Post has published by kymiou

Ce sujet a 11 réponses, 4 participants et a été mis à jour par  Pano, il y a 3 mois.

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    Member since: 20 juillet 2013

    Dans les années 1540 av. J.-C., le Nord de l’Egypte était occupé par les Hyksôs depuis plusieurs générations. Le Sud mena alors l’offensive et chassa les envahisseurs sous l’égide de plusieurs pharaons, d’abord Sekenenrê (qui mourut au combat), puis ses fils Kamès et Ahmès.

    La subite remontée en puissance des Deux-Terres prit les régions voisines au dépourvu et Ahmès, malgré la brièveté de son règne, mena dans la foulée des campagnes victorieuses au Nord jusqu’à l’Euphrate et au Sud jusqu’au fin-fond de la Nubie. Ses successeurs poursuivirent cette politique de pressions sur les nations limitrophes.

    On aurait peu de détails sur ces épisodes sans la biographie, retrouvée dans sa tombe, d’un guerrier sorti du rang et qui avait réussi une longue et brillante carrière, d’ailleurs prolongée sous les deux règnes suivants : Ahmès, fils d’Abana. Il semble avoir fait carrière dans les troupes embarquées et terminé comme – disons en pur anachronisme – colonel ou général des Marines.

    Je vous livre ici, in extenso, ce qu’il faut bien appeler ses mémoires de guerre. C’est une voix qui nous parle après trois mille cinq cents ans de silence !

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/56/Necheb-felsengrab-ahmose-99.jpg/430px-Necheb-felsengrab-ahmose-99.jpg
    C’est le grand qui parle. Le personnage plus petit est Pahery, son neveu, qui a achevé le tombeau.

    Le chef des équipages Ahmès, fils d’Abana, défunt justifié, dit :

    je viens parler à tous les hommes, je voudrais que vous sachiez les faveurs qui me sont advenues.

    J’ai été récompensé avec de l’or (décoré) à sept reprises devant le pays tout entier, j’ai reçu des serviteurs et des servantes de la même manière et j’ai été doté de terres fertiles en très grand nombre.

    Le renom d’un brave vient de ses exploits et durera éternellement dans ce pays.

    C’est dans la ville de Nekheb  (actuelle Elkab) que je grandis, alors que mon père était soldat du roi Sékenenrê. Son (sur)nom était Baba, fils de Rainet.

    Puis j’embrassai la carrière de soldat à sa place sur le vaisseau « Taureau Sauvage » au temps du maître des Deux-terres Nebpehtyrê Ahmès alors que j’étais encore enfant, avant que je n’eusse pris femme et que je dormais encore dans un hamac en filet.

    Après que j’eus fondé un foyer, je fus transféré sur le vaisseau « Celui du Nord » à cause de ma bravoure.
    Alors, j’avais à suivre le roi sur terre lors de ses déplacements sur son char.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/81/Saqqara_BW_11_c.jpg/330px-Saqqara_BW_11_c.jpg

    Reconquête du Delta.

    On entama le siège du port d’Avaris (la capitale des Hyksos) et je dus montrer ma vaillance sur terre, en présence de Sa Majesté.

    Ensuite, je fus nommé sur le vaisseau « Celui de Memphis ». Alors, on commença à se battre sur le canal Padjetkouy d’Avaris. J’ai frappé et je ramenai une main. On en fit rapport au héraut du roi et on me remit l’or de la vaillance.

    Puis la bataille reprit à cet endroit, je recommençai à me battre et on me remit l’or de la vaillance à nouveau.

    On en vint alors à se battre dans la zone au Sud d’Avaris et je ramenai un prisonnier, un homme. J’ai dû me mouiller ; en effet, s’il a pu être ramené comme captif, c’est parce que j’ai traversé l’eau en le portant. Cela fut rapporté au héraut royal et on me récompensa d’or une fois de plus.

    Alors, on se mit à piller Avaris. J’en rapportai du butin : un homme et trois femmes, soit quatre têtes au total. Sa Majesté me les donna comme serviteurs.

    Puis on mit le siège devant Sharouhen (le dernière place hyksôs) pendant trois ans. Enfin, Sa majesté se mit à la piller et j’en rapportai du butin, deux femmes et une main. Alors je reçus l’or de la vaillance et mes captives me furent laissées comme servantes.

    Reconquête de la Nubie.

