Post has published by kymiou

Ce sujet a 26 réponses, 12 participants et a été mis à jour par  Martial Velin, il y a 1 an.

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    Ce sujet est la troisième époque d’une trilogie ayant commencé avec des généralités sur la marine de guerre immédiatement antérieure à l’apparition des dreadnoughts (1906), que vous trouverez ici, suivi d’une évocation du siège de Port-Arthur sous l’angle naval, que vous découvrirez , si ce n’est déjà fait.

    Ce dernier épisode se conclura par la bataille de Tsoushima. Pour les gens pressés, une phrase suffit : la 2ème Escadre russe du Pacifique appareille de Saint-Pétersbourg, gagne la mer du Japon en contournant l’Afrique et coule sous les obus japonais au large de la Corée. On peut se contenter de cela. Mais c’est se priver des détails d’une prodigieuse aventure humaine, proche de la tragédie dont on dit que c’est un genre où les personnages, pourtant conscients qu’ils vont à l’abîme, ne peuvent infléchir leur route parce qu’ils y sont poussés par des forces qui les dépassent…

    Les premiers événements d’Extrême-Orient.

    Depuis plusieurs années, Russes en quête de mer libre et Japonais en mal de matières premières se disputaient la prééminence en Corée et en Mandchourie. Dans la nuit du 7 au 8 février 1904, des torpilleurs nippons s’approchent de la flotte russe ancrée devant Port-Arthur et lâchent une trentaine de torpilles. Le lendemain, la flotte de surface de l’amiral Togo se présente pour l’hallali mais les Russes, supposés démoralisés par la première attaque, ripostent sèchement et les Japonais font retraite. Ils en profitent pour satisfaire à l’usage occidental, si saugrenu à leurs yeux, de déclarer la guerre.

    Alors que le commandement russe est largement déficient dans son ensemble, l’amiral Stepan Makaroff, commandant la flotte, est l’homme de la situation, compétent, énergique et de surcroît adoré de ses hommes. Mais il trouve bêtement la mort dans l’explosion du cuirassé Pétropavlovsk sur une mine le 13 avril. Lui succède l’amiral Wilgelm Witheft, un officier d’état-major sans expérience de terrain et totalement dépassé par les responsabilités de ses nouvelles fonctions.

    Tétanisés par la mort de Makaroff, les Russes ne sortent plus du port. La mer est donc libre pour les Japonais qui font passer, en mai, toutes leurs forces sur le continent. Déjà, ils tiennent la Corée et s’avancent en Mandchourie tandis que leur 3ème Armée isole Port-Arthur et menace ses défenses avancées.

    A la mi-juin 1904, l’Amirauté de Saint-Pétersbourg décide de mobiliser ses vaisseaux de la Baltique, rebaptisée pour l’occasion 2ème Escadre du Pacifique. La flotte de Port-Arthur reste considérable et ce renfort assurerait les Russes d’une supériorité écrasante sur les forces navales japonaises. Un chef est nommé : le contre-amiral Zinovy Petrovitch Rojestvenski.

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    Belle allure, regard perçant et haute taille, 53 ans, Rojestvenski a fait sa carrière et son renom dans l’artillerie navale. C’est un bourreau de travail et sa compétence est universellement reconnue. Il faut cependant se faire à son caractère irascible, une vraie soupe-au-lait capable d’emportements incontrôlés. Plus d’une fois, au cours du voyage, il rappela à l’ordre un vaisseau s’écartant de la ligne en lui faisant tirer dessus à blanc. Une fois même, il envoya un vrai obus en veillant toutefois à ce que le coup frappe loin en avant de la proue, ce qui était la moindre des choses… Mais son pire défaut était son incapacité à déléguer des responsabilités. Il était déterminé à s’occuper de tout, des grands dossiers aux plus infimes détails et sa résistance à la dépression nerveuse au cours des mois qui suivirent force l’admiration.

    Une opération sans précédent

    Commençons par l’essence même de l’entreprise : le transfert d’une flotte de guerre depuis la Baltique jusqu’à la mer Jaune avec la perspective d’y combattre aussitôt à pied d’œuvre apparaît aux yeux de toutes les amirautés du monde comme une gageure (à prononcer « gajure » comme trop de gens l’ignorent sur les chaînes françaises :angry: ). Même les Britanniques, ces supermen de la chose navale avec leur réseau de bases bien approvisionnées, auraient hésité. Il s’agissait quand même de mener sans pertes une armada de cuirassés, croiseurs-cuirassés, croiseurs protégés, croiseurs rapides, destroyers et torpilleurs, tous aux capacités en tenue de mer, vitesse et consommation en charbon spectaculairement diverses sur un trajet océanique de 33 000 kilomètres.

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    Encore convenait-il d’y ajouter quelques transports marchands armés, un navire-atelier, un cargo de munitions, d’autres pour du charbon de réserve, un brise-glace – on ne sait jamais ! – un paquebot-citerne, plusieurs remorqueurs, deux navires-hôpitaux et une distillerie flottante pour alimenter les chaudières en eau (à peu près) douce. Au total, quarante-deux bâtiments.

    La relâche dans les ports neutres serait plus que douteuse. Sous l’influence de la Grande-Bretagne, alliée très active des Japonais, la position des pays non-belligérants était franchement inamicale. Même la France, en principe alliée de Saint-Pétersbourg mais qui s’apprêtait à signer avec Albion l’Entente Cordiale, mettrait une sourdine à sa bonne volonté.

    On savait d’avance que le problème le plus épineux serait celui du charbon. La flotte en consommerait 500 000 tonnes. Où les trouver ? et comment les charger si les ports neutres étaient fermés ? L’Amirauté russe signa un contrat avec la société d’armement allemande Hamburg-Amerika-Linie, qui fournirait le combustible étape par étape jusqu’à la mer Jaune ; dans une rade neutre si possible, sinon par transbordement en pleine mer, sac par sac, tonne par tonne à dos d’homme et par n’importe quel temps. De sacrées parties de plaisir en perspective !

    Mais en supposant ces obstacles surmontés, le plan n’est pas mauvais. Nous sommes fin juin et la flotte calfeutrée à Port-Arthur est encore puissante ; l’apport d’une douzaine de grosses unités supplémentaires emportera sans nul doute la décision. Côté Japon, les forces de l’amiral Togo sont dépourvues de réserves et on a même appris que deux de leurs précieux cuirassés, l’Hatzuke et le Yashima, ont coulé le 16 mai précédent sur des mines russes.

    Quand l’amiral Rojestvenski trace sur le papier les premiers noms de sa flotte en formation (ils sont tous rentrés dans les chantiers d’armement pour révision), cela s’annonce plutôt bien. Son fer de lance en sera la 1ère division, composée de quadruplés : le Borodino et ses trois sister-ships Kniaz Souvarof, Alexandre-III et Orel. tous conçus après 1900 – le Souvarof est tellement neuf qu’il n’a toujours pas d’équipage !

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    Le Kniaz(prince) Souvarof, 13 500 T, 17 nœuds, 4 x 305 mm, 12 x 152, 20 x 75, 4 tubes lance-torpilles.

    A ce noyau dur de vaisseaux modernes s’adjoint une 2ème division comprenant des unités plus vieillottes : les cuirassés Oslyabia (1900), Sissoï-Veliky (1894) et Navarin (1891) accompagnés du vieux croiseur lourd Nakhimov qui, s’il a perdu le « look » de son année de naissance (1885) depuis qu’on lui a retiré ses voiles, n’en n’a pas moins l’âge de ses vieux canons de 203 mm. En revanche, il est exceptionnellement rapide pour une aussi vieille baille : 17 noeuds (31 km/h).

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    Le croiseur-cuirassé Amiral Pavel Nakhimov, 8 000 T.

    L’Oslyabia, qui portera la marque du commandant en second de la flotte, le contre-amiral Dimitri von Felkersam, présente la particularité d’être glouton en charbon au-delà du raisonnable : quand un vaisseau de sa taille en consomme ordinairement 8 tonnes par jour au mouillage et 75 en croisière, ce vorace en exige respectivement 26 et 114 ! Ce phénomène ne fut jamais expliqué et, comme l’Oslyabia fut le premier à couler à Tsoushima, cela demeurera pour toujours un mystère.

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    L’Oslyabia, 13 500 T, 16 nœuds, 4 x 254 mm, 11 x 152, 20 x 75, 20 x 47, 6 x 37, 5 tubes lance-torpilles. Le côté gênant est qu’il ne possède pas de canons de 305 mm, les seuls à pouvoir réellement inquiéter un cuirassé adverse.

    La suite de cette 2ème division prend des allures de fond de tiroir, avec ces deux phénomènes :

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    Le Navarin, 10 000 T, 13 nœuds, un cuirassé qu’on verrait plutôt comme garde-côte, avec ses allures de Monitor… Remarquez ses quatre cheminées en carré.

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    … et le croiseur à pont protégé Dmitri Donskoï, lancé en 1883, 5 700 T, 10 nœuds. Ne riez pas : sa conduite fut particulièrement héroïque à Tsoushima.

    Rien ne vous choque ? Leur vitesse. Dix et treize nœuds quand les autres en font dix-sept. Mais pour le trajet, ce n’est pas si grave. Sa consommation de charbon étant exponentielle par rapport à son allure, la flotte marchera au régime économique qui est, précisément, 10 nœuds. Les deux ancêtres en seront quittes pour y aller chadburn bloqué sur full speed. On les ravitaillera plus souvent, voilà tout… si l’effort ne les fait pas tomber en panne.

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    Chadburn bloqué sur…

    L’amiral contre tous

    Durant des semaines, Rojestvenski travailla 18 heures par jour, rédigeant des centaines d’instructions sur l’embarquement des munitions, le rassemblement des vivres, l’enrôlement et l’instruction des équipages. Il fallait penser à tout et il s’y acharnait. L’Amirauté Impériale lui causa de multiples soucis par son indolence, son incompétence et ses lenteurs. Il y déboula maintes fois, le geste autoritaire et le verbe haut, pour brusquer telle décision ou balayer telle formalité. Cela ne le rendit pas populaire mais il s’en fichait.

    Il en allait de même dans les bassins de radoub. Les chantiers travaillaient avec négligence et dans l’ignorance complète des dernières nouveautés techniques. Des rapports venus de Port-Arthur évoquaient l’excellence du matériel fourni aux Japonais par les Britanniques, particulièrement les radios et les appareils de visée télémétriques pour l’artillerie. On ne trouvait rien de semblable sur les quatre Borodino et Londres se serait bien gardé d’en fournir. Mais si les chantiers navals manquaient d’ingénieurs à la hauteur, ils avaient des comptables et ces préparatifs étaient pour eux comme une pluie d’or. Pour qu’elle se prolonge, ils étaient prêts à verser quelques commissions et les fonctionnaires mal payés de l’Amirauté ne demandait qu’à les percevoir.

    Ainsi Rojestvenski se vit-il proposer avec insistance d’ahurissantes vieilles coques rouillées que l’on jugeait subitement « rénovables » mais qui n’avaient plus vu les poissons depuis plus de douze ans. L’amiral dut en accepter quelques-unes mais en refusa beaucoup d’autres. L’Amirauté finit par s’incliner. Pour l’instant…

    Dans les jours qui suivirent le 10 août, de funestes nouvelles arrivèrent d’Orient : la flotte du Pacifique avait affronté l’ennemi en mer Jaune et, à la suite d’un coup qui pulvérisa l’amiral Vitheft et son état-major, les forces russes s’étaient dispersées. Le gros des vaisseaux rejoignirent Port-Arthur – où ils gagnèrent le surnom grinçant de passoires en fer-blanc – tandis que d’autres avaient gagné des ports neutres où ils avaient été désarmés en vertu des traités. Le plan initial prévu pour la 2ème escadre commençait à battre de l’aile…

    Début septembre, les vaisseaux commençaient à se rassembler à mesure qu’ils quittaient les ateliers. A considérer les quatre classe borodino, on pouvait s’inquiéter. Les concepteurs navals russes n’aiment pas s’en tenir aux seuls plans. Une fois un vaisseau construit, ils ordonnaient toujours des « améliorations » du genre : ajout d’un petit canon sur le moindre mètre carré disponible, plaques de blindage supplémentaires et aussi – trrrrèèès important ! – des éléments de confort pour les chambres d’officiers. Outre qu’elles enfonçaient les cuirassés dans l’eau au point d’immerger leur ceinture blindée, ces tonnes supplémentaires dans les superstructures perturbaient leur stabilité. Il a été dit – à la blague, mais cela illustre  – que si ces cuirassés hissaient le grand pavois, ces dizaines de petits pavillons suffiraient à les faire chavirer.

    Un autre point noir était le niveau des équipages. Les meilleurs se trouvaient en Orient mais il ne s’étaient instruits que par l’expérience des combats. L’Amirauté négligeait totalement les exercices et faisait de ses cuirassés des casernes flottantes où l’on s’ennuyait ferme et mangeait mal ( la révolte du Potemkine, c’est dans un an!). Pour peupler ses nouveaux cuirassés et les tas de rouille exhumés des arsenaux, Rojestvenski ne disposait que de paysans fraîchement engagés, de recrues mal dégrossies, d’artilleurs de l’armée de terre et de marins issus de la Marchande. Dans cette masse se cachaient quelques activistes politiques qui voyaient la défaite russe comme une autoroute vers la révolution qu’ils souhaitaient et n’en faisaient pas mystère : « la marine deviendra le facteur essentiel de la lutte contre l’autocratie, camarade ! ».

    La pénurie d’officiers de marine était tout aussi criante. Il fallut combler les vides en puisant dans les autres armes, infanterie, cavalerie, artillerie de campagne… Il y aurait des bateaux où nul ne savait se servir d’un sextant.

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    Le pont du Sissoï-Veliky à l’appareillage de Reval ; belle allure mais que de carences !

    Les exercices programmés illustraient d’effroyables insuffisances que le temps, seul, pouvait redresser. Mais tous savaient que ce temps-là manquerait. En attendant, les canons loupaient systématiquement leur cible et les vaisseaux prenaient une peine infinie à tenir une simple ligne de file, la plupart des commandants ne valant guère mieux que leurs hommes. L’a-b-c de l’engagement naval impliquait la maîtrise d’une série de manœuvres d’ensemble, vraie chorégraphie où les vaisseaux se suivaient, dédoublaient leur file, viraient l’un après l’autre ou, au contraire, tous ensemble, le navire de queue devenant celui de tête, etc…, des évolutions somme toute assez proche du drill pratiqué dans les cours de caserne.

    Dans l’état de son inpréparation, la 2ème Escadre du Pacifique butait sur les figures les plus élémentaires. Début septembre Rojestvenski lança de nuit une alerte aux torpilleurs, juste pour voir… Il raconte :
    « Huit minutes plus tard, personne n’avait encore paru à son poste. Officiers et marins dormaient profondément. Quand enfin quelques hommes apparurent, aucun d’entre eux ne savait ce qu’il fallait faire et nul projecteur ne fut allumé ! ».

    Le 19 septembre, les Japonais lancent leur première attaque terrestre contre Port-Arthur. Où ira la 2ème Escadre du Pacifique si la ville tombe avant son arrivée ? On commence à se faire une idée un peu plus précise de ce qui se passe là-bas car les officiers des navires neutralisés dans les ports neutres après la bataille de la mer Jaune reviennent à Saint-Pétersbourg et parmi eux l’ex-capitaine en second du croiseur Diana, Vladimir Semenof, qui a vécu la guerre depuis le premier jour et dont je reparlerai. Rojestvenski a vu en lui un précieux informateur et l’a attaché à son état-major sur le Souvarof, futur vaisseau-amiral.

    Une bonne nouvelle quand même : un négociant est parvenu, par des moyens détournés qu’il vaut mieux ne pas connaître, à se procurer des radios et des télémètres de pointage britanniques. Ces derniers ont été livrés en caisse et leur installation occupera les matelots au cours du voyage.

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    Télémètre optique de visée Barr & Stroude. Comme la flotte ne transportera pas de munitions d’exercice et que chaque projectile est précieux, les pointeurs ne pourront pas s’entraîner.

    Début octobre, la flotte se rassemble enfin dans le port de Cronstadt pour y compléter son approvisionnement en vivres et munitions. Encore des tonnes de gargousses de 305, d’obus de 152, de 75, de 47 et 37, des cartouches de mitrailleuses, des mines, des torpilles, des barils de viande salée, des légumes secs, du beurre et de la graisse, des biscuits de mer, des caisses de bouteilles en tous genres – champagne pour les officiers, vodka pour les autres. La surcharge est telle que les vagues mordent sur les ponts inférieurs. Le Souvarof, le Borodino et l’Alexandre-III quittent enfin la rade sous des torrents de fumée noire crachées par leurs cheminées, leur quille raclant la vase. Le dernier des quadruplés, l’Orel, trouva le moyen de s’échouer. Il faudra vingt-quatre heures de travail et trois dragues pour le dégager.

