Post has published by kymiou

Ce sujet a 8 réponses, 5 participants et a été mis à jour par  SocrateLeStratège, il y a 6 mois et 3 semaines.

9 sujets de 1 à 9 (sur un total de 9)
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    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    Il y aurait plusieurs manière de titrer cet épisode. Culturel : de Charybde en Scylla. Sentencieux : quand c’est votre heure, c’est votre heure. Cynique : jamais deux sans trois.

    En 1588, la Felicissima Armada ( dite « invincible » par dérision) échoue totalement dans sa tentative d’invasion de l’Angleterre. Bloqués près des côtes de Flandre, serrés à l’Ouest par la flotte anglaise et à l’Est par celle des Gueux de mer, les Espagnols n’ont plus qu’une solution : rentrer en contournant les îles britanniques par le Nord, la seule route encore possible.

    Mais cinq jours de bataille ont endommagé les quelque cent-quarante vaisseaux à des degrés divers et ils sont incapables d’encore voguer en escadres, surtout par gros temps. Et le gros temps est permanent en cette fin d’août 1588 particulièrement pourrie ! Après avoir doublé l’Écosse, de nombreux navires sont drossés par les vents vers les dangereuses côtes irlandaises, autant connues pour leurs récifs vicelards que pour leurs naufrageurs sans pitié.

    C’est ainsi que la Santa Maria Rata Encoronada ( familièrement : la Rata) vint s’abriter d’une tempête dans une échancrure de l’Ulster du nom de Blacksod Bay. C’était une grosse caraque de 820 tonnes d’origine marchande, une sorte de pachyderme marin transformé en vaisseau de guerre par la découpe de sabords à canons. Comme tous les navires de l’Armada, elle est surchargée d’hommes (plus de 400 ) puisqu’elle transporte des troupes en plus des équipages. La sociologie des passagers est particulière. Nous avons, de bas en haut, les agonisants des dernières batailles, les malades à l’abandon, des valides faméliques – car il n’y a plus ni vivres ni eau – et tout en haut, cent-cinquante jeunes nobles issus de l’aristocratie sous l’autorité du plus titré d’entre eux : Don Alonso Martinez de Leyva y Rioja. Pondéré et intelligent, trente-quatre ans, belle allure, ancien capitaine général de la cavalerie de Milan, ami intime de Philippe II, ce n’est pas n’importe qui.

    La Rata avait perdu ses grosses ancres au cours des combats. Ne lui en restent que deux petites qui ne mordent pas dans le fond sablonneux. Avec ses proue et poupe démesurément hautes, la caraque est repoussée par le vent sur la plage où elle s’échoue. Premier naufrage.

    Les Espagnols évacuent l’épave, y boutent le feu et s’installent comme ils peuvent dans un château abandonné tout proche en attendant d’improbables secours. Les rapports avec les Irlandais sont épineux. Quand ils ne peuvent pas faire autrement, ils vendent à prix d’or un peu d’eau, un bout de pain… Mais à la moindre occasion, ils vous détroussent et vous laissent tout nu, quand ce n’est pas carrément mort !

    Au bout de trois semaines, on signale à don Alonso qu’un autre vaisseau ibérique relâche pas très loin. Il s’agit de la Duquessa Santa Ana, une hourque (transport à fond quasi plat) de 900 tonnes, avec 400 hommes. Les deux groupes se rejoignent et embarquent. Mais pour la navigabilité, une hourque est encore pire qu’une caraque. Les vents contraires s’en mêlent et voici la Duquessa jetée à son tour contre des rochers pointus. Ne s’enfonçant que lentement, elle laisse aux passagers le temps de l’évacuer. Deuxième naufrage.

    http://www.patrimoine-histoire.fr/images/Maquettes/Cogge/Hourque.jpg

    Dans la débâcle, un cliquet de cabestan avait cassé net et blessé Alonso à la jambe. Pour la suite, il faudra le transporter à dos d’homme. Et précisément, il y a un nouveau trajet terrestre à faire : on repère un troisième vaisseau espagnol réfugié dans une anse. Il s’agit cette fois de la Girona, une des quatre puissantes galéasses de l’Armada. Rappelons qu’il s’agit de cet hybride mi-galion mi-galère, véritable forteresse flottante hérissée de canons et inaccessible aux abordages, qui avait fait des merveilles à la bataille de Lépante dix-sept ans plus tôt. Mais c’était en Méditerranée. Dans l’Atlantique, la galéasse additionnait les inconvénients des deux concepts, trop lourd, trop lent, incapable de serrer au vent. Au moins les lourds avirons maniés par cinq hommes (trois qui tirent, deux qui poussent) permettent-ils un semblant de manœuvrabilité par léger vent contraire.