    Après que Sa Majesté eut exterminé les bédouins-Mentiou d’Asie, elle remonta le fleuve vers Khentet-Hennefer  (au Sud de la deuxième cataracte) pour anéantir les nomades nubiens. On en fit un grand massacre et j’en rapportai du butin : deux hommes et trois mains. Je fus récompensé d’or une fois de plus et je reçus deux servantes.

    Ainsi Sa Majesté repartit le cœur en joie, ayant conquis ceux du Sud et ceux du Nord.

    Mais le retrait était prématuré. Les vaisseaux égyptiens, avec leurs troupes embarquées, se font rattraper par une flotte nubienne commandée par un certain Aata.

    Puis Aata arriva du Sud, avançant ainsi sa mort car les dieux de Haute-Égypte l’empoignèrent. Sa Majesté le rencontra à « la source du pays de  » et le fit prisonnier comme prise de guerre avec tous ses gens. Du navire de Aata, je ramenai captifs deux jeunes combattants. On me donna cinq serviteurs et une parcelles de cinq aroures de terre arable dans ma ville.

    N.B. L’aroure vaut 2500 mètres carrés, soit 25 ares.

    Suit un épisode mal précisé. Peut-être la révolte d’une ville ou une attaque de brigands.

    Puis ce vil ennemi arriva. Son nom était Tétiân. Il avait rassemblé avec lui des rebelles. Sa Majesté le tua et sa troupe fut anéantie. J’y ai gagné trois têtes et cinq aroures de terre arable dans ma ville.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/ce/Ahmose-mummy-head.png/280px-Ahmose-mummy-head.png
    Le pharaon Ahmès – photo récente.

    Exit Ahmès. Débute le règne d’Amenhotep Ier.

    Alors, je me mis à transporter le roi du Sud et du Nord Djeserkarê Amenhotep tandis qu’il remontait le Nil vers le pays de Koush (Haute-Nubie) pour élargir les frontières de l’Égypte. Sa Majesté frappa ce vil nubien au milieu de son armée, qui fut capturée sans pertes dans nos rangs. On négligea les fuyards, qui disparurent comme s’ils n’avaient jamais existé.

    Comme j’étais en première ligne, je combattis vraiment bien et le roi a vu ma vaillance. J’ai rapporté deux mains qui furent présentées à Sa Majesté.

    (Les défenseurs éliminés,) on alla alors chercher le peuple et les troupeaux et j’amenai un prisonnier devant le roi. Je ne mis que deux jours pour ramener Sa Majesté en Égypte. On me récompensa avec de l’or et je ramenai en butin deux servantes et le captif que j’avais présenté. Je reçus alors le titre de « Combattant du Souverain ».

    A Amenhotep Ier succède Thoutmès Ier.

    Alors, je transportai le roi du Sud et du Nord Aâkheperkarê Djéhoutymès (Thoutmès, quoi ! 😉 ) pour remonter le Nil vers la Nubie pour punir une révolte des pays étrangers et repousser une incursion venue du désert. Je me montrai compétent en sa présence, dans ces eaux dangereuses au moment du halage de la flotte dans la cataracte. On me nomma alors « Chef d’Équipage ».

    Sa Majesté, en colère tel une panthère, lança sa première flèche qui se ficha dans la poitrine du vil ennemi, paralysé par cette vision. On fit là un grand carnage et les non-combattants furent emmenés comme prisonniers. Sa Majesté retourna vers le Nord avec les pays étrangers dans son poing. Le méprisable (chef) nubien fut pendu la tête en bas à la proue du vaisseau « Le Faucon » de Sa Majesté. Ainsi accosta-t-on à Thèbes.

    http://www.shenoc.com/Asiatique-Thoutmosis.jpg
    … avec les pays étrangers dans son poing.

    Mais Thoutmès Ier ne s’en tient pas là. Il se tourne vers le Nord de la Syro-Palestine…

    Après cela, s’étant mis en campagne contre le Réténou pour assouvir sa colère sur les pays étrangers, Sa Majesté atteignit le Naharina (Syrie)  et surprit ce vil ennemi en train de rassembler des troupes. Sa Majesté fit un grand massacre parmi eux, sans compter les prisonniers qu’elle a ramenés par ses victoires.

    Or, j’étais en tête de notre armée et le roi a vu ma vaillance. J’ai ramené un char, son cheval et son aurige comme butin présenté à Sa Majesté. Alors, on me récompensa avec de l’or une fois de plus.