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    L’Orel n’en était pas à son coup d’essai. Quoiqu’il fût en tous points semblable à ses sisters-ship, une sorte de malédiction semblait s’y acharner. Encore en cale, un incendie avait failli le détruire. A son lancement, il fut à deux doigts de couler. Au mouillage, des amarres cassèrent et la coque martela le quai jusqu’à en perdre des douzaines de rivets. Des morceaux de fer avaient été oubliés dans les cylindres de ses machines.

    Le départ officiel eut lieu en rade de Reval, actuelle Tallinn. Sous les yeux d’une foule en délire, le tsar Nicolas II accompagné de son épouse se fit présenter l’état-major de la flotte. Il y avait là les contre-amiraux Dimitri von Felkersam, commandant le musée naval que constituait la 2ème division cuirassée, et Oskar Enkvist, chef de la division des croiseurs.

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    L’amiral Felkersam, que l’on disait de santé fragile.

    Rojestvenski n’aimait pas Enkvist, qui avait plus ou moins obtenu son poste par des appuis au sein de l’Amirauté. En réaction, il le priva par la suite de toute autonomie, en quoi il eut grand tort car de ce fait, les croiseurs russes, pour la plupart modernes et performants, furent jusqu’au bout sous-employés.

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    La barbe blanche d’Enqvist faisait son orgueil. Il la considérait comme la plus belle de la marine russe et, si cela se trouve, il avait peut-être raison. En tout cas, il l’a fendue en deux pointes pour qu’on puisse voir ses décorations !

    Sous les vivats des équipages alignés sur les ponts, cols bleus, blouses blanches et pantalons noirs, le couple impérial visita certains cuirassés qu’on avait mis deux jours à astiquer – le charbon, ça salit ! La Tsarine offrit un calice à tous les vaisseaux possédant une chapelle et l’on rappela aux aumôniers qu’ils auraient à asperger les canons d’eau bénite avant la bataille. Des discours furent échangés où dominaient les vœux de victoire et la certitude que les Japonais payeraient bientôt leur folle insolence de s’être attaqué à la Sainte Russie.

    Mais le capitaine Boukhvostof, commandant l’Alexandre-III, grommela assez haut pour être entendu :
    « Ils nous souhaitent de vaincre. C’est très bien mais ils n’y connaissent rien. Trop de fonds destinés à la marine ont été dilapidés. La victoire… ! Il n’y aura pas de victoire mais qu’ils soient tranquilles : nous saurons mourir, nul d’entre nous ne se rendra. »

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    Le 14 octobre, la 2ème Escadre du Pacifique appareillait pour son destin.


    Anxiété sur les passerelles

    S’il n’était pas déjà sous copyright de George Lucas, « La menace fantôme » aurait été un titre plus approprié. On pouvait penser que Rojestvenski connaîtrait un répit durant les premières semaines du voyage, n’ayant plus à s’occuper que des fortunes de mer habituelles, tempêtes, grosses houles, pannes diverses… Déjà, l’Orel – encore lui ! – s’était immobilisé quelques heures, et avec lui toute la flotte, pour une avarie de gouvernail.

    Mais ses soucis étaient ailleurs. L’Amirauté russe, confite dans son inertie et son conformisme, prêtait aux Japonais des audaces qu’elle aurait été incapable de concevoir pour elle-même. Elle s’était mise dans l’idée que ces derniers pouvaient fort bien mener quelque attaque-suicide sur la flotte dès sa sortie de la Baltique. Aussi couvrit-elle les côtes danoises d’agents chargés de repérer tout mouvement suspects et cela depuis de longs mois. Que cherchaient-ils ? Des torpilleurs nippons camouflés en bateaux de pêche. Comme ils étaient payés pour observer, ils observèrent beaucoup et des piles de leurs rapports s’accumulaient sur les bureaux de Saint-Pétersbourg. Ainsi la rumeur se nourrit-elle d’elle-même.

    Sous l’influence de la regrettable Jeune Ecole qui sévissait dans la Marine Française, la torpille passait pour le grand méchant loup de la panoplie navale et plus d’un capitaine de cuirassé de 15000 tonnes avouait préférer affronter deux vaisseaux ennemis similaires au sien qu’une demi-douzaine de coquilles de noix dotées de ces maudites torpilles Whitehead.

    La presse eut vent de cette rumeur et y ajouta ses propres cogitations. L’hypothèse de torpilleurs venus secrètement d’Extrême-Orient était peu plausible mais l’Angleterre pouvait fort bien construire de tels vaisseaux en série tandis que les hôtels environnants cacheraient les équipages japonais prêts à y embarquer.

    Le résultat fut que toute la flotte, de l’amiral au dernier canonnier, se demandait non pas si – mais quand ? – se produirait l’attaque. Rojestvenski doubla le veilles, prescrivit que les projecteurs resteraient allumés toutes les nuits, que tout bateau cherchant à traverser l’escadre serait accueilli d’un coup de semonce – et d’un vrai s’il y avait lieu. La nervosité était palpable.

    La flotte relâcha bientôt dans le port danois de Langeland, où l’attendaient, comme prévu, trois cargos-charbonniers de la Hamburd-Amerika-Linie. Repartant de là, il fallait traverser le détroit de Belt, particulièrement propice à l’épandage de mines. Les matelots du navire-atelier Kamtchatka passèrent la nuit à confectionner une drague composée d’un câble agrémenté de grappins. On en en fixa une extrémité au petit remorqueur Roland, l’autre au puissant brise-glace Yermak. En un rien de temps, ce dernier devança son équipier qui se retrouva bientôt pris en remorque, la poupe en avant ! Le câble cassa.

    – Considérons que la voie est libre », soupira Rojestvenski.

    La mer du Nord serait le lieu de tous dangers. Saint-Pétersbourg câbla à l’amiral : « Attendez-vous à rencontrer aux voisinage des champs de pêche des chalutiers armés de torpilles et des mines par dizaines. Par ailleurs, il nous revient que des navires inconnus quittent en ce moment les fjords norvégiens ».

    La première nuit de vogue fut infernale. Le cuirassé Navarin signala la présence d’un dirigeable, aussitôt confirmé par la veille d’autres navires. Sûr qu’ « On » repérait très exactement la flotte, préalable à la grande attaque ! Puis le ballon se dissipa. Comme une soucoupe volante.

    Au matin du 21 octobre, une brume épaisse noya toute chose et les vaisseaux se perdirent de vue. Quand elle se leva, la flotte était dispersée en tous sens et le navire-atelier Kamtchatka, retardé par une panne, avait disparu. Il se signala dans la soirée suivante, appelant à l’aide car pris à partie par des torpilleurs jaillis de nulle part… et qui y retournèrent car ce n’était, bien entendu, qu’une fausse alerte.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts2918
    Member since: 26 février 2013

    Vraiment, encore une fois (tu doit finir par être habitué) un excellent travail. Et surtout quel récit (et le plus gros reste a venir) !

    Omnia Sunt Comunia

    Je suis anarchiste au point de traversé dans les clous pour ne point avoir de soucis avec la maréchaussée.

  • Participant
    Posts3524
    Member since: 12 avril 2012

    Que du bon en perspective.

    Tsushima est le Trafalgar de l’Extrême Orient, de l’avis des Japonais comme des Russes. Je lirais le développement de ton récit avec intérêt, crois moi ;).

  • Participant
    Posts2823
    Member since: 12 avril 2012

    À première vue un excellent dossier! Je sens que je vais me régaler ce soir avec la lecture approfondie de ce travail.

  • Participant
    Posts1122
    Member since: 10 juillet 2013

    Tu m’as donné envie d’en savoir plus à ce sujet. Et l’issue de la bataille semble indéniable. Pourtant … 😉

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    Rien qu’avec ce que tu as déja écrit, il y a de quoi faire un procès en Cour Martiale des plus retentissants!

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    L’incident du Dogger Bank

    C’est un vaste banc de sable situé au milieu de la mer du Nord, de faible profondeur et un important site de pêche au hareng et à la morue.

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    La 2ème Escadre du Pacifique y pénètre dans la nuit du 21 au 22 octobre 1904. Les croiseurs d’Enqvist ouvrent la marche, suivis par les cuirassés sur deux files, la 1ère division à bâbord, la seconde à trois miles sur tribord. Le reste de la flotte suit. Les destroyers vont et viennent, couvrant les flancs. Ils foncent à près de 25 noeuds en éventrant les vagues dans un grand « V » d’écume que la Lune rend phosphorescent.

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    Le contre-torpilleur Buiny, aussi rapide d’inconfortable. «  La vie sur un torpilleur : bondé et sale, un roulis permanent, les ponts encombrés de mille choses et nulle part où marcher. L’équipage dort où il peut, c’est à dire un peu partout «  (L’ingénieur en chef Eugène Politovsky à sa femme).

    Les nerfs sont à vif : cela fait à présent trois jours que les Russes sont sur le qui-vive, assommés de messages alarmistes de Saint-Pétersbourg. Les officiers arpentent les passerelles, les yeux rougis collés aux jumelles ; les équipages encombrent les ponts, beaucoup dorment, d’autres s’obstinent à veiller. Les artilleurs sont à leur pièces, même ceux des tourelles de 305. Pour ne pas défaillir, ils boivent beaucoup – et pas seulement du thé ! Tous s’attendent à une attaque de torpilleurs camouflés en innocents bateaux civils.

    Et des bateaux civils, on a estimé après-coup qu’il y en avait une centaine dans la zone – quelques paquebots et beaucoup de chalutiers, notamment la « Gamecock Fleet », petits chalutiers d’une centaine de tonnes, traquant le hareng et la morue dans ces eaux poissonneuses. Vers minuit, les pêcheurs britanniques aperçoivent des navires de guerre en approche. Sans doute un détachement de l’Escadre de la Manche. Rien d’inquiétant. Britannia rules the waves, n’est-ce pas ? Les feux rouges, blancs et verts identifient clairement les chalutiers et les cuirassés de Sa Gracieuse Majesté éviteront l’obstacle.

    Mais à peine effleurés par le pinceau des projecteurs, les bateaux deviennent la cible d’une pluie d’obus. Les vaisseaux inconnus tirent de toutes leurs pièces. Terrifiés, les pêcheurs gesticulent pour se faire reconnaître.

    « Pour montrer qui nous étions, explique l’un des survivants, j’agitai une plie tandis que mon matelot faisait pareil avec un haddock » . Le chalutier Crane n’est qu’à une centaine de mètres des cuirassés de tête et les obus y pleuvent dru. Déjà, il s’enfonce et trois autres bateaux s’en approchent, sous la mitraille, pour sauver ceux de l’équipage qui n’ont pas été tués…

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    La presse britannique, déchaînée, publia nombre de ces gravures bien faites pour frapper l’opinion.

    L’ingénieur en chef Politovsky décrira dans une lettre à sa femme :

    «  C’était indescriptible. Tous les navires de notre division s’embrasaient. J’étais sur le pont arrière, assourdi par le bruit des tirs et aveuglé par les projecteurs. Un petit vapeur à une cheminée, un pont lisse et les flancs peints en rouge et noir bien visibles, a reçu deux obus et il y a eu explosion. Ordre a été donner d’arrêter les tirs mais les coups continuaient ».

    Le capitaine Sémenof, accourut sur la passerelle du Souvarov rapporte :

    « A quelques milles par tribord paraissait les lumières et les éclats de signaux de la 2ème division. Dans la même direction mais beaucoup plus près avançait lentement un petit vapeur qui nous coupait la route. Un autre, tout pareil, marchait en sens contraire et l’Alexandre-III y faisait pleuvoir une grêle de projectiles. Il coula rapidement alors qu’un troisième devint la cible du 47mm bâbord de la passerelle. L’amiral (Rojestvenski) saisit son servant au collet, lui criant :
    – Comment oses-tu tirer sans mon ordre ? Tu ne vois pas que c’est un pêcheur ?
     »

    Au même moment, ajoute Sémenof, plusieurs projecteurs éclairèrent notre flanc gauche. Sans ordre, toute notre batterie bâbord ouvrit le feu sur ces lumières, au jugé puisqu’il était impossible de déterminer la distance. Il fallut du temps pour réaliser que nous tirions sur nos propres croiseurs Aurora et Donskoï !( et de fait, l’Aurora encaissa six impacts dont plusieurs de 152 mm, l’un d’eux arrachant la main de l’aumônier du bord, le pope Athanase, qui en mourut peu après de septicémie).

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    L’amiral ordonna de cesser les tirs et fit diriger vers le ciel le faisceau blanc laiteux de son projecteur avant, signal convenu comme « halte aux feux » pour toute l’escadre. Mais l’hystérie ne se calma que progressivement. Le cuirassé Borodino fit donner ses 305. Contre quoi ? Nul ne le savait. Mais les coups de départ firent croire, sur l’Orel, que le Borodino avait probablement sauté.

    Il faut dire que l’Orel est un « cas ». A son bord, le matelot et futur écrivain Novikov-Triboï raconte :

    «  On entendait des cris insensés – Les torpilleurs ! Les torpilleurs ! – Où ? Combien ? – Une dizaine – Plus que ça ! Plus que ça ! – Nous sommes perdus ! – Les servants affolés tiraient en tous sens. Un aspirant agitait son sabre en hurlant : les Japonais ! Les Japonais! Le cuirassé n’était plus qu’un asile d’aliénés flottant. »

    La canonnade n’avait duré que 12 minutes. Les artilleurs, hors d’haleine, échangent leurs impressions. Chacun a vu – comme je vous vois ! – des dizaines de torpilleurs et les cheminements de bulles caractéristiques des moteurs à air comprimé des whithead. L’opinion était unanime : ils avaient refoulé une puissante attaque japonaise et le moral grimpa en flèche.

    Côté officiers, on avait sorti le champagne. Certes, quelques pêcheurs avaient été pris dans la tourmente mais c’était de leur faute. Ils n’avaient pas à être là. Quant aux impacts constatés sur l’Aurora, c’était fâcheux, certes, mais il fallait voir le bon côté des choses : nos artilleurs commençaient à viser juste !

    Cette dernière remarque, due à l’ingénieur en chef de la flotte, est particulièrement consternante. Eugène Politovsky est habituellement lucide et plein de bon sens. Comment lui a-t-il échappé que toute l’artillerie tertiaire de quatre cuirassés, en principe destinée à enrayer les attaques de torpilleurs, s’est acharnée dix minutes durant et presque à bout portant sur quelques petits chalutiers pour n’en couler qu’un seul, faisant deux morts, en dépit des milliers de projectiles tirés ?

    Crise diplomatique

    Inutile de dire qu’à Londres, on ne vit pas les choses avec autant de désinvolture. « Va-t-on permettre, disait la presse, à cette insane flotte de la Baltique de poursuivre sa route avec ses chefs incapables, ses paysans déguisés en marins, ses navigateurs ignares et ses mécaniciens incompétents ? »

    https://i0.wp.com/rdgt.files.wordpress.com/2016/08/q19.jpg
    On faisait file pour contempler les dégâts occasionnés aux modestes chalutiers de la Gamecock Fleet

    Tandis que les manifestations de rue se multipliaient, l’ambassadeur de Grande-Bretagne remettait au gouvernement russe une note exigeant excuses et punition des coupables pendant que la Home Fleet, l’escadre de la Manche et celle de Gibraltar appareillaient pour parer à toute éventualité. Vingt-huit cuirassés flanqués de quarante croiseurs, destroyers et canonnières mobilisés en quelques heures là où les préparatifs de Rojestvenski avaient duré six mois ! Russes et Britanniques ne jouaient décidément pas dans la même catégorie.

    Totalement inconsciente du tollé qu’elle avait provoqué, la 2ème escadre franchit la Manche, traversa le golfe de Gascogne et se présenta, le 26 octobre, devant le port espagnol de Vigo où l’attendait une flottille de charbonniers mais les autorités madrilène intervinrent : « Défense de charger votre combustible ! ». Dans le même temps, on signalait des croiseurs britanniques rôdant aux voisinages, interdisant clairement toute tentative de charbonner en haute mer. La flotte russe était prisonnière !

    Rojestvenski descend à terre et câble à Saint-Pétersburg sur la situation. Il apprend que la crise se résorbe quelque peu. Nicolas II a présenté des excuses – sans reconnaître ses torts à cent pour cent, promis une indemnité aux pêcheurs et accepté l’idée d’une commission internationale qui statuera sur l’incident. L’amiral refusa de présenter des coupables à cette commission, mais seulement des témoins. Il en profita pour y désigner des officiers dont il souhaitait se débarrasser.