    Quand Leyva arrive sur place avec tout son monde, il trouve l’équipage de la Girona en train de réparer vaille que vaille son gouvernail arraché. Cela commence mal. Pourtant, les Irlandais se montrent pour une fois coopératifs et fournissent même un vieux bateau dont le bois et les ferrures se révèlent précieux. On peut même reboucher quelques trous laissés par les boulets anglais, les galéasses ayant été naturellement des cibles de choix dans les combats des semaines précédentes.

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1506956632.png

    Au bout de quinze jours de labeur, la galéasse est à peu près rafistolée. Mais pour aller où ? Pas en Espagne. Elle ne supporterait pas le voyage (on était déjà à la mi-octobre). Reste le retour vers l’Écosse, à deux jours au Nord-Est. C’est un pays catholique où il serait possible d’hiverner dans de meilleures conditions que dans cette Irlande où l’on dit que des armées anglaises commencent à se rassembler.

    Ce fut la décision, pleine de bon sens, de don Alonzo. Il fit embarquer un maximum de ceux qui l’entouraient. Il faut en effet préciser qu’en plus des marins, passagers et rameurs de la galéasse, il y avait là, en supplément, les équipages de la Rata, de la Duquessa et de deux autres vaisseaux plus petits qui s’étaient échoués à proximité. En tout, environ 1300 hommes, encaqués comme des sardines. Les autres furent laissés aux bons soins de Dieu, des détrousseurs irlandais et des soldats de Sa Gracieuse Majesté.

    La Girona surchargée appareilla au matin du 26 octobre 1588, rencontra une tempête dans l’après-midi et disparut corps et biens la nuit suivante. En 1967, une équipe d’archéologues sous-marins belges retrouva son épave en un lieu appelé Lacada Point ainsi qu’un trésor en joaillerie qu’on peut admirer aujourd’hui à l’Ulster Museum de Belfast.

    Le troisième naufrage d’Alonso de Leyva avait été le bon, si on peut dire…

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1506709983.png

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts275
    Member since: 13 avril 2015

    Merci @kymiou de nous faire connaitre cette période (assez peu connu je dois dire) de l’Histoire. Il faut dire qu’une invasion des iles britanniques n’est pas une choses aisée, qui à le plus souvent échoué; si je me souvient bien, seuls les Romains, les Viking, et les Normand de Guillaume le Conquérant y sont parvenus.

    Je me demande bien ce qui à put pousser l’Espagne à vouloir envahir le royaume d’Angleterre (il y a bien sur un but religieux, ce qui fait de cette aventure une quasi croisade, mais ce n’est pas ça qui m’intéresse, c’est surtout l’esprit d’aventure et de conquête qui me questionne). Et aussi les causes de du désastre qu’il engendra: les espagnoles étaient ils de mauvais marins ? Avaient iles des bateaux adaptés à l’atlantique nord ? Avaient ils une idée de ce vers quoi ils allaient ?

    Stratège en devenir !

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    @SocrateLeStratege :

    Je me demande bien ce qui à pu pousser l’Espagne à vouloir envahir le royaume d’Angleterre (il y a bien sûr un but religieux, ce qui fait de cette aventure une quasi croisade, mais ce n’est pas ça qui m’intéresse, c’est surtout l’esprit d’aventure et de conquête qui me questionne).

    Le but religieux n’est qu’un emballage-cadeau pour l’Opinion. Derrière, il y a des montagnes de lingots d’or que les Espagnols importaient des Amériques et que les pirates anglais ponctionnaient à la tonne avec la bénédiction d’Elisabeth Ière, qui ne prenait même pas la peine de s’en cacher. Cela donna lieu à un enchaînement de représailles réciproques qui dura des années.

    Le fond de l’affaire de l’Armada, c’est que les nerfs de Philippe II ont fini par craquer et qu’il conçut tout seul dans sa tête un plan irréalisable.

    Idem :

    Et aussi les causes du désastre qu’il engendra: les Espagnols étaient-ils de mauvais marins ?

    Certainement pas ! Au contraire, leurs flottes croisant aux quatre coins du Monde formaient un vivier d’excellents navigateurs doublés de bons combattants et de chefs de valeur. Mais ces derniers furent relégués dans leurs escadres respectives car Philippe estimait que le commandement général devait par principe revenir à un Grand d’Espagne. Celui qui fut désigné clama bien haut qu’il n’y connaissait rien, que ça finirait mal, qu’il souffrait du mal de mer, qu’il s’enrhumait facilement (authentique! 😛 ) mais le roi s’entêta.

    Je n’en dis pas plus pour le moment. L’Armada mérite un sujet à part. Je vous annonce donc, prochainement sur votre écran, un dossier à grand spectacle 😉 .