    N.B. Le texte précise bien UN cheval. On peut en déduire que l’autre était mort, immobilisant le char. Une fois son combattant expédié, il ne restait qu’à ramasser l’aurige désarmé et emballer le tout.

    http://2.bp.blogspot.com/-gfRuXeNEAE4/T4W25SohgGI/AAAAAAAABLE/Fy0tLDtVoIw/s400/09_Weapons_and_Equipment.jpg

     

    Puis vint la retraite…

    [/b]Ayant vieilli et atteint un grand âge, les faveurs… la tombe que je me suis faite. Le roi m’a donné soixante aroures de terre (quinze hectares dans le village) d’Hadjaâ.

    Le texte s’achève sur l’énumération et le nom des dix-neuf captifs – 9 hommes, 10 femmes – acquis au cours de ses campagnes. Ahmès tenait sans doute beaucoup à ces preuves vivantes de ses exploits et, en les mentionnant dans tombe, il comptait bien les garder à son service quand il rejoindrait les jardins d’Osiris.

    Sources :
    – Description Tombe :
    http://www.osirisnet.net/tombes/el_kab/ahmes/ahmes_01.htm
    – Autres photos :
    http://alain.guilleux.free.fr/el_kab/el_kab_tombe_ahmose_fils_abana.html (A. Guilleux)
    – Relevé épigraphique (planches dessinées par R. Lepsius) : Denkmäller. Abth. III, B1, 12
    http://edoc3.bibliothek.uni-halle.de/lepsius/page/abt3/band5/image/03050120.jpg (R. Lepsius)
    – Texte : Urkunden IV, Heft I pg. 1-15
    http://www.cwru.edu/univlib/preserve/Etana/urk_18_dynastie_erster/urk_18_dynastie_erster.html (K. Sethe)

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts50
    Member since: 20 juillet 2013

    Il a été découvert quand , où et par qui ce texte ? Et il y en a eu d’autres (de mémoires de guerres) à cet époque là?

    Sinon vraiment intéressant de voir le système plutôt tribale de répartition du butin (encore qu’on ne sait pas si c’était égalitaire ou en fonction de l’origine ethnie et évidemment la bravoure au combat) et surtout d’avoir une mémoire de guerre de cette époque si lointaine !.

  • Participant
    Posts2925
    Member since: 20 juillet 2013

    Le nouvel Empire ! Sinon je voudrais bien savoir on ce guerrier à été enterré, ou est son tombeau (et s’il à un décors intéressant !) ?

    Omnia Sunt Comunia

    Je suis anarchiste au point de traversé dans les clous pour ne point avoir de soucis avec la maréchaussée.

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    @docmoustache :

    Et il y en a eu d’autres (de mémoires de guerres) à cet époque là ?

    Pratiquement rien, à part quelques bribes. Mais nous avons un document presque similaire remontant à la VIème dynastie (vers 2250 av.J.-C) du chancelier Ouni, investi de diverses missions civiles et militaires, et qui mena une offensive amphibie près de l’actuelle Haïfa. La moitié de son armée avançait sur terre tandis que l’autre, par bateaux, contourna l’ennemi pour le prendre à revers !

    Sinon, ta remarque sur les usages tribaux n’est pas fausse. Après la bataille, le roi siège en majesté et se fait présenter les prises rassemblées par chacun. Il y prélève ce qui l’intéresse et accorde officiellement le reste à ses hommes. Ceux qui ont attiré son attention reçoivent « l’or de la victoire », souvent sous forme de colliers. Plus tard, on verra le général – et futur pharaon – Horemheb se faire littéralement recouvrir de ces parures, ce qui le fait un peu ressembler à ces généraux nord-coréens décorés jusque sur le pantalon !

    http://antikforever.com/Egypte/Pyramides/Images/Horemheb%204.jpg

    @skyros :

    Sinon je voudrais bien savoir où ce guerrier à été enterré, où est son tombeau (et s’il à un décor intéressant !)

    La tombe se trouve dans la nécropole d’Elkab – ancienne Nekheb – à une centaine de kilomètres au Sud de Louxor. C’était une puissante cité fortifiée et un centre religieux de première importance. Quelques dynasties royales, dès l’Ancien Empire, en furent originaires.

    http://antikforever.com/Egypte/Villes/Images/elkab11.jpg

    Le site est aujourd’hui totalement ruiné et qu’on y ait retrouvé des tombes encore… lisibles tient du miracle.