    A Londres, l’attitude se détendit. Les Russes avaient posé des gestes et tout pouvait être réglé par voie diplomatique. Les plus cyniques ont sans doute lâché que la Royal Navy pouvait expédier par le fond ce ramassis de mauvais bateaux – et rentrer encore à temps pour le thé – mais que cela poserait des problèmes internationaux infinis. Il était plus simple de confier les Russes aux bon soins des Japonais ; ces derniers avaient acheté à prix d’or cuirassés et obus britanniques, il était juste qu’ils puissent s’en servir !

    Signe de cette détente, les Espagnols autorisèrent la flotte à charger une certaine quantité de charbon. Les Russes en embarquèrent le double et la 2ème escadre appareilla pour son point de chute suivant : Tanger. Pendant trois jours, cinq croiseurs britanniques caracolèrent – il n’y a pas d’autre mot – autour de la pesante armada russe, qui avait déjà toutes les peines à tenir une simple ligne de file. Les Anglais défilaient, viraient, réalisaient les évolutions les plus difficiles avec des aisances de ballerine. La nuit, ils s’approchaient pour éclairer tour à tour les cuirassés marchant tous feux éteints. Les Russes en étaient ulcérés.

    Alors que Sémenof les contemplait, l’amiral surgit derrière lui :

    «  Vous les admirez ? Vous pouvez, et sans réserve. Voilà une véritable escadre et de vrais marins ! Ah, si seulement nous… » Rojestvenski s’éloigna sans achever sa phrase.

    Politovsky, qui revient d’une réparation, une de plus, sur l’Orel et ses pannes chroniques  se montre plus virulent :

    « Horrible peuple, éternel ennemi de la Russie. Ils sont audacieux et puissant sur mer, insolents partout. Toutes les nations ont la haine des Anglais mais cela ne les dérange guère. J’ai vu jusqu’à dix croiseurs nous tourner autour, nous faisant suffoquer dans leur fumée. »

    Le 3 novembre, les croiseurs de l’amiral Beresford – qui avait dû bien s’amuser ! – s’éloignèrent enfin, sans doute pour charbonner à Gibraltar et les Russes jetèrent l’ancre en rade de Tanger. Les 42 vaisseaux de Rojestvenski étaient ainsi rassemblés pour la première fois, la vogue ayant été jusque là partagée en trois groupes : 1ère division sous l’autorité directe de l’amiral, la 2ème division du contre-amiral Felkersam et, tantôt devant, tantôt derrière, les croiseurs d’Enqvist à la barbe fleurie.

    Au départ du port marocain, deux routes étaient possible : la voie courte, via la Méditerranée et le canal de Suez, ou la circumnavigation de l’Afrique. Quelle serait la décision du boyarin (seigneur) Zinovy, comme on désignait ordinairement l’amiral ?

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    Qui a dit que le ridicule ne tuait pas?

  • Participant
    Posts5796
    Member since: 12 avril 2012

    Je viens de découvrir ce sujet et je reste sans voix face à une expédition aussi rocambolesque, où le burlesque n’a d’égal que l’incompétence chronique dans les rangs russes ! Merci @Kymiou, c’est tout un pan de l’histoire navale que je découvre à présent.

  • Modérateur
    Posts1264
    Member since: 26 avril 2013

    @kymiou Par contre tu nous as un peu spoiler sur le trajet que va emprunter le boyarin, il suffit de regarder la carte des trajets que tu as mis en début de dossier.

    Sinon, c’est toujours excellent, bravo :cheer:!

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    @UlysseSLee :

    Qui a dit que le ridicule ne tuait pas?

    @maxsilv :

    …une expédition aussi rocambolesque, où le burlesque n’a d’égal que l’incompétence chronique dans les rangs russes !

    Je vais vous étonner, mais je ne suis pas d’accord. J’ai écrit, en début de dossier, que ceci s’apparente à une de ces tragédies où chacun est conscient de courir à sa perte sans pouvoir y faire quoi que ce soit.

    Alors que les moins mauvais équipages sont à Port-Arthur et à Vladivostock, ceux qui embarquent à Saint-Pétersbourg ne connaissent RIEN et nul ne songe à les former. Ce n’est de la faute à personne en particulier, c’est tout le système russe qui est ainsi, qui aligne les bataillons et les canons en termes de quantité, JAMAIS en terme de qualité. Je pense d’ailleurs que cela n’a pas beaucoup changé jusqu’à nos jours.
    On exige de ces matelots un travail harassant et dans les accalmies, on les abandonne à la boisson et au sommeil. Est-ce étonnant s’ils tombent dans l’indifférence et l’apathie ?

    Chez les officiers, ceux qui « en veulent » se heurtent aux rabrouements de l’amiral et glissent à leur tour dans le découragement. Les plus lucides savent qu’ils courent à la mort et s’en accommodent en cultivant un fatalisme dilettante. J’ai cité Boukhbostov, le capitaine de l’Alexandre-III, j’aurais pu parler du commandant Ignatsius, son collègue du Souvarof, petit, rondelet, toujours jovial avec une bonne histoire à raconter,… et persuadé que son cuirassé serait le premier à couler sous les tires concentrés des Japonais. Dès lors, pourquoi s’en faire ?
    L’enseigne Werner von Kursel est du même état d’esprit. A Tsoushima, au plus fort de la bataille et alors que le Souvarof commence à prendre de la gîte, il se tordra de rire à la suite d’une farce faite au capitaine Sémenof.
    Quand les tensions se calmèrent après l’incident du Dogger Bank, il se trouva quelqu’un pour le regretter : « Alors que les Anglais pouvaient en finir avec nous maintenant, nous voilà obligés d’aller chercher la mort à l’autre bout de la Terre ! ».

    Et puis, il y a l’amiral Rojestvenski. Comme chargé de planning dans une compagnie d’armement privée, il aurait fait merveille. Il avait préparé ses vaisseaux du mieux possible, établi les listes de pièces de rechange – aucun navire ne fut perdu à la suite d’une panne irréparable en mer, signé des contrats de fourniture en charbon qui furent à peu près intégralement respectés, prévu des livraisons régulières par bateaux frigorifiques (français) de légumes et de viandes congelées, constitué des réserves d’argent local pour pouvoir s’approvisionner en pain frais.Pour mémoire, la mutinerie du Potemkine se produira quelques mois plus tard pour une histoire de viande avariée. Quand la 2ème Escadre appareilla, je suis persuadés que les bookmakers londoniens ont lancé des paris sur le nombre de bateaux que les Russes perdraient en route. La réponse la plus improbable était le bonne : aucun !
    Mais c’était un psycho-rigide doublé d’un caractère exécrable et d’un charisme de bulldog. Il allait partout répétant qu’il était entouré d’incapables et qu’il devait tout faire lui-même. En corollaire, il ne partageait ses intentions avec personne et l’on devait beaucoup s’ennuyer à la table du Souvarof. Il n’y a pas mieux pour démotiver un état-major à qui on ne dit rien, et à qui on ne demande rien.
    Enfin, ce génie de l’organisation était totalement dépourvu de qualités militaires. A l’approche de Tsoushima, il avait plusieurs options, dont une diversion par l’escadre de Vladivostock. Il préféra foncer bille en tête, dans le plus pur style « ça passe ou ça craque ».
    Pour conclure, n’oublions pas ce repaire de penseurs en chambre appelé « Amirauté Impériale de Saint-Pétersboug ». Après le Dogger Bank, un officier se demanda combien de bâtons dans les roues leur glisseraient encore les Britanniques. Mais ces bâtons n’étaient que des pailles à côté des poutres que préparaient l’Amirauté russe pour les mois qui suivraient.

    Non. On est très loin de la simple incompétence de la flotte. Si cela avait été le cas, j’aurais fait plus court et plus caustique.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    T’inquiètes, j’avais bien compris qu’il s’agissait de défaillances de tout le système russe. Quand je disais que le ridicule tuait, je faisais allusion au fait qu’il est quand même risible de voir toute une escadre confondre une flotte de pêcheurs avec des torpilleurs.

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    Les damnés de la mer.

    Contrairement à ce que l’on assure couramment, les Britanniques ne s’opposaient pas au passage de la flotte russe par le canal de Suez. Vis-à-vis des traités, ils n’en avaient pas le droit puisque les deux pays n’étaient pas en guerre.

    Mais on a vu la hantise, pour ne pas dire la psychose, de la 2ème Escadre à propos des torpilles et des mines. Pour Rojestvenski, s’engager dans le goulot de Suez, poursuivre dans ce quasi-chenal que constituait la mer Rouge et en sortir devant le puissant poste britannique d’Aden semblait vraiment tenter le diable japonais. D’un autre côté, il voyait mal certains ancêtres de sa deuxième division se heurter à la houle de l’Atlantique Sud…

    Il choisit donc un moyen-terme : le gros de la flotte passerait par le cap de Bonne-Espérance mais le contre-amiral Felkersam conduirait les vieilles bailles – les cuirassés Sissoï Veliky et Navarine, les croiseurs Svetlana et Jemtchoug, l’inclassable Almaz, quelques transports et une escorte de torpilleurs – par la Méditerranée. Rendez-vous était pris à Madagascar.

    https://i0.wp.com/rdgt.files.wordpress.com/2016/08/q20.jpg
    L’Almaz, mi-croiseur mi-yacht ; il servira d’ailleurs comme tel à Nicolas II de 1906 à 1908, s’étant tiré miraculeusement du guêpier de Tsoushima.

    Le reste de la flotte resta quelques jours à Tanger, le temps de charbonner et aussi de charger mille tonnes de viande et de légumes congelés fournis par le navire frigorifique français Espérance. Rares furent les hommes autorisés à aller à terre. Le chef ingénieur Politofsky fut de ceux-là. C’était son premier voyage et il écrit à sa femme :

    « La ville est habitée par des Arabes. Leurs vêtements sont pittoresques, on les croirait déguisés. Ils portent des vestes avec des culottes larges, des chéchias et des tuniques à capuchon de toutes les couleurs. Ils vont les jambes nues avec des pantoufles jaunes… J’ai acheté une moustiquaire et un casque – tu sais, ce genre que les Anglais portent sous les tropiques… ».

    Puis vint, le 5 novembre 1904, l’appareillage sous les yeux intéressés de toute la presse internationale. Il fallut un temps fou aux vaisseaux pour gagner leur place tandis que Rojestvenski multipliait les ordres par signaux, entrecoupés de ces coups de gueule dont il avait le secret :

    – Signalez au commandant du Borodino : « Vous ne savez pas commander votre bateau ! ».

    Le Souvarof eut soudain une avarie de barre et fonça sur le bateau-atelier Kamtchatka. Le capitaine Ignatius, commandant du cuirassé, n’évita la collision que d’extrême justesse en jouant de ses hélices. Avec son ancre, le transport Anadyr accrocha un câble qui fut aussitôt coupé, privant Tanger de communications avec le monde extérieur pendant quatre jours.

    – Encore heureux que ce câble était français, note Politofsky. S’il avait été anglais, nous étions bons pour une nouvelle crise diplomatique !

    Je viens de citer l’ineffable atelier flottant Kamtchatka, celui qui avait déjà vu des ballons imaginaires et des torpilleurs japonais fantôme. Quand il avait rallié Tanger, ses marins se vantaient d’avoir, en mer du Nord, repoussé trois attaques en tirant quatre cents coups de leur petit canon-revolver. On leur tendit un journal : ils avaient tour-à-tour visé – et heureusement raté – le cargo suédois Aldébaran, le ferry allemand Sontag et une goélette française !

    La vogue vers le Sénégal fut relativement tranquille en dehors de fréquents arrêts pour réparer une avarie. Les croiseurs Anglais étaient revenus, au loin de jour, plus près la nuit. Ils disparurent enfin à hauteur des Canaries. C’est à Dakar que les Russes comprirent toute l’ambiguïté de la position française. En principe, Paris et Saint-Pétersbourg étaient alliés mais le Quai d’Orsay craignait par-dessus tout une crise avec Londres. Aussi les gouverneurs commençaient-ils par refuser à la 2ème Escadre toute escale dans leur port, puis, après discussion, acceptaient de demander des instructions à la Métropole. Quand celles-ci arrivaient pour confirmer les ordres antérieurs, les Russes étaient déjà repartis, leurs soutes pleine de charbon et tout le monde était content. Ce scénario se répéta bien des fois.

    … Mais la perspective de charbonner à l’étape suivante, Libreville (Gabon) ne présageait rien de bon. Le gouverneur français local pouvait avoir reçu les mêmes instructions que celles envoyées à Dakar et transférer du charbon en pleine mer, dans cette zone connue pour ses tempêtes subites, serait plus qu’aléatoire. La meilleure option était de viser Great-Fish Bay (baie du Tigre) en Angola. Mais cela représentait 3700 kms, c’est à dire le double de ce que pouvait parcourir un cuirassé normalement approvisionné ! Il fallait donc multiplier par deux les quantités normales, sur ces navires déjà surchargés par construction et alourdis de tout ce qu’ils transportaient déjà.

    Par 100 % d’humidité et plus de 40° à l’ombre, les hommes accumulèrent des sacs de combustible partout où c’était encore possible, dans les tourelles, les barbettes, les locaux d’équipage, la moindre coursive et même dans les cabines d’officiers (jusqu’au grade de capitaine de frégates). Les vaisseaux disparaissaient sous des nuages de poussière noire envahissant tout, même la nourriture. Il n’était pas possible de rester plus d’une heure dans les soutes ; partout, matelots et officiers s’activaient, un linge sur le nez et la bouche. Quand un homme tombait, on lui jetait un seau d’eau et il reprenait sa pelle ou son panier.

    Il faut épingler le travail près des machines. Là s’activent des diables noirs dans l’air chaud brassé par les ventilateurs, qui ne rafraîchissent personne mais entretiennent un brouillard de poussier. On n’y tient pas plus de vingt minutes d’affilée. Les pelles chargent la gueule insatiables des chaudières et les moteurs – imaginez deux grosses locomotives tournant à plein régime dans le vacarme des biellettes et des pistons à triple expansion au milieu de cette caisse de résonance de 28 cm d’acier ! – crachant tonnerre et vapeur surchauffée à 160°.

    Et il y a les accidents. Une conduite à haute pression a éclaté sur le Souvarof ; que nul n’ait été ébouillanté sur place tient du miracle.

    Insolations et coups de chaleur se multipliaient. Il y eut même un mort par arrêt cardiaque : le lieutenant de vaisseau Nélidoff, le fils de l’ambassadeur russe à Paris.

    N’allons-nous pas finir par naviguer quille en l’air ? demanda le capitaine Sémenof, mi-figue mi-raisin, à l’ingénieur Politofsky.
    Peut-être pas si les sabords de l’artillerie basse résistent. Si l’un d’eux est enfoncé, lors d’une collision par exemple, ce sera le plongeon fatal immédiat.

    http://1.bp.blogspot.com/-KHNTfORcUS0/UKDbUOKNy0I/AAAAAAAABnc/uKlH-tk5CT0/s1600/Chargement+de+Charbon.jpg
    Chargement du charbon. Bateau et localisation inconnus. C’est juste pour donner une idée.

    Le 15 novembre, bas sur l’eau comme des monitors, les vaisseaux appareillèrent pour une étape interminable. Le même jour, les Japonais lancent une puissante attaque sur Port-Arthur et emportent son avant-dernière ligne de défense.

    La mer est heureusement calme, aussi n’a-t-on à noter que des incidents de routine. Un excentrique chauffa sur le Borodino qui, durant 24 heures, ne put progresser que sur une seule machine, à 7 nœuds. Ayant raclé un haut-fonds, le Donskoï embarqua du sable par ses prises d’eau. Panne totale sur le Malaïa, qui fut attelé au remorqueur Roland le temps de la réparation. Un torpilleur faussa son gouvernail : des plongeurs y remédièrent à la masse tandis que, du pont, on éloignait les requins à coups de fusil. Et n’oublions pas l’Orel et ses éternels problèmes de barre. Quant au Kamtchatka, il demanda un jour à jeter 150 tonnes de « mauvais charbon » à la mer, ainsi pourra-t-il suivre l’allure. Pour une fois, l’amiral resta imperturbable :

     Nous avons tous reçu le même charbon. Qui vous conseille de le jeter ?
    – Le chef mécanicien.
    – Garder le charbon, mais je vous autorise à jeter votre chef mécanicien !

    Imagine-t-on la vie dans ces boîtes d’acier gardant toute la nuit la chaleur accumulée le jour et où les couloirs ressemblent à des puits de mine ? Avec l’obligation de fermer les sabords, il y a couramment 50° dans les cabines. Comme l’eau douce est précieuse, on ne peut se laver qu’à l’eau de mer et l’on s’arrache à prix d’or un savon spécial qui peut s’y dissoudre malgré le sel. Les rats du bord deviennent de plus en plus audacieux. La nuit, ils s’attaquent aux orteils des dormeurs. On compte déjà des actes d’indiscipline et même quelques cas de folie.