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts8251
    Member since: 14 mai 2013

    Quelle aventure! J’ignorais que l’Ecosse pouvait être un abri pour les Espagnols défaits àce moment.
    Les Espagnols ont ils demandé l’aide écossaise? J’imagine que l’Ecosse était trop faible pour attaquer l’Angleterre en même temps sur terre, mais peut être aurait elle pu joindre une marine à l’Invincible Armada.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Participant
    Posts1192
    Member since: 12 avril 2012

    @socratelestratege

    Un roi de France est déjà parvenu à débarquer et à contrôler une partie de l’Angleterre pendant quelques temps.
    Louis VIII le lion, lorsqu’il était encore dauphin, a pu conquérir le sud de l’Angleterre et s’est fait proclamer roi d’Angleterre à Londres, profitant d’une demande expresse de certains barons en guerre contre Jean sans terre lors de la première guerre des barons.

    Ce n’est qu’après que les dits barons se sont mit à réfléchir en se rappelant de ce que le père du dauphin, Philippe Auguste, avait fait à ses vassaux (une paire de baffe et on rentre dans le rang). Le dauphin s’annonçant “pire” que le père à ce niveau là, les barons ont préféré le jeune fils de Jean sans terre -Henry III-, plus malléable.
    Sans soutiens de son père en bisbille avec le pape, sans soutiens de la part des barons, le règne anglais (mais jamais couronné, problème d’archevêque) du dauphin s’acheva ainsi au bout d’un an.

    Un point, c'est tout.

    Et deux si t'insistes.

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    @mongotmery :

    Les Espagnols ont ils demandé l’aide écossaise? J’imagine que l’Ecosse était trop faible pour attaquer l’Angleterre en même temps sur terre, (…).

    Par solidarité catholique, la Girona aurait sans doute été mise quelque temps à l’abri dans un petit port discret.
    Pour le reste, Jacques VI d’Écosse se garda bien d’intervenir : fils de Marie Stuart, il était appelé à succéder à Élisabeth. Ce qu’il fit en 1603 sous le nom de Jacques Ier d’Angleterre.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts8251
    Member since: 14 mai 2013

    @kimyou écrit:

    fils de Marie Stuart, il était appelé à succéder à Élisabeth. Ce qu’il fit en 1603 sous le nom de Jacques Ier d’Angleterre

    ^^ Une bonne raison de ne pas intervenir

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts2258
    Member since: 8 février 2014

    Merci @kymiou de nous faire connaitre cette période (assez peu connu je dois dire) de l’Histoire. Il faut dire qu’une invasion des iles britanniques n’est pas une choses aisée, qui à le plus souvent échoué; si je me souvient bien, seuls les Romains, les Viking, et les Normand de Guillaume le Conquérant y sont parvenus.

    Bah en fait une invasion des îles britannique arrive assez souvent, et parfois avec un certain succès, voir carrément total.

    Pendant la Guerre de Cent Ans, des bandes françaises pillent quelques bourgades anglaises. Même à l’époque moderne, Tourville brûle quelques ports après Béveziers. Les espagnols sèment la panique dans la Cornouaille quelques temps après la nouvelle de Kymiou.
    Pendant la guerre des Deux-Roses, Henri Tudor part de Bretagne pour envahir l’Angleterre.
    https://en.wikipedia.org/wiki/Invasions_of_the_British_Isles

    Au XVIIIème siècle, Bonnie Prince Charlie débarque en Ecosse avec l’aide de navires français et mène une campagne qui fait craindre le pire aux anglais, prenant Carlisle et arrivant à Derby avant de se replier.

    Débarquer en Angleterre n’est pas chose aisée, mais c’est possible avec un peu de chance. Le hic, c’est de mener une campagne en territoire hostile, avec des lignes de ravitaillements (renforts possibles) menacées par les forts sur la côte anglaise (mais surtout la flotte), donc rarement utilisables.

    "Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve"-Euclide

  • Participant
    Posts275
    Member since: 13 avril 2015

    PapaZoulou dit:

    Bah en fait une invasion des îles britannique arrive assez souvent, et parfois avec un certain succès, voir carrément total.

    Je pensai surtout à une invasion en vue de conquérir un territoire et de s’y installer sur le long terme. Je ne pensai pas à des action courte comme le pillage où une intervention de type ingérence. Cependant je ne savais pas qu’il était courant, mais non moins difficile, d’intervenir militairement en Angleterre.

    kymiou dit:

    Je n’en dis pas plus pour le moment. L’Armada mérite un sujet à part. Je vous annonce donc, prochainement sur votre écran, un dossier à grand spectacle .

    J’ai hâte de voir ça !

    Stratège en devenir !

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