    Les références parlent volontiers de « pseudo-biographie » d’Ahmès car son tombeau fut bâti par son petit-fils Pahery (qui le proclame bien haut). Je trouve cette froide objectivité très exagérée. Voilà comment les choses ont dû se passer…

    Même couvert d’honneurs et de terres, Ahmès restait sorti du rang. A ce titre s’est-il certainement contenté d’une tombe correcte mais modeste. Il avait eu de sa femme Ibou une fille nommée Kem, qui épousa un précepteur d’enfant royal. Leur fils, Pahery, accéda à de hautes fonctions, dont celui de gouverneur de province. Sans doute jugea-t-il que le tombeau de son glorieux grand-père n’était plus conforme au standing de la famille et il prit l’initiative d’en construire une autre.

    Mais cela ne signifie nullement que la biographie était une reconstitution romancée. Elle était certainement présente dans la tombe initiale sous la forme d’une stèle, comme on en a trouvé partout et à toutes époques. Deux détails m’incitent à le croire…

    1° Évoquant l’expédition du Retenou, Ahmès parle de « notre » armée. Les épigraphistes ont relevé que c’est la seule expression de ce type dans toute la littérature du Nouvel Empire et y voient l’émergence d’un sentiment national ;

    2° à propos de la campagne nubienne d’Amenhotep Ier, il précise que les forces adverses furent capturées « sans pertes ».

    Je verrais plutôt, dans les deux cas, la manifestation d’un esprit de corps encore renforcé dans les troupes navales par la promiscuité des barques de guerre. On combat ensemble, on mange ensemble, on picole ensemble. Tout le monde connaît tout le monde, tous grades confondus. Et quand sonne la victoire, le chef s’enquiert aussitôt des victimes parmi ses hommes et marque son soulagement quand il n’y en a pas.

    Ces deux remarques sont trop spontanées pour avoir été écrites après-coup par un petit-fils administrateur civil habitué à la hiérarchie très cloisonnée de la Cour. C’était bien l’officier vétéran Ahmès qui s’exprimait sur une stèle respectueusement recopiée.

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts2925
    Member since: 20 juillet 2013

    Je vois ! Merci des informations.

    Omnia Sunt Comunia

    Je suis anarchiste au point de traversé dans les clous pour ne point avoir de soucis avec la maréchaussée.

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    @docmoustache :

    Et il y en a eu d’autres (de mémoires de guerres) à cet époque là ?

    Je suis obligé de reprendre la question de docmoustache car j’ai été un peu léger dans ma première réponse. Par ignorance. Comme quoi on n’a jamais fini d’apprendre. 😉

    Figurez-vous qu’à quelques mètres de la tombe d’Ahmès fils d’Abana se trouve celle d’un autre Ahmès, surnommé Pen-Nekhbet (litt. celui de la déesse Nekhbet) qui connut lui aussi une carrière militaire. Originaires de la même ville, les deux hommes se sont forcément connus et côtoyés sous les armes.

    Mais cet Ahmès-là vécut plus longtemps que le fils d’Abana et lorsqu’il devint trop vieux pour la castagne, il poursuivit sa carrière comme fonctionnaire civil.  Ainsi finit-il comme « le prince héréditaire, gouverneur, ami unique de Sa Majesté, porteur du sceau royal de Basse-Egypte, héraut du butin, Ahmès dit Pen-Nekhbet… ». Son cursus couvre la fin du règne d’Ahmosis puis ceux d’Amenhotep Ier, Thoutmosis 1er, Thoutmosis II, la reine Hatshepsout et les débuts de Thoutmosis III. Au total une soixantaine d’années. Il a dû mourir à l’approche des quatre-vingts ans.

    Sa biographie, difficile à lire car très abîmée, n’a pas le caractère quasi journalistique de celle du fils d’Abana. C’est plutôt une longue énumération des cadeaux obtenus du roi en récompense de ses faits d’armes mais sans précisions utiles à l’historien.

    Un exemple pris dans la liste. Évoquant un pharaon précis, il raconte :

    J’ai suivi le roi Djeserkarê (Amenhotep Ier) et capturé un prisonnier au pays de Kouch (Nubie) ; de nouveau, j’ai suivi le roi Djeserkarê et j’ai récolté pour lui trois mains.