    Si la mer est étale, qu’aucun bateau ne signale de panne et que la flotte tient ses lignes de marche, on met un peu d’ordre. Les ponts sont lavés, les hommes font de même. A défaut de vrais marins, les équipages offrent une large palette de métiers – tailleurs, cordonniers, serruriers, cuisiniers, boulangers, coiffeurs, photographes, confiseurs, fabricants de cigarettes, etc… et chacun essaye d’en tirer quelque profit.

    Politofsky raconte qu’un coiffeur s’est présenté à lui avec, pour seul outil, une énorme paire de ciseaux de tailleurs. Plus de peur que de mal : « Coupe à peu près uniforme, pas mal pour un coiffeur autodidacte » conclut-il avec amusement.

    Cela n’allait pas toujours ainsi. Le capitaine Ignatius, commandant du Souvarof, se mit en quête d’un barbier. A la troisième estafilade sanglante, il perdit sa jovialité coutumière et botta le présomptueux hors de sa cabine. A un officier éberlué de le trouver là avec ses joues savonneuses marquées de sang, il lança :

    Les talents locaux ne sont décidément pas à la hauteur ; dorénavant, je me raserai moi-même !

    La 2ème Escadre finit par atteindre Lüderitz, capitale du Sud-Ouest africain allemand. Ce sera la dernière étape avant Madagascar, aussi faudra-t-il une nouvelle fois se charger à outrance. Mais la baie offre peu d’abri et le temps forcit, interrompant plusieurs fois l’embarquement du charbon. Cinq jours y furent perdus. Dans l’entre-temps, Rojestvenski avait reçu un télégramme du gouverneur britannique du Natal, l’informant aimablement que la pêche était très active au large de Durban et qu’il espérait que l’incident du Dogger Bank ne se répéterait pas.

    Imperméable à l’humour anglais, l’amiral répondit que « tout pêcheur tentant de couper la ligne de l’escadre ou d’en approcher à portée de torpilles sera impitoyablement envoyé par le fond. Veillez à ce que vos subordonné en préviennent les intéressés ».

    Le 16 décembre arriva du Cap une nouvelle funeste : les Japonais devant Port-Arthur venaient de s’emparer de la colline 203. Sémenof, qui avait fait les huit premiers mois de la guerre sur place, fut assailli de questions. Sa réponse fut lapidaire :
    - C’est peut-être la fin de la forteresse mais à coup sûr celle de l’Escadre. De là-haut, on tient les deux bassins et l’arsenal comme dans le creux de la main ».

    Prévue pour renforcer la 1ère Escadre du Pacifique, la flotte serait donc amenée à la remplacer. Sacré différence !

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    Le 17 décembre, la flotte appareilla de Lüderitz en direction de Madagascar où se ferait le regroupement avec le détachement du contre-amiral Felkersam, dont on se souvient qu’il était passé par le Méditerranée et la mer Rouge.

    https://i2.wp.com/rdgt.files.wordpress.com/2016/08/q23.jpg
    Vue de Lüderitz, à la même époque. On est alors en plein génocide des indigènes Héréros

    Ayant franchi le cap de Bonne-Espérance deux jours plus tard, l’escadre aborda l’Océan Indien et mit le cap au nord-est. Une tempête éclata presque aussitôt mais soufflant heureusement de l’arrière. On peut dire que cette orientation sauva la flotte car, par vent et vagues de travers, la moitié des vaisseaux surchargés de charbon aurait chaviré.

    Même ainsi, cependant, le péril était extrême. Le sort de chaque cuirassé était lié à la bonne fermeture des sabords de l’artillerie basse, plus souvent sous l’eau qu’au-dessus. Les hommes courent partout, transportant coins de bois, planches et sacs à charbon vides pour rendre étanches des panneaux qui n’ont jamais été conçus pour cela. Le capitaine Sémenof, qui noircit ses carnets heure par heure, rend bien l’ambiance de ces heures angoissantes :

    « Le chef ingénieur (Politofsky) tient de longs conciliabules avec le second et le chef mécanicien… Lames de 11 mètres, que Dieu nous aide !… Notre roulis atteint 12°, nous embarquons fortement par l’arrière… Politofsky semble de plus en plus soucieux… Nous avons perdu une chaloupe, arrachée de ses bossoirs par un coup de mer…

    Politofsky, justement, confirme dans sa correspondance : « C’est indescriptible. Le vent rugit et le cuirassé gémit douloureusement. Tout a beau être « hermétiquement » fermé, l’eau ruisselle jusque dans la salle des machines et les soutes à charbon. Le tangage est tel que du Souvarof, on aperçoit parfois l’intégralité du pont de l’Alexandre-III qui suit et cela de la proue à la poupe. »

    Mais la tempête finit par se calmer sans dégâts majeurs. Le 25, l’escadre aborde la pointe sud de Madagascar. Quatre jours plus tard, elle mouille à hauteur de l’île de Sainte-Marie où deux charbonniers allemands la rejoignent. Reste à savoir où se trouve le détachement passé par Suez. Rojestvenski envoie ses croiseurs aux nouvelles. On apprend bientôt que l’amiral Felkersam se trouvait dans le port de Nossi-Bé, de l’autre côté de la grande île. « Conformément aux ordres de Saint-Pétersbourg », il révisait ses machines fatiguées. Cela impliquait une longue immobilisation de ses bateaux à la grande colère de l’amiral qui envisagea un moment de les prendre en remorque ! Comment l’Amirauté osait-elle donner des ordres à ses subordonnés sans même daigner l’en avertir !

    Au même moment, on apprit la capitulation de Port-Arthur, survenue le 1er janvier. On s’y attendait et la situation stratégique s’en trouvait complètement chamboulée.

    Jusqu’ici, il s’agissait d’aller renforcer une flotte encore puissante tapie dans une solide base ceinturée de fortifications supposées inexpugnable. A présent, la situation était claire : soit renoncer à poursuivre sa route – politiquement exclus – soit gagner à tout prix Vladivostok, un port de plaine à vocation civile, indéfendable et qu’on ne pourrait atteindre qu’à la condition d’agir au plus vite : la chute de la forteresse avait libéré la flotte japonaise, usée par onze mois de mer et de nombreux combats. Il lui fallait rénover ses équipements, remplacer ce qui devait l’être, changer certains canons, réapprovisionner ses stocks de munitions et reposer ses équipages. Plus que jamais, le facteur temps serait décisif.

    Facteur temps ! Le 9 janvier 1905, la flotte entrait dans Nossi-Bé pour y découvrir la division Felkersam en plein jeu de Lego, avec des pistons et des engrenages posés un peu partout. Quinze jours au moins seraient nécessaires pour tout remonter. Difficile d’en attribuer toute la responsabilité au seul contre-amiral Felkersam, déjà peu porté par nature à résister aux pressions de la hiérarchie et qui, en plus, se trouvait affaibli par une maladie survenue au cours du voyage.

    Sans doute Rojestvenski voua-t-il à tous les diables ces messieurs de Saint-Pétersbourg toujours à l’affût d’une mauvaise idée. En réalité, il n’avait encore rien vu et tout cela n’était rien en regard de ce qui allait venir.

    En attendant, le mouillage allait se prolonger dans ce port de Nossi-Bé au climat humide et étouffant. L’effet en fut épouvantable sur le moral et la discipline. Dès que les natifs eurent compris que les Russes resteraient un certain temps, bars douteux, maisons de jeux et bordels poussèrent comme des champignons. Les matelots descendaient librement à terre et ne pensaient plus qu’à se saouler. Dans les rues le soir, on trébuchait à chaque pas sur un corps en train de cuver. Les bagarres étaient quotidiennes et les officiers ne sortaient plus qu’en civil, ce qui était une façon efficace, mais peu honorable, d’éviter les mauvaises histoires.

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    Les conditions sanitaires, elles aussi, se dégradaient. L’eau réellement potable était rare et il fallait souvent consommer de l’eau de mer distillée, en principe destinée aux chaudières mais qu’on pouvait boire à condition de l’additionner d’acide citrique. Les maladies tropicales s’en mêlèrent, couvrant les corps d’éruptions et lessivant les entrailles. Il y avait peu de jours où l’on n’immergeât pas un corps ou deux, un poids attaché aux pieds.

    Mais il est difficile de se faire une idée précise de la situation à Nossi-Bé. Novikov-Priboï, matelot sur le cuirassé Orel, écrit :”Nos chaussures étaient complétement usées et nous ne pouvions circuler nu-pieds sur les tôles brûlantes et couvertes de charbon. Au lieu de chaussures, nous reçûmes de petites croix bénites envoyées par le Comité des Dames russes”.

    Mais Novikov-Priboï fit sa carrière littéraire sous le régime soviétique ; il était détenteur du Prix Staline et prenait grand soin à discréditer l’administration tsariste. Sans doute noircissait-il un peu le trait.

    En effet, une autre source rapporte que les marins russes manquaient d’argent et que pour fréquenter les tripots, ils vendaient n’importe quoi, y compris leurs bottes.

    Par ailleurs, il est mentionné que le 11 mars, le cargo Irtych livra 12 000 paires de bottes et des vêtements pour la suite de la campagne. Comme on le voit, il y a à prendre et en laisser.

    Rojestvenski réagit en commandant des exercices d’évolution et de tirs, exercices soigneusement planifiés et dont le programme fut communiqué la veille à tout le monde. Il était, entre autres manœuvres simples, expressément précisé que vers 12 heures, signal serait donné d’abattre tout à la fois à 90° pour former une ligne de front. En lever de rideau, quelques navires tardèrent à lever l’ancre car leur treuil était bloqué par la rouille. Les dix bateaux mirent plus d’une heure à se ranger en file, encore celle-ci était-elle exagérément étirée, sur 11 000 mètres au lieu des 5 000 prévus. A midi, l’ordre d’abattre en ligne de front fut donné : il en résulta un énorme désordre, les cuirassés partant en tous sens. Les croiseurs n’essayèrent même pas de s’aligner.

    Les exercices de tirs ne furent pas meilleurs. Je cite Rojestvenski : « Le tir des 47 fut particulièrement honteux. Ces pièces sont destinées à repousser les torpilleurs. Dans ce but, nous postons chaque nuit des hommes à côté d’elles. Or, en plein jour, l’escadre entière n’a pas réussi à percer un seul trou dans les cibles figurant des torpilleurs japonais et qui offraient sur ceux-ci l’avantage d’être parfaitement immobiles ».

    On lança sept torpilles. La première refusa de quitter son tube ; la seconde partit en zig-zag et provoqua la panique ; les deux suivantes filèrent sur la droite ; la n°5 dévia vers la gauche ; la 6 et la 7 eurent une trajectoire acceptable… tout en manquant largement leur but.

    Mais le pompon revint au Souvarof, le cuirassé amiral. Le Donskoï se présenta à 1 400 mètres, tirant une cible à 1 200 mètres derrière lui, ce qui faisait un écart angulaire de 45° entre le remorqueur et sa remorque… mais les canonniers se trompèrent de cible et visèrent le Donskoï dont la passerelle fut frappée de plein fouet !

    On raconte que la fonction première du chef d’état-major de l’amiral était de tendre sa paire de jumelles à ce dernier quand, dans un geste de colère, il jetait les siennes à l’eau…

    Pour ne rien arranger, les journaux français commençaient à publier détails et photos sur la chute de Port-Arthur.

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    Photo générale du port peu avant sa capitulation. On y distingue bien les dégâts provoqués par l’artillerie de siège japonaise. Remarquez l’inclinaison suspecte des vaisseaux. Et s’il fallait une confirmation, voyez la suivante…

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    Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’histoire de beaucoup de ces épaves ne s’arrêta pas là. L’Amirauté japonaise usa de la rade de Port-Arthur comme d’un vaste supermarché gratuit : le Pallada, le Peresviet et le Poltava, renfloués, rénovés et rebaptisés Tsugaru, Sagami et Tango, reprirent du service auprès du Mikado. Le Tango ex-Poltava fut même revendu aux Russes en 1916 pour les besoins de la Grande Guerre et acheva sa carrière compliquée sous le nom de Chesma ! Aux dernières nouvelles, il doit achever de rouiller sur un haut-fond du côté d’Arkhangelsk.

    Bien entendu, ces journaux en principe réservés aux seuls officiers se répandirent dans les équipages avec les effets moraux que l’on devine. Nul ne doutait plus, désormais, que la flotte marchait à la mort. Dans ses notes, le capitaine Sémenof rapporte le propos d’un officier du Souvarof :

    « Nous serons emportés par un obus sans que cela serve à rien, à moins que nous ne flottions pendant des heures, cramponnés à quelque épave, dans l’espoir que l’ennemi victorieux daignera nous ramasser, ou alors nous étoufferons lentement sous la coque retournée de notre cuirassé. C’est abominable et même pas esthétique ! »

    Comme si cela ne suffisait pas, la compagnie Hamburg-Amerika-Linie qui, jusqu’ici, avait livré son charbon avec une ponctualité germanique, commença à faire des difficultés : elle ne procéderait plus aux charbonnages que dans les ports neutres. Ceux-ci étant, en principe, fermés à la 2ème Escadre, on fonçait dans une impasse. Inexplicablement, Saint-Pétersbourg réagissait mollement à cette catastrophe annoncée. C’est comme si on voulait immobiliser la flotte dans la fournaise débilitante de Nossi-Bé. Rojestvensky dût entamer les négociations, en quelque sorte à titre personnel, et cela coûta encore plusieurs jours d’attente. Il s’en tira fort bien, mais les Allemands lui annoncèrent qu’ils livreraient désormais du charbon de la Rhur en lieu et place du Cardiff habituel. Du coup, tout s’éclairait : c’était encore un coup des Anglais, qui avaient prononcé l’embargo sur leur excellent combustible pour handicaper encore un peu plus les Russes.

    L’ennuyeux était que ces charbons exigeaient pour brûler des grilles particulières et que la combustion du Rhur dans des chaudières prévues pour du Cardiff provoquaient une baisse de rendement et surtout d’importants dépôts de mâchefer qu’il fallait constamment gratter.

    Le 15 mars, alors que la révision de la division Felkersam était achevée, un cargo amenant des vivres apporta une série de télégrammes à l’amiral. Après lecture, il ordonna de commencer les préparatifs d’appareillage de toute l’escadre. Le lendemain, la flotte prit le large.

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    Que s’était-il passé ?

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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    Une TROISIEME escadre du Pacifique !

    On se souvient qu’à l’automne précédent, l’Amirauté avait tenté d’imposer à Rojestvenski une série de vieilles coques promises à la démolition mais qu’elle jugeait encore utilisables moyennant quelques travaux. L’amiral avait refusé, avec la véhémence qu’on lui connaît, ces ferrailles qui n’auraient été que des boulets supplémentaires.

    Sur le moment, le ministère avait paru s’incliner. Mais après le départ de la 2ème Escadre, ce point fut remis sur la table à la nouvelle de l’élimination de la flotte de Port-Arthur par l’artillerie de siège japonaise dans les derniers jours de 1904. Dès lors, l’Amirauté additionna fébrilement cuirassés, croiseurs, torpilleurs, canons de 305, pièces de 152 et jusqu’à la dernière mitrailleuse pour constater que la 2ème Escadre ne faisait plus le poids en face des forces de l’amiral Togo. On décida donc de récupérer tout ce qui pouvait encore flotter, d’y coller si possible des canons modernes et d’expédier le tout en renfort à la 2ème Escadre, qu’il convenait de faire attendre quelque part où ce serait favorable.

    On comprend mieux, dès lors, les ordres donnés au contre-amiral Felkersam de réviser ses machines sitôt son arrivée à Madagascar et la tiédeur des réactions officielles devant les hésitations des Allemands à poursuivre leurs livraisons de charbon. Saint -Pétersbourg ne se faisait guère d’illusions : Rojestvenski serait farouchement contre ce renfort empoisonné, aussi fallait-il le mettre devant le fait accompli, le retenir par tous les moyens et lui en dire le moins possible.

    Un premier message était quand même arrivé le 11 janvier, ordonnant aux vaisseaux d’attendre à Nossi-Bé la « Troisième Escadre du Pacifique », rassemblée à partir du 16 novembre et commandée par le contre-amiral Nicolaï Nébogatof. Protestation immédiate de Rojestvenski qui avait aussitôt étalé ses objections. Rien n’y fit. Une confirmation de l’ordre tomba le 1er mars. A court d’arguments, l’amiral alla jusqu’à présenter sa démission mais on la lui refusa.

    S’il est vrai que la solitude ne se ressent pleinement qu’au milieu de la foule, peu de gens auront été aussi seuls que Rojestvenski en cette période-là. Déjà peu sociable par tempérament, il n’avait autour de lui que des équipages malhabiles et des officiers fatalistes ou incapables. Un autre que lui aurait pu distinguer quelques éléments de valeur à qui confier des missions spécifiques mais ces transferts de responsabilités étaient contraires à sa nature et il ne pouvait s’y résoudre. Il avait même le chic pour décourager toute bonne volonté. Témoin cet épisode rapporté à sa femme par Eugène Politofsky.

