, ni se laisser aller en amateurs médiatiques à des pardons et des repentances autres que ceux, mûrement réfléchis spirituellement et bien fondés historiquement. Car, il existe aussi une psycho-technique de soumission souvent employée par les spécialistes de la manipulation (y compris du lavage de cerveau), qui utilise la “culpabilité et la volupté de la honte” pour soumettre hommes et nations: “Honte et culpabilité renvoient à l’infériorité, à l’indignité et placent le sujet (de manipulation – AV) dans une position de rejet, de rebut, voire de déchet.” (Cf. Jacques Goldberg, “Culpabilité et volupté de la honte”, in Psychanalyse à l’Université, tome 3, n°9, décembre 1977.)

    Bref, de faiblesse programmée, préalable à l’alignement. De plus, obliger à en parler, à l’écrire sans cesse, c’était la méthode pratique, utilisée par les rééducateurs des camps communistes: “Pour accentuer leur sentiment de culpabilité, on obligeait les prisonniers à écrire et à récrire avec des détails de plus en plus intimes de longs comptes rendus de toutes leurs fautes.” (Cf. Aldous Huxley, “Retour du Meilleur des Mondes”, éd. Plon, Livre de Poche, Paris, 1958.)

    Le pardon ne s’oppose pas à la justice

    Un proche collaborateur du Pape, rédacteur en chef dans les années 1980 de l’édition polonaise de l’Osservatore Romano, puis Supérieur général de la Congrégation lithuano-polonaise des Mariens, actuellement rédacteur en chef de Tygodnik Powszechny, l’hebdomadaire catholique de Cracovie, fidèle à la pensée du Pape, le Père Adam Boniecki explicite la pensée rigoureuse, saine et généreuse du Souverain Pontife en matière de pardon (in Tygodnik Powszechny du 13.1.2002): “Le pardon accordé est contraire au ressentiment et au désir de vengeance, mais il ne s’oppose pas à la justice.” (Jean Paul II, le 1er janvier 2002). “Le pardon ne s’oppose en aucun cas à la justice, car il ne consiste pas à abandonner la juste exigence de réparation de l’ordre qui a été violé.” Parfois, il faut réparer le mensonge, quand on ne peut rendre la vie. Le Père Boniecki fait le lien avec ce que le Pape avait déclaré dans son message de paix en janvier 1997: “Il ne s’agit pas d’oublier les événements passés, mais de les lire dans un esprit nouveau, puisant d

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    C’est un très beau texte sur l’histoire de la Pologne. Nous, français, n’avons pas souvent été très juste avec elle…

2 sujets de 1 à 2 (sur un total de 2)

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