    Et plus loin, il complète : « Le roi Djeserkarê me donna de l’or : deux bracelets, quatre colliers, un brassard, un poignard, une coiffe, un éventail et un bijou ».

    Et ainsi pour chaque souverain. Il a connu tous les théâtres d’opération, depuis la Nubie au sud jusqu’au Naharina (Mitanni) au nord.

    En fin de carrière militaire, il a su parfaitement négocier son recyclage dans le civil. Il raconte en effet :

    « La grande épouse royale Hashepsout renouvela mes honneurs et me confia la protection de sa fille aînée, la princesse Nefrourê, alors qu’elle était encore une enfant en nourrice ».

    Ayant eu la prudence de ne pas identifier la reine-régente à un pharaon, il échappa à la grande lessive opérée par Thoutmosis III sur l’entourage de sa mère lors de son accession effective au trône.

    On n’en sait pas davantage sur Ahmès Pen-Nekhbet mais, au soir de sa vie, il a forcément croisé un jeune guerrier lui aussi plein d’avenir et qui nous a laissé le compte-rendu de sa carrière, réalisée pour l’essentiel auprès de Thoutmosis III et achevée comme général d’armée et commandant de la garde royale sous son successeur Amenhotep II.

     

    Il s’agit d’Amenemheb, surnommé Mahou, dont la biographie orne le dernier domicile connu, la tombe thébaine TT85.

    Il était certainement de bonne famille car il fut élevé au Kep, une sorte d’académie pour les futurs cadres du royaume et attachée au palais. Il y a fréquenté tous les princes royaux, y compris le jeune Thoutmosis III en personne. Par la suite, il fut de toutes les campagnes et s’illustra dans le Néguev, puis du côté d’Alep, de Sendjar, de Kadesh et d’autres villes mal identifiées comme Niyi et Meryou. Il lança aussi une incursion en Mitanni après avoir traversé l’Euphrate à hauteur de Karkémish.

    Trois épisodes ont particulièrement attiré l’attention. Alors que les chars égyptiens approchent de Kadesh, l’ennemi leur envoie une jument en chaleur en comptant qu’elle sèmera la pagaille parmi les fougueux étalons des attelages. Amenemheb s’interpose, abat l’allumeuse, lui coupe la queue et la présente au roi sous les acclamations.

    A l’époque, il y avait encore des éléphants en Syrie. Thoutmosis décide d’une chasse pour s’offrir leurs défenses et se retrouve en grand danger devant un grand mâle pas vraiment d’accord. Nouvelle intervention d’Amenemheb dit Mahou, qui sauve le roi in extremis en frappant l’animal à la trompe. Vous ne trouvez pas que cela rappelle le geste de Clitos auprès d’Alexandre sur le Granique ?

    Enfin, au siège de Kadesh, notre héros prit le commandement d’une groupe de pionniers qui parvint à défoncer le mur d’enceinte flambant neuf de la ville. Cela lui valut en récompense « des belles choses qui font plaisir ».

    Une phrase de cette biographie fut très appréciée des historiens car elle fournissait un renseignement rarissime : une date précise. Elle concerne la mort de Thoutmosis III. Je vous en cite l’essentiel :

    « Tandis que le pharaon avait achevé son temps de vie fait de nombreuses et belles années (…) depuis l’an 1 jusqu’à l’an 54, 3ème mois de la saison peret, le trentième jour, (…) il s’éloigna vers le ciel, s’étant uni au disque solaire. La chair du dieu (= Thoutmosis) fusionna avec Celui qui l’avait engendré. »

    Détail intéressant, le texte enchaîne aussitôt : « Le lendemain à l’aube (…), le roi de Haute et Basse Égypte Aâkheperourê Amenhotep, doué de vie, fut établi sur le trône de son père ; il adopta les titres royaux et se saisit de l’autorité ».

    C’est clairement la version égyptienne de la fameuse formule « Le roi est mort, vive le roi ! ».