    Comme ingénieur-en-chef de la flotte, Politofsky se déplaçait constamment d’un bateau à l’autre en fonction des pannes de tous ordres. Ainsi embarque-t-il un jour sur un torpilleur pris en remorque, comme tous les autres, autant pour ménager leurs machines que pour économiser leur charbon. La vie à bord y est misérable. Non seulement ces petites coques sont secouées en tous sens puisqu’elles chevauchent constamment le sillage du cuirassé qui les tire, mais encore le vaisseau remorqueur est tenu de fournir les vivres nécessaires aux équipages remorqués et ce service fonctionne très mal. Politofsky constate que les malheureux matelots ne mangent que de la soupe aux choux depuis plusieurs jours ! Usant de son autorité, l’ingénieur fait livrer des denrées convenables, puis passe sa salopette, chausses ses bottes de caoutchouc et s’introduit dans les méandres des machines, rampant dans l’eau sale, repoussant les rats affamés, maniant clefs et barre à mine dans la chaleur et le manque d’air que l’on devine.

    Ses réparations terminées, Politofski réapparaît dans un état lamentable, exténué, déshydraté, sale à faire peur. Il embarque sur la baleinière qui le reconduit vers le Souvarof. Là, l’échelle de coupée, coincée, refuse de descendre. On lui jette une corde et il doit se hisser sur le pont à la force des poignets. A peine est-il arrivé que Rojestvenski l’interpelle de sa voix tonnante :
     Vous devriez avoir honte, vous, un membre de l’état-major. Vous avez deux heures de retard !

    Difficile d’être plus maladroit. C’était d’autant plus injuste que si Rojestvenski acquit la gloire de n’avoir perdu aucun de ses bateaux durant son trajet, il le devait à ses techniciens, qui surent accomplir de vrais miracles avec des moyens dérisoires. Sémenof l’évoque dans ses mémoires :

    « Notre long voyage n’aura été qu’un navrant record d’avaries de chaudières et de machines qui avaient fait de nos mécaniciens de vrais martyrs. Les malheureux, en présence de difficultés exceptionnelles, avaient dû tirer de l’huile d’un caillou et rapiécer une vieille veste jusqu’à en faire une jaquette neuve. »

    Les « coule-tout-seul ».

    Tel fut le surnom, immédiatement admis, de cette prétendue 3ème Escadre. Qu’apportait donc le contre-amiral Nikolaï Ivanovitch Nabogatov ?

    http://www.french-engravings.com/images/artworks/ART-5974/details/03.jpg
    Le cuirassé Empereur-Nicolas-1er, lancé en 1889. 9 000 tonnes. Ses machines changées récemment lui permettent une vitesse pratique de 14 nœuds mais son blindage « d’époque », en acier ordinaire, le rendait totalement obsolète. Il dispose de deux pièces de 305 et quatre de 228, toutes d’un modèle ancien, à cadence réduite et de très courte portée.

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    L’Amiral-Ouchakov et l’un de ses deux sister-ships Amiral-Séniavine, le dernier, non visible sur la photo, étant l’Amiral-Apraxine

    Ce sont en fait trois garde-côtes cuirassés, lancés entre 1890 et 1895. Vitesse pratique de 13 nœuds et 4 nouveaux canons de 254 mm. Conçu pour naviguer en mer intérieure, ils fatiguaient beaucoup dans la houle océane. Ce trio sera rapidement surnommé “les fers à repasser“. J’ai voulu vérifier…

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1406825012.jpg
    Effectivement, ce n’est pas si mal vu 😛

    … et pour conclure, le croiseur-cuirassé Vladimir-Monomakh, un ancêtre lancé en 1882 et capable d’une vitesse de 14 noeuds. Détail piquant : Rojestvenski l’avait commandé en 1894. C’étaitt, à l’origine, un sister-ship du Donskoï mais de multiples modifications les avaient rendus différents. Le dernier cité a, par exemple, des canons de 152 mm supplémentaires.

    https://i0.wp.com/rdgt.files.wordpress.com/2016/08/q32.jpg
    Le Vladimir-Monomakh

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2c/DmitriyDonskoy1897Vladivostok.jpg/300px-DmitriyDonskoy1897Vladivostok.jpg
    … et son sister-ship très modifié, le Donskoï

    Ces rossignols mal équipés pour la haute mer sont accompagnés de six transports, d’un navire-hôpital et d’une flottille de destroyers qui se renforcera d’un petit apport venu de l’escadre de la mer Noire, dont les grosses unités – telles le Potemkine – sont interdits en Méditerranée en vertu du traité signé après la guerre de Crimée. Pour les équipages, on n’a trouvé que des paysans tout ébahis de se trouver là, des fantassins et même des prisonniers engagés en échange d’une remise de peine, bref, du grand n’importe-quoi.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b6/Admiral_Nebogatov.jpg/300px-Admiral_Nebogatov.jpg
    Le contre-amiral Nebogatov, aussi petit et rondelet que Rojestvenski est grand et sec, était d’un abord facile et bienveillant, sincèrement soucieux du confort de ses hommes et attentif à leur fournir un minimum d’entraînement par de fréquents exercices. Les matelots le surnommaient « Grand-Papa ». Au fond, il ne se débrouilla pas trop mal avec ses « coule-tout-seul » ; leur technologie archaïque les exposait moins aux pannes mécaniques ( avec eux, les problèmes venaient plutôt des soudures des coques !) et le fait que trois d’entre eux fussent des copies conformes facilitait le travail des mécaniciens. Enfin, la conduite d’une douzaine de vaisseaux réclamait évidemment moins de doigté que les 42 bâtiments de la 2ème escadre.

    Ces informations, Rojestvenski ne les reçoit que par bribes et sa colère grandit à mesure. « On » l’empêche de cingler à toute vitesse vers Vladivostok dans l’espoir de surprendre la flotte japonaise alors en pleine réfection ; « on » l’immobilise dans la fétidité tropicale de Nossi-Bé ; « on » refuse sa démission tout en lui imposant des ordres irréalistes ; « on » prétend handicaper sa marche avec des épaves rafistolées qui ne pourront qu’accroître ses difficultés… La tentation d’un acte de désobéissance caractérisé commence à s’imposer à lui.

    Parallèlement, il apprend la cuisante défaite russe de Moukden, consommée le 10 mars précédent. De toute évidence, la guerre tire à sa fin et si la 2ème escadre atteignait Vladivostok, la menace – toute théorique – qu’elle ferait peser sur les communications japonaises serait un atout précieux dans les négociations de paix qui ne manqueraient pas de s’ouvrir. Un argument de plus en faveur d’un appareillage.

    Là-dessus, il y a ce télégramme du 15 mars, lui annonçant que les Coule-tout-seul, partis de Libau le 15 février, étaient arrivés en Crète. Rojestvenski prend sa décision : va pour la désobéissance ! Il a à présent deux buts : surprendre les Japonais – à supposer que ce soit encore possible – et échapper à ces renforts qui confinent un peu trop à la mauvaise blague !

    Et voilà pourquoi la flotte disparaît à l’horizon de Nossi-Bé le 16 mars, après que l’amiral ait expédié un télégramme rageur et laconique à Saint-Pétersbourg « J’appareille pour l’est » (sans autre précision).

    Nul ne saura plus rien de la flotte avant le 5 avril suivant, pas même Nébogatov, à qui l’Amirauté signalera que la 2ème Escadre a disparu pour une destination inconnue et qu’il devra s’efforcer de la retrouver coûte que coûte.

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    Member since: 20 juillet 2013

    Où est passée la 2ème escadre du Pacifique ?

    L’appareillage de Nossi-Bé avait fait la une des journaux et chacun d’imaginer la suite : peut-être vers Karachi, ensuite Ceylan, de là les côtes birmanes, le but étant le détroit de Malacca… Mais ce passage en entonnoir géant est lourd de menaces. Une multitude d’îlots inhabités offrent mille cachettes à ces torpilleurs japonais dont on sait qu’ils sont la hantise de l’état-major russe.

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    Une autre possibilité serait le détroit de la Sonde, entre Java et Sumatra. Mais il est tellement encombré de bancs de sable que les simples barques de pêcheurs s’y échouent parfois ; alors, les pachydermes surchargés de la 2ème Escadre, calant parfois plus de 8 mètres… !

    Les observateurs sont donc à l’affût du moindre renseignement. On interroge les capitaines circulant sur les voies maritimes habituelles et jusqu’au moindre chalutier… Rien, et les jours passent. Pourtant, depuis que les Russes brûlent du charbon de la Ruhr, particulièrement gras, ils font deux fois plus de fumée et on devrait les apercevoir de loin.

    A Whitehall, les experts de l’Amirauté britanniques font leurs calculs. Une flotte en régime économique vogue à environ dix nœuds, ce qui représente +/- 450 kms par jour. Compte tenu de ce que les Russes ont à présent disparus en haute mer depuis 20 jours, ils auraient dû parcourir 8 800 km ! Sans se faire repérer ? Impensable !… à moins qu’ils n’aient choisi de contourner l’Australie et entrer dans l’océan Pacifique par le large de la Nouvelle-Zélande.

    Les supputations en sont là quand la nouvelle éclata le 5 avril : la 2ème Escadre embouquait le moins probable – car le plus risqué – des passages : le détroit de Malacca.

    La flotte s’était éloignée de Nossi-Bé à petite vitesse – vraiment petite vitesse, car chaque fois qu’un bateau annonçait une panne, c’est l’ensemble de l’escadre qui stoppait et cela arrivait souvent (Sémenof a compté les arrêts : 107 fois depuis Nossi-Bé !). L’allure moyenne devait donc tourner autour de 5 nœuds, même pas 10km/h. Aucun rapport avec les performances ordinaires des vaisseaux de Sa Gracieuse Majesté.

    Un jour où ces temps d’arrêt s’étaient multipliés, Rojestvenski avait grommelé : « le prochain qui annonce une avarie, je le coule ! » A peine avait-il proféré cette menace que le navire-atelier Kamtchkta hissait le pavillon de panne grave. Figé, l’amiral regarde sa montre, constate qu’il est déjà tard et soupire : « C’en est assez pour aujourd’hui, je vais me coucher ».

    Autre facteur de retards : le charbonnage en haute mer. Il fallait charger le combustible dans des sacs, les transborder sur des barques et gagner le flanc des bâtiments où on les hissait à bord pour les déverser dans les soutes. Un travail exténuant. Le capitaine Sémenof raconte :

    – Le 21 mars, nous sommes restés treize heures sur place, dont sept heures pour charbonner et six à bafouiller. Le Souvarof a embarqué 206 tonnes.(…) Ce n’est pas très brillant si l’on pense qu’il faisait un temps magnifique. Mais qu’y faire ? Nous ne nous sommes jamais exercés ; tout est nouveau pour nous…

    Avec ses 800 km de long se resserrant en chaussette pour ne plus faire, en sa sortie méridionale, que moins de trois kilomètres de large, le détroit de Malacca tenait beaucoup de la souricière.

    http://www.memoireonline.com/04/11/4452/Le-detroit-de-Malacca-enjeu-asiatique-et-mondial-majeur13.png

    La 2ème escadre ne s’y présenta pas sans quelques précautions. Deux croiseurs, le Jemtchoug et l’Izoumroud, ouvraient la marche ; les transports avaient été regroupés au centre avec les cuirassés en flanc-garde ; les torpilleurs, libérés de leurs remorques, passaient et repassaient en tous sens ; le reste des croiseurs fermait la marche.

    L’amiral avait prévenu que désormais, l’ennemi savait où se trouvait la flotte. Il s’agissait d’ouvrir bien les yeux. Cela valu quelques fausses alertes : l’Oslyabia signala jusqu’à douze torpilleurs japonais cachés derrière un vapeur de rencontre ; l’Oleg avait tendance à voir des sous-marins partout et les autres croiseurs distinguaient des canons sur le moindre navire marchand ! Les projecteurs tâtaient avec méfiance les moindres embarcations mais peu d’entre elles approchaient : l’incident du Dogger Bank était encore dans toutes les mémoires !

    Le détroit trouve son point de resserrement maximum en sa sortie méridionale, littéralement devant l’île de Singapour. La foule se précipita pour assister au spectacle et parmi elle de nombreux journalistes :

     Ce fut une vision splendide, décrit le correspondant du Times, une impression aussi belle qu’aurait pu le faire une flotte britannique.

    – Magnifiques, mais lents, précise-t-on à l’agence Reuter. Ils passèrent à environ huit noeuds. Tous portaient des marques de leur longue traversée sous les tropiques. De longues algues étaient visibles à la flottaison. Les ponts étaient chargés de charbon…

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1403788834.jpg
    Un moment solennel : coques noires ( moitié peinture, moitié charbon!) et cheminées jaunes citron, la 2ème escadre passe devant Singapour.

    Beau joueur, un journal britannique publia :

     Les motifs de nous plaindre de la marine russe n’ont certes pas manqué depuis le début de cette guerre. Néanmoins, la nouvelle que les vaisseaux de la Baltique, surmontant toutes les difficultés et dédaignant les conseils de prudence, aient descendu le détroit de Malacca, doublé Singapour et soient entrés fièrement dans la mer de Chine, soulèvera assurément l’admiration de tout Anglais qui l’apprendra.

    Ce fut, à n’en pas douter, l’heure de gloire de Rojestvenski. Émergeant comme par surprise de l’Océan Indien là où on ne l’attendait pas, il prouvait au monde qu’en dépit de ses défaites à répétition, l’ours russe avait encore de la griffe.

    Mais le plaisir fut gâché par les nouvelles apportées par le consul russe local : la situation en Mandchourie était désastreuses ; 30 000 morts et 40 000 prisonniers russes après la chute de Moukden ; une flottille de croiseurs japonais, sous l’amiral Kamimoura, croisait au large de Bornéo.

    Le pire fut que Saint-Pétersbourg refusait le fait accompli et ordonnait formellement à l’amiral d’aller attendre les « coule-tout-seul » de la 3ème Escadre en baie de Cam-Rahn, sur les côtes indochinoises. Rojestvenski ne pouvait plus trouver d’échappatoire.

    Cela prendrait un certain temps : la flotte de Nébogatof n’avait appareillé de Djibouti que le 7 avril. D’ici qu’elle rallie, l’amiral Togo aurait cent fois le loisir de verrouiller la zone de Tsoushima avec des vaisseaux au mieux de leur forme. Le drame se dessine…

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
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    Member since: 8 février 2014

    Maintenant que j’y pense… Heureusement qu’il n’y avait pas encore de plate-forme pétrolière à cette époque parce que sinon…^^

    "Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve"-Euclide

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    Member since: 12 avril 2012

    On veut la suite, ou on réédite “Le Cuirassé Potemkine” 😆 .

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    Member since: 20 juillet 2013

    Le 13 avril, le flotte atteignit la baie vietnamienne de Cam-Rahn, l’un des meilleurs mouillages d’Extrême-Orient avec assez de place pour abriter une flotte nombreuse et ne donnant sur la mer que par une passe étroite facile à défendre. La région est quasi déserte mais sous juridiction française, tout comme l’était le port malgache de Nossi-Bé quitté 28 jours plus tôt.

    Sans doute Rojestvenski s’attendait-il à trouver les autorités coloniales « compréhensives » à l’instar de celles de Madagascar, mais il n’en fut rien car les circonstances avaient changé depuis le passage de Malacca.

    Jusque là, la Deuxième Escadre du Pacifique n’avait pas été prise au sérieux. Sur leurs vaisseaux trop neufs ou trop vieux, les Russes faisaient figure de marins d’eau douce et l’Opinion doutait de leur capacité à gagner leur destination qui était initialement Port-Arthur, puis Vladivostok, encore plus loin. Et voici qu’elle était à peu près à pied d’œuvre ! Du coup, le jeu devenait beaucoup plus serré et les positions se raidirent. Tour d’horizon…

    Les plus pressés : les Japonais.

    Ils avaient été servis par une chance insensée, la mort de Makaroff par exemple, racontée ici ou celle de l’amiral Vitheft qui fit basculer une bataille jusque-là équilibrée, rapportée . A ce facteur s’ajoutant l’impéritie ordinaire du commandement russe, ils ont collectionné les succès.

    Mais leur économie reste faible en comparaison des états européens et on peut dire qu’ils font la guerre à crédit. Après quatorze mois de coûteuses hostilités, les investisseurs – surtout britanniques et américains – commencent à se faire tirer l’oreille. Il est donc urgent de mettre un terme à la guerre et ils comptaient que les Russes, écœurés par leurs défaites à répétition, en arriveraient rapidement aux négociations. Mais l’arrivée de la Deuxième Escadre est de nature à rétablir le moral de Saint-Pétersbourg qui pourrait, dès lors, puiser dans ses immenses réserves en hommes pour prolonger le conflit jusqu’à l’épuisement financier de son adversaire. Il est par conséquent impératif, pour les Japonais, d’éliminer au plus tôt la flotte de Rojestvenski.

    Mais pas d’attaque à Cam-Rahn, sous juridiction française ! Dans les chancelleries, les retombées en auraient été incalculables. Comme la simple présence de la Deuxième Escadre représentait en soi un fait nouveau susceptible de peser sur la guerre, le pire cauchemar des Japonais serait qu’elle reste là, protégée par les conventions internationales bien mieux que par ses canons ! IL FAUT LES FAIRE SORTIR !

    Les plus satisfaits : les Britanniques.

    Ils se conduisent en alliés-modèles et constituent le bras diplomatique des intérêts japonais. Mais s’ils la jouent de main de maître, ce n’est pas pour les beaux yeux des geishas. L’écrasante majorité de la flotte nippone est issue des chantiers d’Albion pour la plus grande prospérité de ceux-ci. Les vaisseaux ont été fournis avec des cohortes de conseillers dont les rapports s’accumulent dans les bureaux de Whitehall, faisant avancer à grands pas la technologie navale de Sa Majesté.

    Déjà, les enseignements de l’année 1904 ont permis de jeter les plans d’une nouvelle génération de cuirassés dont le premier – le Dreadnought – servira de nom générique aux suivants, toutes nations confondues. Britannia rules the waves et ce n’est pas près de s’arrêter.

    Et ce n’est pas fini. Tout au long du XIXème siècle s’est déroulée entre Russes et Anglais une sourde lutte pour le contrôle de l’Asie Centrale, les premiers descendant de leurs steppes, les seconds remontant des Indes. Cette concurrence, baptisée « Grand jeu » par Kipling, s’apparente assez à une guerre froide si l’on excepte le bref épisode de la guerre de Crimée où cela a plutôt chauffé.

    A présent, il est clair que le dénouement approche. Déjà, la flotte russe, qui était la troisième en tonnage après l’Angleterre et la France un an plus tôt , rétrograde à toute allure : que disparaisse la Deuxième Escadre et la Sainte Russie se retrouvera en sixième position. Agréable perspective pour la Royal Navy, mais pour cela, il faut forcer Rojestvenski à quitter le havre de Cam-Rahn.

    Les plus embarrassés : les Français.

    En 1894, ils avaient signé avec les Russes des accords militaires tels qu’ils étaient devenus des alliés de fait. Il s’agissait, en fait, d’un traité de défense mutuelle tourné à la fois contre l’Allemagne et l’Angleterre. Dès sa signature, il avait été vivement critiqué par la presse qui le qualifiait de « mariage de la carpe et du lapin ». Il s’agissait d’accords de circonstances, mais celles-ci avaient rapidement changé. Il y avait eu la convention anglo-nippone de 1902 selon laquelle les Britanniques interviendraient dans la guerre si une puissance tierce en faisait de même, la France étant clairement visée.

    Et puis, on en vint à l’Entente cordiale, signée en avril 1904 et dont le ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, était l’un des artisans. Il n’était plus question de mécontenter les Anglais, surtout que leur soutien était indispensable à la France pour contrer les tentatives allemandes pour s’immiscer dans les affaires marocaines, que Paris considérait comme sa chasse gardée. Paris avait désormais le plus grand besoin des sympathies londoniennes !

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    Caricature de Delcassé, hanté par cette fichue affaire russo-japonaise (on aperçoit le portrait de Nicolas II en arrière-plan).

    Imaginez le porte-à-faux : devoir promettre aux Britanniques qu’on observerait une stricte neutralité -entendez : neutralité hostile – vis-à-vis des Russes tout en promettant à ces derniers quelques complaisances sous le manteau. Le double-jeu avait à peu près fonctionné comme le prouvait la longue présence de la Deuxième Escadre à Nossi-Bé. Mais c’était le temps où la flotte russe n’était guère prise au sérieux. Tout avait changé après le passage devant Singapour et Londres, poussée dans le dos par Tokyo, renforça sa pression. C’était facile : le 31 mars, l’empereur Guillaume II s’était déplacé en personne jusqu’à Tanger pour rencontre le sultan du Maroc Moulay Abdelaziz et lui proposer son soutien contre l’encombrante influence française ! Le Foreign Office se porta aussitôt au secours du Quai d’Orsay, à charge de revanche, of course

    Delcassé n’avait plus qu’à s’asseoir sur l’amour-propre de la République et transmettre des ordres formels à son administration indochinoise pour qu’elle interdise ses côtes à la Deuxième Escadre.

    Les plus ineptes : l’Amirauté impériale russe.

    La nécessité de gagner le Pacifique avec des forces plus réduites mais homogènes, dotées de capacités de vitesse, d’attaque et de défense similaires, ou le soucis de former avec soin les équipages et particulièrement les artilleurs, ou encore l’évidence d’agir au plus vite dans l’espoir de surprendre l’ennemi, tout cela passait largement au-dessus des têtes pensantes de l’Amirauté impériale. La seule chose qui comptât à leurs yeux, c’était le nombre de canons que les deux camps pouvaient aligner. C’était tout simple : qui en aurait le plus gagnerait la bataille. Peu importait l’âge de la coque qui les supporteraient. D’où cette accumulation de rossignols autour des quatre seuls cuirassés modernes Souvarov, Borodino, Alexandre-III et Orel.

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    Voici le genre de document traînant sur les bureaux de l’Amirauté : le liste des vaisseaux russes avec l’énumération complète de leur panoplie…

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    … que l’on comparait avec sa correspondante pour les forces japonaises. Ces pages, ici traduites du russe pour une édition française, étaient fournies à la presse par les instances officielles.

    C’était faire bon marché des innombrables progrès techniques intervenus au cours des vingt années précédentes. On considérait que le calibre 305mm était le seul capable de percer les blindages ; encore fallait-il en considérer le métal : le vieux fer puddlé (estimable puisque la Tour Eiffel en est faite) se laissait percer comme du gruyère ; l’acier-nickel Harvey lui succéda pour de meilleurs résultats mais céda à son tour la place à l’acier Krupp à partir de 1895 (15 cm de Krupp avait la même résistance aux impacts que 20 cm d’Harvey). Les progrès avaient aussi touché les canons. Un 305 d’avant 1894 tirait un coup toutes les deux minutes ; après cette date et suite à une modification dans le système de culasse, il tirait désormais un coup toutes les trente secondes !C’est dire si l’âge du bateau participait à sa valeur opérationnelle et pourtant, l’Amirauté n’en avait cure.
    Et si quelqu’un soulevait quand même la question, la réponse était toute trouvée : plus nous aurons de vaisseaux au jour de la bataille, moins l’artillerie japonaise sera efficace parce que ses tirs seront comme dilués par tant de cibles Chaque obus s’écrasant sur les “coule tout seul” serait autant de moins pour les quatre Borodino.. Vous imaginez le moral de ces équipages tenus de jouer le rôle de la chèvre ? Aberrant.

    Les plus déprimés : les équipages de la Deuxième Escadre.

    Sitôt arrivé à Cam-Rahn, Rojestvenski avait repris contact avec Saint-Pétersbourg. Le message disait : «  Suis parvenu au point prévu. Attends des ordres ». La réponse qu’il craignait lui parvint aussitôt : « Attendez l’arrivée de la Troisième Escadre et tenez-nous informés de vos mouvements ».

    Nul ne sachant où se trouvait l’amiral Nébogatov et ses « coule tout seul », il n’y avait plus qu’à patienter. Et dans l’angoisse : les Russes pensaient (à tort) que la flotte japonaise pouvait attaquer à n’importe quel moment. Pas question, dès lors, d’employer utilement le temps à entraîner les artilleurs, faire racler les coques tapissées d’algues, procéder au remplacement de pièces mécaniques usées, etc. L’état d’alerte était permanent et le moral s’en ressent, surtout que Cam-Rahn est encore plus isolé que Nossi-Bé et qu’il n’y a strictement rien à faire à terre. La flotte glisse dans l’apathie. Arrivera ce qui arrivera. Même Rojestvenski cède à l’ambiance. Lui d’ordinaire si prompt à critiquer, sermonner, injurier, frapper parfois, est devenu singulièrement taciturne. Du reste, on prête de moins en moins attention à ses rebuffades : on y est désormais habitué…

    Le 15 avril, le Descartes, croiseur français, se présente dans la baie. En débarque le contre-amiral de Jonquières, commandant en second de l’Escadre des mers de Chine. Un petit homme vif, aimable, poète à ses heures. Il venait souhaiter la bienvenue à la flotte russe en précisant qu’il attend des instructions de Paris.

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    Le croiseur protégé Descartes. Comme tous les navires de guerre français promenant leur gigantesque (et inutile) éperon, ses flancs sont dépourvus des filets pare-torpilles – appelés “Bullivan” du nom de leur inventeur – adoptés partout dans le monde. On y chercherait en vain les tangons (perches) destinés à les soutenir. Curieux pour une marine qui mise jusqu’à l’excès sur les petits torpilleurs.

    Une semaine plus tard, les instructions sont arrivées et, à son grand regret, Jonquières doit intimer à Rojestvenski l’ordre de quitter les eaux françaises. Mais ce dernier est tenu d’y attendre Nébogatov. L’incompatibilité est totale. Commence alors un jeu de cache-cache assez misérable, les Russes s’éloignant sous les yeux du contre-amiral… pour revenir en catimini quand le Descartes est reparti. Retour de Jonquières qui réitère sa demande, nouvel appareillage des Russes qui s’en vont mouiller dans une baie située un peu plus loin, et ainsi de suite.

    Ce pitoyable jeu du chat français et de la souris russe se prolongea un bon moment, suivi par les correspondants de presse venus des quatre horizons. Il en résultait des articles d’une rare violence. L’Evening Sun, de New-York : “sans la connivence des autorités coloniales et la négligence, pour ne pas dire pis, du gouvernement français, Rojestvenski ne se serait jamais trouvé en mesure d’offrir la bataille(…) La folle entreprise de l’escadre de Baltique eût été vouée à l’échec sans cet accord secret avec Paris“. Pas un mot, bien entendu, sur les accords franco-russes de 1894, qui donnaient à cette “connivence” sa couverture juridique.

    Le pauvre Théophile Delcassé était littéralement noyé sous les protestations. Il reçut même un mot personnel du roi Edouard VII en personne ! Il essaya bien de détourner les coups vers Saint-Pétersbourg, mais l’Amirauté Impériale de Russie lui répondit que nul n’avait réellement prise sur Rojestvenski et que les Français pourraient le repousser de leurs côtes aussi souvent qu’ils le voudraient.

    Curieusement, les autorités coloniales locales semblaient plus lucides. Le contre-amiral de Jonquières avait concédé, sous le manteau, qu’il ne comprenait pas la sympathie universelle dont jouissaient les Japonais. Il mesurait bien leur appétit de conquête et, pour lui, cette guerre n’était qu’un premier pas. Le tour de la France viendrait et après elle celui de toutes les puissances qui, aveuglément, soutenaient Tokyo.

    On eut donc recours à quelques astuces pour ménager la Deuxième Escadre en cachette de Paris. Un exemple : la flotte s’était retiré dans une autre rade, celle de Van-Phong. Aussitôt prévenu, le gouverneur de la ville la plus proche rédigea séance tenante un ordre d’évacuation des lieux et en avisa le ministre Delcassé, conformément à ses instructions. Mais cet ordre, qui n’aurait mis que quelques heures pour toucher Rojestvenski par voie navale, fut confié à un courrier terrestre qui mit trois jours pour atteindre sa destination !

    Finalement, un nuage de fumées noires sur l’horizon annonça, le 9 mai, l’arrivée de la Troisième Escadre.

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    Une belle photo colorisée du Nicolas-Ier, navire amiral de la Troisième Escadre du Pacifique, battant pavillon de Nicolai Ivanovitch Nébogatoff. Au fond, mérite-t-il son sobriquet honteux de “coule-tout-seul” ? J’ai des doutes…

    Salve réglementaire, pavillons de bienvenue, fanfare, hourrah des matelots, ce fut un grand moment. Novikov-Priboï, toujours matelot sur l’Orel, décrit : « Le Donskoï, pour mieux saluer son sister-ship Monomakh, avait envoyé ses marins sur les vergues comme il était d’usage dans la marine à voiles, époque à laquelle appartenait ces deux anciennes frégates cuirassées ». La Russie avait accompli l’exploit de rassembler plus de cinquante navires à 16.000 milles de ses bases. Comme le proclama Rojestvenski dans son ordre du jour, ses forces réunies étaient désormais égales à celles de Japonais.

    Sur le papier sans doute. Derrière la satisfaction de façade, l’atmosphère restait délétère. Nébogatov fut invité à bord du Souvarof. Il racontera plus tard :

    «  Au bout d’une demi-heure de conversation sur des sujets généraux, l’Amiral me suggéra de regagner mon navire. Ma première idée fut qu’il désirait rester discret sur ses plans devant ses officiers et qu’il me rappellerait ultérieurement en privé. Cependant, nous ne discutâmes jamais d’un plan de campagne. Il ne me donna aucune instruction et ne me demanda aucun avis. Je ne vis Rojestvenski que cette seule fois. Il ne m’invita plus et ne vint pas à bord du Nicolas-Ier. »

    C’était d’autant plus inexplicable que l’amiral Felkersam, commandant en second de la Deuxième Escadre, venait d’être frappé d’une apoplexie et qu’il était au plus mal. Son trépas était une question d’heures et Nébogatov devrait alors le remplacer. Or, Rojestvenski ne jugea pas utile d’aviser celui-ci de cette possibilité !

    Que se passait-il donc dans la tête fatiguée de l’amiral ?

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts5796
    Member since: 12 avril 2012

    Le dénouement de cette tragédie approche. Ici ce ne sont pas les dieux qui se jouent des hommes, mais des dirigeants et des États-Majors. Ce dossier aura été mené d’une main de maître ; merci @Kymiou !

  • Participant
    Posts334
    Member since: 9 avril 2014

    Je viens de découvrir ce dossier et il n’y a rien à redire mis à part que cela en est tordant de rire 😆

    On attend tous avec impatience la suite 😉

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    Il y a un mystère Rojestvenski. Il avait constitué sa Deuxième Escadre dans les conditions les plus difficiles, en butte à l’immobilisme de l’administration, à l’indolence des chantiers navals, à des instructions contradictoires , à des équipages totalement inexpérimentés et des officiers issus de toutes les armes – mais rarement de la marine.!

    Les détails de la gigantesque expédition avait été réglés les uns après les autres à coups de nuits blanches et il faut convenir que la flotte n’a connu aucune lacune vraiment grave dans ses approvisionnements. La nourriture fut parfois mauvaise mais ne manqua jamais. Des fournitures par bateaux frigorifiques avaient été prévus pour les grandes étapes et, chaque fois que c’était possible, un transport était envoyé dans les ports de rencontre pour se procurer des vivres fraîches. Certains cuirassés disposaient d’un four à pain.

    Pareil sur le plan technique : les avaries de tous ordres étaient nombreuses à la limite du ridicule – trois par jour en moyenne – mais aucune ne fut grave au point de devoir abandonner un navire. Le plus grand péril aurait dû être l’approvisionnement en charbon. Le voyage en réclamerait 500 000 tonnes ! Ce problème fut maîtrisé à la perfection.

    Présenté ainsi, le boyarin Zinovy Petrovitch Rojestvenski aurait pu entrer au panthéon historique des logisticiens de génie, nonobstant son affreux caractère. Sur ce point, il faut convenir que ce n’était pas un cadeau ! Encore aux études, ses professeurs l’avaient noté avec une pointe d’euphémisme : « bon élément mais terriblement nerveux ». Combien de paires de jumelles jetées à l’eau, de casquettes piétinées, de gifles aux matelots et de coups de canne aux officiers au cours de ses fréquents accès de colère ? Dans les accalmies, cela n’allait guère mieux : il avait affublé chacun de ses vaisseaux d’un surnom inspiré d’accessoires sanitaires ; et pour le sobriquet de ses capitaines, ce n’était pas plus relevé : rien que des références à des maladies vénériennes !

    On comprend bien qu’il ait souffert des grosses lacunes de sa flotte mais il ne suffisait pas de noter les carences et engueuler les coupables sans tenter une ébauche de solution, comme distinguer les éléments inexpérimentés, mais prometteurs, des abrutis incurables, multiplier les inspections, interroger les hommes, tenir des réunions, déléguer des responsabilités, placarder des consignes générales pour les opérations.