    Mais pour les compagnons d’un roi défunt, les changements de règne suscitent toujours de lourdes inquiétudes du genre  « retraites anticipées ». Le nouveau souverain – qui n’a que dix-huit ans – n’imposerait-il pas de nouveaux conseillers dans le simple but de s’affirmer ? Cela s’était déjà vu. Après le trépas d’Hatshepsout, par exemple, et ce n’était pas si lointain. Mais Amenemheb dit Mahou fut très vite rassuré. Il nous décrit la scène, la dernière de sa biographie :

    « Je me suis prosterné au sol devant Sa Majesté et il m’a dit :

    -J’ai appris à connaître tes qualités alors que j’étais tout bébé, quand tu étais dans la suite de mon père. Une nouvelle fonction t’est désignée. Tu serviras comme lieutenant-général de l’armée et tu prendras le commandement des Braves du roi. »

    Et Amenemheb (dont on sent la fierté mâtinée de soulagement) conclut avec une modestie étudiée : « Alors, le lieutenant-général Mahou exécuta ce qu’ordonnait son maître ».

    Il s’en tira si bien qu’en fin de carrière, il parvint à léguer sa charge de commandant de la garde royale à son fils Imaou !

    .

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  • Participant
    Posts574
    Member since: 20 juillet 2013

    Très intéressant ! Merci d’avoir amené ce sujet. 🙂

     

    J’aurais quelques questions… Déjà jusqu’à la partie complète intitulée “Reconquête du Delta”.

    Il y avait alors des navires aux (sur)noms pour le moins éloquents : « Taureau Sauvage » ou « Celui du Nord »…

    Notre homme a pu passer sur le second navire grâce à sa bravoure… 🙂

    Question(s) : Mais pourquoi ? Était-ce un autre type de navire de combat ? Un plus grand, par exemple ? Ou un navire amiral ? Ou un navire essentiellement basé vers une zone de conflits ? A-t-on des détails à ce sujet ?

    Puis il a dû montrer sa vaillance à terre, en présence de Sa Majesté… La présence de ce dernier a certainement été un stimulant des plus efficaces ! 😉

    Ensuite un autre navire, « Celui de Memphis »… là, on comprend facilement que ce nom a pour origine la ville en question !

    A deux reprises, il est fait mention de « mains » rapportées…

    Question(s) : ‘Faut-il comprendre qu’il s’agissait de mains de guerriers ennemis uniquement ? C’était alors une tradition, une façon de prouver une victoire ? Ou bien Est-ce que notre homme “innovait”, en quelque sorte ? On pourrait aussi se demander si ces « trophées » n’étais pris que sur des ennemis déjà morts…

     

    La guerre, c'est l'histoire de l'humanité !
    Vouloir juger sans (bien) connaître, n'est-ce pas là le meilleur moyen de se tromper ?

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    @pano :

    Était-ce un autre type de navire de combat ? Un plus grand, par exemple ? Ou un navire amiral ?…

    Navire, navire,… faut pas s’emballer. C’était pas des dreadnought, hein ? Il serait plus juste de parler de barques de guerre, allant de quinze à vingt-cinq mètres, à fond plat pour pouvoir être aisément tirées à sec. Elles doivent être capables de voguer sur le Nil mais aussi se glisser dans les innombrables canaux d’irrigation et même dans les marais du Delta.

    Quand elles ne sont pas simplement en patrouille, elles servent le plus souvent à déplacer l’armée ou alors comme barges de débarquement car la majorité des combats se font à terre.

    Le seul combat naval bien documenté est celui qui opposa Ramsès III aux Peuples de la Mer, vers 1180 av.J.-C. Les belligérants ont des embarcations de taille similaire, avec des extrémités différentes. Les proues égyptiennes portent une tête de lion enserrant la tête d’un ennemi. En voici l’illustration. (source : Academia.edu)

    L’illustrateur suppose qu’il s’agissait d’une tête sculptée mais j’ai des doutes. Quelques siècles plus tôt, Ahmès fils d’Abana racontait qu’au retour d’une campagne, le corps du chef vaincu ornait la proue du vaisseau royal. Dans cette même logique, il me semble qu’au commencement de la bataille, les hommes de Ramsès III fourraient dans la gueule de leur lion de proue la tête décapitée du premier ennemi rencontré. Psychologiquement, cela devait faire un drôle d’effet sur ses copains !

    Idem :

    ‘Faut-il comprendre qu’il s’agissait de mains de guerriers ennemis uniquement ? C’était alors une tradition, une façon de prouver une victoire ?…

    Ce n’était pas une tradition mais de la comptabilité. Les Égyptiens notent tout. Un vrai sport national. Déjà aux temps lointains des premières pyramides, alors qu’ils étaient à peine sortis du néolithique, les chefs tenaient un agenda quotidien des travaux réalisés par leurs hommes. On a retrouvé un de ces papyrus remontant au règne de Khéops. J’en ai parlé ici. Vois tout à la fin du sujet.