    Depuis l’entrée de la Deuxième Escadre en mer de Chine, il était devenu évident que la bataille avait toutes les chances de se produire. C’était le moment de prendre des dispositions, envisager les options tactiques, transformer ce troupeau de vaisseaux fatigués en bêtes de guerre autant qu’il fût possible.
    De cela, il ne fut jamais réellement question. L’amiral ne débattait qu’avec lui-même et laissait ses plus proches collaborateurs dans la plus parfaite ignorance de ses intentions.

    Cela semble énorme mais peut s’expliquer par l’état d’esprit qu’on peut lui deviner. Il devait être épuisé par les pressions de toutes sortes subies au cours des derniers mois. S’y ajoutaient, par les caprices de l’Amirauté, un réel sentiment d’impuissance et de frustration – ce poison pour l’esprit. Pour en donner une idée, voici ce que confia au capitaine Sémenof le secrétaire de Rojestvenski :

    Personne ne peut vraiment savoir ce qu’endure ce pauvre amiral. Certains jours, je lui porte une dépêche fraîchement arrivée. Il la lit : ses doigts se froissent nerveusement sur le papier et je crois qu’il va le déchirer. Mais il se domine et commence à dicter sa réponse. Il change la forme, fait des corrections et finit par se mettre en colère contre moi. Je me tais car je comprends que ce n’est pas à moi qu’il en veut. Puis d’un coup, il me dit : “C’est bon ! Laissez… J’écrirai moi-même”. Et en m’en allant, je l’entends casser le crayon qu’il tenait en main et, d’une voix qui n’est plus qu’un râle, s’exclamer : “Les traîtres ! Les traîtres !”.

    … Et ce régime-là des mois durant !

    Du reste, les équipages devaient être vaguement conscients de cet état de chose. Il n’était jamais plaisant de subir les foudres du bouillant amiral, bien sûr, mais il semble qu’on ne lui en gardait pas rancune. J’y vois pour preuve que, durant la bataille fatale, alors que le Souvarof n’était déjà plus qu’une carcasse fumante écrasée par les obus et à deux doigts de sombrer avec ses matelots survivants, ces derniers poussèrent des cris d’allégresse en voyant qu’on était parvenu à évacuer Rojestvenski blessé à bord d’un torpilleur. Auraient-ils réagi ainsi avec un chef exécré ?

    Brève parenthèse.

    A propos des consignes générales que je viens d’évoquer, il ne serait pas mauvais – pour fixer les idées – de mentionner celles que rédigea l’amiral Makaroff quelques semaines après avoir pris le commandement de la flotte de Port-Arthur, en février de l’année précédente. Morceaux choisis :

    –  Quand la flotte avance en ligne, des croiseurs l’escorteront aux quatre points cardinaux, le plus loin possible mais en restant à distance telle que les signaux restent visibles ;
    –  un torpilleur restera au plus près de mon cuirassé et toujours prêt à transmettre mes signaux si nécessaire ; il s’écartera toutefois durant les phases de feu ;
    –  avant d’entamer une action, j’arborerai probablement le fanion « Rappel de la chasse ». A ce signal, les croiseurs se rangeront dans la ligne pour ne pas se trouver dans la ligne de feu tandis que les destroyers se scinderont en deux groupes qui se placeront du côté opposé à l’ennemi, le premier à hauteur du cuirassé de tête, l’autre au niveau du dernier ;
    – en action, l’intervalle entre les cuirassés de la ligne ne sera que de deux encâblures (= 366 mètres), en ce compris la longueur des coques ; nous opposerons ainsi trois de nos vaisseaux à seulement deux ennemis ;
    –  si j’ordonne un virage à 180° par navire, celui de queue deviendra le navire de tête et aura le droit de choisir le cap qui lui semblera le plus avantageux pour le combat ;
    –  si je commande un virage à 180° par ligne, le danger est que les vaisseaux se heurtent. En amorçant sa manœuvre, chaque navire veillera à accélérer d’un nœud par rapport à celui qui le suit ;
    –  en bataille, le rôle principal des croiseurs est de
    chercher à envelopper l’ennemi qui subit notre attaque et le prendre entre deux feux .

    Il y a 54 paragraphes comme cela. Le coup du torpilleur auprès du cuirassé-amiral est particulièrement astucieux : il est tenu de reproduire les ordres sur son propre mât. Si quelques vaisseaux n’avaient pas perçu les signaux du fait d’un retour de fumée, par exemple, le petit bateau n’aurait qu’à filer à toute vapeur devant les capitaines myopes pour qu’ils comprennent aussitôt. Cela aurait tout changé lors de la bataille de la mer Jaune (10 août 1904) où, suite à la mort de l’amiral Witheft, le commandement passa à un cuirassé qui venait de perdre ses mâts, ce qui le rendit « muet » sur le plan des signaux et engendra une confusion qui consomma la défaite russe.

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    Le vice-amiral Stepan Ossipovitch Makaroff (1849 – 1904), le seul homme qui aurait pu inverser l’issue de la guerre russo-japonaise mais qui fut tué lors de l’explosion du cuirassé Pétropavlovsk sur une mine. Pour des précisions, voyez ici.

    Il est évident que Rojestvenski avait connaissance de ces instructions : le capitaine Sémenof, qui faisait partie de son cercle d’intimes, avait servi un an plus tôt comme second du croiseur Diana sous l’amiral Makaroff, qu’il considérait comme un demi-dieu au point d’exposer son portrait voilé de crêpe noir dans sa cabine.

    D’ailleurs, Rojestvenski avait lui-même commandé le modeste et déjà vieillissant croiseur Monomakh sous l’autorité de Makaroff en 1894. Il pouvait donc, soit reprendre les instructions de son ancien supérieur, soit rédiger les siennes et, en tout cas, les diffuser dès le début du voyage. Il ne fit ni l’un ni l’autre et cela, pour un chef d’escadre en temps de guerre, c’est impardonnable ! Il crevait les yeux qu’au plus chaud de la bataille, il n’y aurait pas l’ombre d’une manœuvre collective et que chaque vaisseau serait livré à lui-même.

    Mais il serait injuste d’accabler l’amiral plus que de raison ; le rôle de l’Amirauté, avec ses renforts intempestifs, fut infiniment plus pervers. Témoin cette note du capitaine Wladimir Sémenof à l’appareillage de la dernière étape :

    « Une fois de plus, nous constatâmes qu’une escadre se crée en temps de paix par des années de pratique à la mer et en croisière, et non en navigation de rade en rade.(…) Les évolutions prescrites furent exécutées assez bien, mais rien de plus ; elles furent franchement médiocres pour la Troisième Escadre. (…) Pendant notre vagabondage le long des côtes indochinoises, nous avions fait quelques exercices et étions habitués à agir de conserve bien que ne formant nullement les parties d’un même tout ; mais il n’en allait pas de même pour la division de l’amiral Nébogatov, qui nous avait rallié il y a à peine quinze jours ».

    Sur le dernier point, Sémenof se trompe. Il était simplement normal que pour son premier appareillage en commun, la Troisième Escadre hésitât un peu devant les évolutions chaotiques de la Deuxième. En réalité, Nébogatov avait fait de l’excellent travail. Appareillant de la Baltique avec des équipages ne valant pas un clou, il s’était immédiatement préoccupé de leur confort pour créer une bonne ambiance – et en fut récompensé par son surnom de “Grand Papa”. Dans la foulée, il procéda à de nombreux exercices dont l’un était particulièrement astucieux : il imposait à ses vaisseaux de naviguer en ordre très serré, même de nuit et toujours sans feux de position. Ainsi distingua-t-il parmi ses hommes ces perles rares que sont les timoniers attentifs et les veilleurs nocturnes aux yeux de chat.

    Un choix crucial : la bonne route

    A défaut de pouvoir l’emporter sur la flotte expérimentée – et refaite à neuf – de l’amiral Togo, pouvait-on au moins espérer esquiver le combat en surprenant les Japonais par quelque chemin détourné ?

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    Pour gagner Vladivostok, deux voies s’ouvraient à Rojestvenski : le chemin direct par le détroit de Tsoushima, là où tout le monde l’attendait, ou alors le passage par l’extrême-nord du Japon, via le détroit de La Pérouse, dont une des rives était russe mais qui impliquait un long détour par le Pacifique  et un charbonnage aléatoire dans la houle océane. Cette dernière idée était celle de l’amiral Nébogatov mais elle ne résistait pas à l’examen de ceux qui connaissaient ces eaux : d’abord, ce mince détroit perpétuellement envahi de brume ne se prêtait guère au passage d’une grande flotte ; ensuite, il y avait de fortes chances qu’il fût miné ; enfin, si la Deuxième Escadre était prématurément repérée, Togo aurait tout le temps de remonter la mer du Japon pour en bloquer l’issue.

    Restait donc le passage de Tsoushima, que l’on devinait sillonné en tous sens par les croiseurs nippons tandis que les cuirassés de Togo, chaudières sous pression et obus engagés, patientaient à l’ancre comme des araignées au milieu de leur toile.

    Vladivostok ou la mort.

    Le 14 mai 1905, la Deuxième Escadre renforcée de la Troisième avait donc levé l’ancre pour ce qui serait, quoi qu’il arrivât, sa dernière étape. Passant au large de Shanghai, on en profita pour y laisser les transports jugés inutiles. Jusqu’au soir du 26 mai, la mer avait été calme et constamment voilée d’un brouillard qui favorisait l’approche des Russes mais ceux-ci pouvaient être repérés à tout instant. Aussi marchaient-ils en ordre d’alerte :

    Ouvrant la marche en triangle, les croiseurs rapides Almaz, Oural et Svietlana ; ensuite les cuirassés en deux lignes de file : à tribord les quatre puissants Souvarof, Alexandre-III, Borodino et Orel ; à bâbord, le Nicolas-Ier, le Séniavine, l’Apraxine et l’Ouchakoff. En flanc-garde, les croiseurs légers Izoumroud et Jemtchoug flanqués chacun d’un petit torpilleur prêt à s’élancer en reconnaissance.
    Suivaient sur trois colonnes, à droite les vieux cuirassés Oslyabia, Sissoï-Veliky et Navarine suivis du croiseur-cuirassé Nakhimof ; à gauche les croiseurs protégés Oleg et Aurora avec les jumeaux Dmitri-Donskoï et Vladimir-Monomack ; au centre, les transports de vivres et de munitions qu’il fallait conduire à Vladivostok.
    Les deux navires-hôpitaux et le restant des torpilleurs fermaient la marche.

    Ce dispositif était pertinent. Rojestvenski se trouvait en tête de la colonne droite et son commandant en second, l’amiral Nébogatov, en tête de la colonne gauche, sur son Nicolas-1er. Hé oui, Nébogatov ! L’amiral Felkersam était décédé trois jours plus tôt. Le côté particulier, c’est que sa mort avait été tenue secrète – allez savoir pourquoi ! Cela impliquait qu’en dehors de quelques officiers, personne ne savait qui prendrait le commandement s’il arrivait malheur à Rojestvenski !

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    Le Souvarof porte le fanion de Rojestvenski ; le Nicolas-1er celui de Nébogatov ; l’Oleg celui de l’amiral Enqvist, chef des croiseurs ; l’Oslyabia celui de Felkersam, sauf que celui-ci gît dans un cercueil planqué dans un coin discret !

    Il était prévu que si l’action s’engageait, les deux lignes de cuirassés s’interpénètreraient, façon fermeture-éclair, pour opposer aux Japonais un mur dense hérissé d’artillerie, un peu comme dans le point n°4 des instructions de l’amiral Makaroff citées plus haut.

    Au soir du 26 mai, on n’avait encore rencontré personne. Le passage au plus resserré de Tsoushima serait franchi le lendemain, vers midi. Après, la route de Vladivostok s’ouvrirait toute grande, sans grands risques de se faire rattraper ; les officiers russes commençaient à se demander si la chance, qui leur avait tant manqué depuis le début de la guerre, ne s’apprêtait pas à leur sourire enfin.

    A la nuit tombée, la flotte serra ses distances et prit les postes de veille contre les torpilleurs. Elle marchait à 10 noeuds, qui était l’allure maximale que pouvaient tenir les « fers à repasser » de l’amiral Nébogatov. A bord du Souvarof, les radiotélégraphistes guettaient les communications japonaises et, s’ils n’y comprenaient rien, assuraient qu’ils ne s’agissait que de messages de routine. On avait débarrassé les ponts de tout ce qui pouvait brûler facilement comme des tables et des revêtements de bois. Les éléments les plus exposés étaient emmaillotés de hamacs et de bâches pour amortir les éclats. Les barques furent remplies d’eau pour servir de réservoir aux pompes desservant les manches d’incendie. A défaut de sable, on avait empilé des sacs de charbon pour protéger les pièces à tir rapides montées à découvert dans les superstructures.

    Tout à ses fonctions d’historiographe, le capitaine Sémenof note :

    «  La nuit était noire, la brume épaisse. La moitié des hommes faisait le quart aux pièces ; les autres dormaient tout équipés à des places convenues d’avance, prêts à courir à leur poste à la première alerte. Sur les ponts obscurs pesait un silence lugubre coupé seulement de ronflements, de glissement de pas ou d’un ordre donné à mi-voix… Autour des canons, on faisait des efforts surhumains pour percer l’obscurité, guettant la silhouette sombre de quelque torpilleur… Marchant avec précaution entre les dormeurs, je finis par descendre dans les machines. Je m’arrêtai ébloui par la profusion de lumière. Là, ce n’était que vie et mouvements de tous côtés : hommes dégringolant ou montant les échelles, sonneries électriques et ordres donnés à voix haute,… et ces pistons gigantesques dont les tiges brillantes disparaissaient dans l’inconnu des cylindres au milieu d’un va-et-vient scandé par les pulsations de la vapeur… »

     

    Gros plan pris sur l’Orel, sister-ship du Souvarof. Tout en haut, la vigie blindée surmontant la passerelle et la chambre des cartes ; en-dessous, le blockhaus de commandement et au plus près, la gueule des deux 305 mm. L’ironie sous-jacente de cette photo est que la sentinelle est clairement japonaise : capturé à Tsoushima, l’Orel avait repris du service dans la flotte nippone sous le nom d’Iwami.

    Poursuivant sa ronde, Sémenof entra dans la chambre des cartes. Il était alors 3 heures du matin, le 27. Il raconte :

    « L’amiral Rojestvenski sommeillait dans un fauteuil ; le commandant Ignatzius, en chaussons de feutre, arpentait la passerelle à grands pas rapides et silencieux.
    – Qu’avez-vous à errer par ici ? me demanda-t-il.
    – Je viens sentir l’ambiance. A-t-il un peu dormi ? ajoutai-je en désignant l’amiral.
    – Oh ! A peine un moment. J’aurais voulu qu’il se repose vraiment. Pourquoi n’y a-t-il pas consenti ? La nuit a été bonne jusqu’à présent ; nous n’avons pas encore été éventés… S’ils nous trouvent maintenant, ce sera trop tard pour une attaque de torpilleurs. Comment voulez-vous qu’ils nous distinguent par un temps pareil ? Regardez ! On ne voit même pas notre serre-file. Dans deux heures, il fera jour… Il n’y a que ce vilain vent qui ne m’aille pas. S’il fraîchit encore, il va manger la brume. Si cela arrive, il n’y aurait pas de lendemain pour nous. Ce serait la fin de mon Souvarof  Mais si cette mauvaise visibilité persiste, les Japonais n’ont pas une chance sur deux cent mille de venir se cogner à nous.!
     »

    Deux heures plus tard et par le plus grand des hasards, le transport armé japonais Sinano Maru vint donner du nez sur les deux navires-hôpitaux qui fermaient la marche de l’escadre…

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    Il passait par là. Son message sonne un peu comme les trois coups de la tragédie : “Flotte ennemie dans le secteur 203, se dirigeant vers l’est de Tsoushima“(d’après le rapport de l’amiral Togo sur la bataille)

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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    Les heures terribles de la Deuxième Escadre

    27 mai 1905. 6 heures.
    Le croiseur Ural, placé en pointe, signale quatre navires passant loin, de droite à gauche.

    6H45. Le croiseur protégé Izumi approche à 9000 mètres, assez près pour voir de quoi il retourne ; il s’écarte ensuite pour faire son rapport. Chez les Russes, seuls l’Ural et l’Almaz sont assez véloces pour le rattraper mais, comme l’a écrit Sémenof : « ils n’ont que des joujoux pour toute artillerie ».

    9H00. On aperçoit par travers bâbord et suivant une route parallèle aux Russes cinq petits croiseurs aux lignes trapues. On feuillette frénétiquement les carnets de silhouettes : classe Matsushima ; fabrication française 1889. De trop petites coques sous un énorme canon Canet de 320 qui doit refroidir après chaque coup. Comme quoi Togo a, lui aussi, des « coule-tout-seul »…
    En fait, il s’agit de la 5ème division, contre-amiral Kataoka. Celui-ci a vu ce qu’il voulait voir et s’éloigne.