    Tout çà pour dire qu’après une bataille, les scribes inscrivent le détail du butin, le bétail capturé, les armes récupérées, les femmes, les enfants, les vieillards, etc… Pour les combattants ennemis, il y en a de deux sortes : les verticaux et les allongés. Les premiers entrent dans la catégorie « prisonniers de guerre » et seront affectés aux travaux dans les champs, les manufactures, les palais et les temples. Avec un peu de chance, leurs descendants deviendront vite égyptiens à part entière.

    Pour les morts, dénombrer des cadavres emmêlés sur champ de bataille n’est pas facile. On demande donc à chaque soldat de couper la main droite de son vaincu personnel et de la présenter après le combat moyennant une rétribution en rapport. On a des scènes représentant une file de guerriers attendant leur tour avec plusieurs mains enfilées sur leur lance comme des brochettes. Un relief de Medinet Habou montre des scribes penchés sur un gros tas de mains et les comptant un à une (c’était après un combat contre les Peuples de la Mer). L’archéologie a d’ailleurs retrouvé des ossements de mains, reliquat de ces tas, notamment à Avaris (là, c’était contre les Hyksôs).

    La tricherie était pratiquement exclue. Les scribes avaient l’habitude. Pas question de leur exhiber une main gauche, féminine ou trop jeune. Rien que des dextres épaisses, cornées, calleuses avec des ongles en deuil, bref de la paluche de guerrier !

     

    .

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  • Participant
    Posts574
    Member since: 20 juillet 2013

    Super, merci pour toutes ces précisions ! 🙂

     

    Ah ça, c’est clair qu’une tête sanglante mise en exergue sur la proue directement, ça devait faire son petit effet ! 😉

     

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  • Participant
    Posts574
    Member since: 20 juillet 2013

    J’ai repensé à cette histoire de mains tranchées… ça ne devait pas être forcément si simple que ça. 😉

     

    J’imagine qu’ils devaient “opérer” APRÈS la bataille plutôt que pendant celle-ci – en faisant l’hypothèse donc d’une bataille “rangée”, d’une bataille assez dense en combattants, d’une bataille assez intense…

     

    Quasiment pas de tricherie ? Ah ? Imaginons la situation suivante : Un guerrier accomplit des prouesses pendant la bataille et triomphe de, disons, quatre ennemis auxquels il ôte la vie suite à des combats loyaux. Après cela, il se prend une flèche mortelle qui l’étend, d’un seul coup, pour le compte… Qui va ramasser les mains droites des guerriers qu’il a abattu ?

    D’un autre côté, dans le cas d’une mêlée affreuse, complète, intense, où les coups pleuvent de tous côtés pendant des heures… comment être certain du nombre d’ennemis abattus ? Et après, il faut arriver à les retrouver… 😆

    Et si plusieurs combattants ont frappé un ennemi avant que celui-ci ne tombe à terre… lequel ramassera le trophée ? (Cela me rappelle que dans certaines tribus amérindiennes, chaque guerrier marquait ses flèches afin qu’on puisse facilement les reconnaître après…)

     

    Bon, je pinaille un (tout petit) peu ; mais je crois tout de même que cette méthode est loin d’être infaillible ! 😉

     

    La guerre, c'est l'histoire de l'humanité !
    Vouloir juger sans (bien) connaître, n'est-ce pas là le meilleur moyen de se tromper ?

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    J’aime bien tes remarques, Pano. Elles défroissent le cerveau. 😉

    Pour commencer, précisons bien que nous nous livrons ici à des conjectures s’appuyant sur des données infimes. Pas questions ici de certitudes solidement établies.

    D’abord, le plus facile. Tu dis :

    Quasiment pas de tricherie ? Ah ? Imaginons la situation suivante : Un guerrier accomplit des prouesses… se prend une flèche… Qui va ramasser les mains droites des guerriers qu’il a abattu ?

    Relis mon message. La « tricherie difficile » que j’évoque est vis-à-vis des scribes chargés du comptage, pas pour ce qui s’est passé avant. Dans l’hypothèse que tu soulèves, si le héros de la journée est mort, sa part de butin va à ses compagnons survivants. C’est tout à fait normal.

     

    J’imagine qu’ils devaient “opérer” APRÈS la bataille plutôt que pendant celle-ci…

    Oh que oui ! soupirerait le fantôme du général Sempronius Gracchus s’il lisait par-dessus mon épaule.

    C’était peu après Cannes. Incapable de fournir des renforts à sa petite armée, le Sénat avait pris sur lui d’engager de force quelques centuries d’esclaves et les lui expédier. Ils furent assez mal reçus mais bon, fallait faire avec.

    Là-dessus approche un corps de troupes carthaginoises. La bataille est inévitable. Gracchus harangue ses vrais soldats puis se tourne vers les esclaves et, voulant les motiver, leur annonce un peu vite que celui qui lui ramènerait une tête de Punique serait immédiatement affranchi et reçu comme légionnaire avec solde et accès au butin.

    Le combat à peine commencé, il suffisait qu’un Carthaginois tombe pour qu’une dizaine d’esclaves lui sautent dessus, le décapitent et se disputent sa tête. Quand le plus fort était parvenu à se la coincer sous le bras, il filait vers l’arrière pour la montrer à Gracchus en zig-zagant entre hastaires et vélites comme un joueur de rugby ! Dépassé, le général fit proclamer très haut qu’il en avait assez vu et que TOUS les esclaves étaient désormais des légionnaires libres « mais, pour l’amour de Mars, retournez combattre, scrognugnus ! »

    La journée fut gagnée, mais cela avait été tangeant.

    Donc oui, la chasse aux mains à l’égyptienne devait se faire après-coup. Ils étaient organisés en compagnies de cinq files (quatre au Moyen Empire) de 10 hommes. Un dizainier commandait chaque file et un chef supervisait l’ensemble. Facile d’imaginer qu’après la bataille, les mains droites étaient récoltées et réparties en fonction des mérites après des discussions qu’on devine agitées, surtout si plusieurs hommes avaient contribué à la mort d’en ennemi.

    Durant la seconde guerre mondiale, ce problème était récurrent dans les escadrilles de chasse. Dans la RAF, par exemple, une victoire n’était homologuée qu’après visionnage du film et/ou témoignages. Il y avait tout un système de 1/2 victoires, 1/3 de victoire, 1/4 de victoire, etc. Il arrivait que ça gueule au debriefing… ! 🙂

    Il est donc tout à fait possible qu’en dehors des officiers supérieurs et autres éléments d’élite, la compagnie déposait collectivement son tas de mains et ses prisonniers ( qu’ils appelaient des « frappés-vivants ») pour recevoir en échange des biens collectifs comme du rab’ en pain et bière, du lin pour les pagnes, un âne pour les bagages, des armes ennemies récupérées, etc…

     

    Comment être certain du nombre d’ennemis abattus ? Et après, il faut arriver à les retrouver

    Je ne crois pas que c’était un réel problème. Les différents ennemis étaient plutôt typés dans leur physique et leur tenue. Les Égyptiens étaient très sensibles à ces différences et les reproduisaient soigneusement sur leurs fresques. Un archéologue de première année distingue instantanément un Nubien d’un Asiatique, un Libyen d’un Bédouin. De plus, à défaut d’un véritable uniforme, il y avait certainement des signes pour distinguer l’ami de l’ennemi au cœur de la bataille. Une couleur dominante, par exemple.

    Ajoute-y qu’il n’y a ni rangs serrés ni phalanges à cette époque. Les batailles étaient beaucoup plus dispersées et dans l’ensemble plutôt brèves en dehors des sièges (Kadesh a duré moins de deux heures). Pas de cadavres à perte de vue du style Platées ou Cannes. Le guerrier sentant venir la défaite n’avait qu’à lâcher son arme et tendre sa main droite, signe évident qu’il se rendait. Il était le plus souvent épargné parce qu’il valait beaucoup plus vivant que mort.

     

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts574
    Member since: 20 juillet 2013

    Très intéressante, cette anecdote romaine ; je ne la connaissais pas.

    Une fois encore, de nombreuses précisions de valeur. 🙂

    *****

    J’aime bien tes remarques, Pano. Elles défroissent le cerveau. ?

     

    Première fois que j’entends ça ! La formule est plaisante. 🙂

     

    La guerre, c'est l'histoire de l'humanité !
    Vouloir juger sans (bien) connaître, n'est-ce pas là le meilleur moyen de se tromper ?

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