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    Le croiseur protégé Matsushima, d’inspiration française.

    10H45. Toujours par travers bâbord, approche de la 2ème division japonaise , amiral Dewa : les croiseurs protégés Kasagi et Chitose suivis des croiseurs rapides Otowa et Nitaka.
    C’est le moment de se mettre en garde. Appliquant le plan, la file de droite russe force la vitesse et vient se placer devant la file gauche. On s’observe un moment à environ 9900 mètres quand à bord de l’Orel, un artilleur étourdi fait partir accidentellement un obus de 305 ! Prenant le coup de départ pour un signal, la ligne russe s’embrase et les Japonais ripostent, mais c’est un peu pour le principe, vu la distance et la mauvaise visibilité. La division Nébogatov entretient un tir particulièrement nourri : on y sent le désir de bien faire – et peut-être la volonté de montrer aux autres qu’on n’est pas « que » des coule-tout-seul ! Les croiseurs japonais n’insistent pas et s’éloignent. De toute façon, ils ne sont pas là pour faire le coup de canon mais pour informer l’amiral Togo du mieux possible ; qu’il trouve dès son arrivée une situation exactement connue.
    Des signaux montent au mât du Souvarof : « ne gaspillez pas les munitions ! » puis « faites dîner les bordées ! ».

    12H00. La flotte passe au large de l’île de Tsoushima, pénétrant enfin dans la mer du Japon. Rojestvenski indique le cap Nord 23 Est, droit sur Vladivostok désormais proche, et en même temps si loin !

    12H30. A l’horizon, un groupe de destroyers et de torpilleurs semble vouloir couper la route. Comptent-ils semer des mines devant les Russes ? La réaction de Rojestvenski est immédiate : ordre aux quatre premiers cuirassés (Souvarof, Alexandre-III, Borodino et Orel) de virer à 90° tribord par la contre-marche (c’est à dire en restant en file) puis de refaire un 90° bâbord tous ensemble, pour former une ligne de front en équerre par rapport au reste de la flotte. Tant de 305mm les fixant droit dans leurs yeux bridés feront reculer ces audacieux !

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    Torpilleurs japonais. Leur heure ne sonnera qu’au soir.

    Mais… c’est la Deuxième Escadre ! Le premier mouvement est bien réalisé ; seulement, au lieu d’abattre immédiatement face à l’ennemi, l’Alexandre-III, qui n’a rien compris, suit stupidement le Souvarof. Mieux : le Borodino et l’Orel, qui commençaient à pivoter conformément à l’ordre, voyant l’Alexandre-III filer tout droit, pensent s’être trompés et reprennent le sillage de ce dernier ! Les quatre cuirassés se retrouvent donc en file décentrée par rapport au reste de la flotte. Rojestvenski a-t-il jeté à la mer une paire de jumelles supplémentaire ou s’est-il borné à piétiner sa casquette ?

    Néanmoins, ce mouvement raté fut suffisant pour intimider les Japonais qui s’éloignent en télégraphiant à Togo, qui approche avec son corps de bataille, que les Russes sont désormais sur deux files, la plus faible étant celle de gauche. En réalité, les 4 Borodino tendent à reprendre leur place de tête dès la disparition des destroyers. Induit en erreur, l’amiral Togo, qui approche par le nord-est, décide de croiser leur route au loin et revenir par l’ouest frapper ce qu’il croit être la file faible des Russes. Ce n’est pas faux quant à la qualité des navires, sauf que la file unique s’est à peu près reconstituée !
    Il y a une autre explication  plausible à ce détour et, personnellement, j’y adhère : le vent soufflait de l’ouest et Togo tenait l’avoir dans le dos pour que la fumée des cuirassés russes en feu ne gène pas ses tirs.

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    L’amiral Togo Heihachiro à bord de son Mikasa ; remarquez le matelassage des organes non blindés. Les Russes avaient pratiqué de même.

    13H20. Le corps de bataille japonais est à présent en vue, coupant la route des Russes pour les aborder par leur gauche. Laissons parler le capitaine Sémenof :

    «  Dès qu’il fut passé à notre bâbord, le Mikasa vint carrément au sud, suivi des Shikishima, Fuji, Asahi, Kassuga et Nisshin. Bien que le Souvarof eût dû être réglementairement dirigé du blockhaus, Rojestvenski et son état-major étaient toujours sur la passerelle supérieure(…) Quand j’eus devant moi mes six vieilles connaissances de Port-Arthur, je m’écriai triomphalement : «  Les voilà, Votre Excellence ! Tous les six comme au 10 août !” (n.b. la bataille de la mer Jaune)

    Mais l’amiral, sans se retourner, fit un geste de dénégation en se dirigeant vers le blockhaus : « Non, il y en a davantage ; tenez ! ils y sont tous maintenant.
    – A vos postes de combat, Messieurs ! commanda le capitaine de pavillon d’une voix brève, et il suivit l’amiral.
    Et voilà que, droit dans le sillage de Togo, six navires supplémentaires émergeaient peu à peu de la brume ; c’était les croiseurs-cuirassés de l’amiral Kamimoura : Idzumo, Yakumo, Asama, Adzuma, Tokiwa et Iwate
    .
    [/b]
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    Surgissant de la brume….

    13H45. A ce moment, les deux files antagonistes vont se croiser sur un chemin parallèle, les Japonais cinglant au sud-ouest, les Russes au nord-est. Togo, toujours sur la passerelle, réalise qu’il va dépasser les 4 borodino, qui sont son principal objectif. Il ne peut se le permettre et lance un ordre qui pourrait provoquer sa défaite : « Virez cap pour cap par la contre-marche ! »

    Il faut comprendre : ce demi-tour en file amène chaque navire à tourner successivement au même point que celui qu’il suit ; une fois là, il reste un moment stationnaire, le temps de sa giration et facilitant beaucoup la visée des artilleurs adverses, surtout que la distance était idéale : environ 6000 mètres. Il suffisait d’y déverser un déluge de feu et chaque cuirassé japonais viendrait tour-à-tour s’y placer de lui-même. De plus, pendant tout le temps que durerait la manœuvre, la riposte était impossible, les vaisseaux se masquant mutuellement.

    Tandis que les canons russes se déchaînent, sur le Souvarof, on observe anxieusement les effets. Sémenof :

    « Les coups furent d’abord trop longs, puis trop courts, puis à toucher le but. Mais impossible d’en constater les résultats. Cela tient à nos obus à poudre sans fumée et à leur fusée à retard. Ils sont conçus pour percer les blindages et exploser à l’intérieur du navire. On ne peut, par suite, constater un impact que si l’on voit quelque chose sauter en l’air ou dégringoler. Et justement, rien ne dégringolait ».

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    Le Mikasa achève sa manœuvre cap pour cap.

    Le respectable attaché naval britannique William Christopher Pakenham, confortablement installé dans une chaise longue (!) sur le pont arrière du cuirassé Asahi, joue les Sémenof du côté nippon et note :

    « Un des premiers obus tomba à moins de 20 mètres sur l’arrière du Mikasa et d’autres, presque aussi rapprochés le suivirent. C’est une désagréable surprise pour les Japonais. Togo vivait sans doute sur ses souvenirs de Port-Arthur, où il n’avait jamais fait l’expérience d’une telle précision dans le tir, sans quoi, il lui aurait suffi de s’écarter un peu plus avant d’exécuter une manœuvre aussi dangereuse. »

    Et notre gentleman, en col raide impeccable et portant monocle, frôlé de près par les projectiles et les gerbes d’eau, ajoute flegmatiquement :

    « Quelques navires russes insistèrent sur le Mikasa mais les autres se concentrèrent sur le point où les bâtiments japonais se présentaient un à un pour faire demi-tour. Il fut extrêmement intéressant de les voir subir tour à tour cette épreuve. En définitive, tous eurent la chance de s’en tirer sans dégâts sérieux. »

    Les observations de Pakenham sont surprenantes à deux titres. C’est bien la première fois qu’on rapproche les notions « d’artilleur russe » et de « précision » dans la même phrase ! Les sources nous auraient-elles trompées sur ce point en caricaturant quelques incidents au point de masquer une formation générale allant dans le bons sens ?

    D’autre part, ces tirs « précis » se concluant par des dégâts relativement bénins ne pourraient-ils s’expliquer par des obus rendus déficients par les conditions du voyage ? C’est un débat à ouvrir…

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/70/Rear-Admiral_William_Pakenham_Feb_1917_LAC_3219658.jpg/220px-Rear-Admiral_William_Pakenham_Feb_1917_LAC_3219658.jpg
    Pakenham, photographié une dizaine d’années plus tard. Il finira amiral et « Sir »William C. Pakenham (1861-1933).

    La chance ne quittait donc pas le camp japonais puisque aucun « coup heureux » n’avait été porté. Toutefois, l’Asahi – où Pakenham rédigeait son rapport sur le vif – encaissa quelques impacts. L’Asama, touché par trois fois près de la flottaison, fut obligé de s’écarter le temps de procéder à des colmatages d’urgence. Beaucoup de ces succès sont à mettre au crédit de la division Nébogatov. Trois obus de son Nicolas-1er percutèrent la tourelle avant du Yakumo et la bloquèrent. Sur le Nisshin, l’amiral Misou fut blessé et un officier raconte qu’on jetait des baquets d’eau pour évacuer le sang et les débris humains qui auraient fait glisser les vivants.

    http://laguerrarusojaponesa19041905.files.wordpress.com/2014/06/ijn_nisshin_builders_plate.jpg
    Le Nisshin, croiseur cuirassé de classe Garibaldi, avait été acheté à l’Italie. Un obus russe, venu de l’Oslyabia selon les témoignages, a littéralement poinçonné la plaque du fabricant : “Gio Ansaldo – Genova – 1903“.

    Mais c’est le Mikasa de Togo qui fut le plus assaisonné : une quarantaine de coups dont la moitié en 305mm, tous dans les superstructures. Un 152mm frappa près de la passerelle où se tenait Togo ; il reçut un petit éclat dans la jambe mais, dans la tradition samouraï, ne daigna même pas baisser les yeux pour vérifier s’il avait toujours ses deux pieds !

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1410336057.png
    L’amiral Togo, légèrement blessé, est poussé vers le blockhaus par ses officiers.

    14H15. Le Mikasa, le Shikishima, le Fuji et l’Asahi ont achevé leur manœuvre et commencent à tirer. La distance est de 6000 mètres se rapprochant. Le duel d’artillerie s’engage. Les 4 classe Borodino n’avaient pas encore récupéré leur place en tête, aussi la bataille se présente-t-elle ainsi :

    http://img7.hostingpics.net/pics/747889Tsushima_1.jpg

    Togo fait concentrer les tirs sur les deux cuirassés de tête, le Souvarof et l’Oslyabia, et les effets furent inouïs. Alors qu’au court de la bataille de la mer Jaune, un an plus tôt, le cuirassé-amiral russe Cesarévitch n’avait reçu que dix-neuf obus au cours d’un combat de plusieurs heures, c’était maintenant une grêle de gros calibres qui s’abattait sur les deux vaisseaux. De plus, ces obus ne se comportaient pas du tout comme leurs homologues russes : ils explosaient à l’impact en dégageant une énorme chaleur et des gaz irritants tout en dispersant des myriades de petits éclats incandescents.

    C’était l’arme-surprise de Togo : des obus à parois minces, offrant huit fois plus de place pour la charge explosive que leurs concurrents russes et assortis d’une fusée instantanée. Ajoutez à cela que la poudre nippone Shimosa dégage à l’explosion 50 % de chaleur en plus par rapport à la pyroxiline ou la mélinite utilisées par les Russes et l’on comprendra qu’à la destruction s’ajoutait l’incendie et même – dans les lieux clos – l’asphyxie.

    L’un des premiers impacts blesse Sémenof à la hanche. Il en reste « sonné » durant deux ou trois minutes. Lorsqu’il reprend ses esprits, il décrit :

    « Les douze navires ennemis suivaient, en nous gagnant régulièrement, une route parallèle à la nôtre à environ 20 encâblures (3700 mètres). Mais de notre côté… Quelle horreur ! Sur le pont, des débris fumants, des monceaux de matière enflammée, des grappes de cadavres. Derrière nous suivent l’Alexandre-III et le Borodino, ensevelis dans des torrents de fumée et des incendies déclarés. Non, ce n’était pas du tout comme l’an passé dans la mer Jaune. »

    Profitant de leur vitesse amplement supérieure, les Japonais dépassent la Deuxième Escadre et se mettent hors de portée de la division Nébogatov, largement en arrière, qui ne peut qu’assister de loin au massacre. Togo vire ensuite à l’est, « barrant le T » aux Russes. Dans cette manœuvre, les cuirassés nippons peuvent battre de toutes leurs pièces tandis que leurs adversaires ne peuvent user que de leur tourelle avant ; en plus, ils se masquent mutuellement.

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1442939964.png

    14H50. L’Oslyabia, la proue arrachée par trois obus tirés par l’Asahi, s’enfonce par l’avant.
    Plus tard, un officier survivant, à demi hystérique, racontait à qui voulait l’écouter :

    ”C’est la guigne qui nous a coulé, rien que la guigne ! Ils ne tiraient pas mal, c’est indiscutable, mais enfin, c’était juste un peu d’adresse, quand, malheur de malheur ! trois obus l’un après l’autre, passant presque par le même trou ! Peut-on imaginer une chose pareille ? Tous au même endroit ! et sous la flottaison encore ! Ce n’était plus un trou mais une vraie porte de bassin ! Notre pauvre Oslyabia a tout de suite donné une bande effroyable puis a commencé à couler ! Le diable lui-même n’aurait pu s’en sortir !”

    15H00. Le Souvarof, ravagé d’un bout à l’autre, ne tire plus que par quelques pièces secondaires. Un coup bloque son gouvernail et il quitte la ligne. Ses machines ralentissent puis s’arrêtent : la chaleur, la fumée et surtout les effluves délétères de la poudre Shimose ont été aspirés par les ventilateurs jusqu’au plus profond du cuirassé, le transformant en une gigantesque chambre à gaz. Pas un homme n’en réchappera.
    Le capitaine Ignatzius, celui-là même qui avait donné une chance sur deux cent mille aux Japonais de repérer la flotte, avait été blessé dès le début et entraîné vers le dispensaire malgré ses protestations. Quand il réalisa que son vaisseau était en flammes, il se leva de sa civière et courut sur le pont en criant :

    - Tous au feu, mes garçons ! Pas de repos avant qu’il ne soit éteint !

    Quelques hommes disponibles le suivirent. Tomba alors un obus sur le groupe et il n’en resta rien.

    Un autre projectile projette ses éclats à travers les sabords du blockhaus de commandement. L’amiral Rojestvenski est blessé à la tête, au dos et à la cheville mais reste à demi-conscient.

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    15H06. Une partie du feu japonais se détourne vers l’Alexandre-III, le Borodino et, dans une moindre mesure, l’Orel.

    15H30. L’Oslyabia agonise. Son commandant, le capitaine Behr, ordonne l’évacuation et crie à ses hommes de s’éloigner par crainte du remous. Puis il allume une cigarette et s’agrippe fermement à la rambarde de la passerelle tandis que son vaisseau chavire, révélant ses hélices qui tournaient encore lentement et sa carène couverte d’algues et de coquillages. Deux cents chauffeurs et mécaniciens sont restés prisonniers de la coque.

    15H45. Les croiseurs de l’amiral Kamimoura attaquent les croiseurs et les transports russes. De ce côté, la bataille est partagée car les Nippons ne tirent qu’avec des obus traditionnels comparables à ceux des Russes. De plus, la présence en queue de file de vaisseaux anciens mais bien armés comme le Monomakh et le Sissoï-Veliky compense dans une certaine mesure la vélocité supérieure des unités japonaises. Leur croiseur-cuirassé Iwate, par exemple, fut sévèrement atteint par trois impacts de 203mm venus du Nakhimov.

    16H30. Des torpilleurs approchent du Souvarof pour l’achever ; son dernier canon, un simple 76mm à tir rapide, les repousse.

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    Le dernier canon…

    Le cœur de la bataille se déplace vers le sud, l’Alexandre-III (ravagé) et le Borodino (en feu) cherchent à se rapprocher de la division Nébogatov, restée en arrière du fait de sa lenteur : 10 nœuds maximum quand les Japonais évoluent à quinze ! Il en résulte une accalmie pour le Souvarof. Un torpilleur russe, le Bouiny, qui venait d’embarquer 200 survivants de l’Oslyabia, s’approche et propose ses services. On décide d’y évacuer l’amiral et ce qui reste de son état-major (dont Sémenov, qui avait été blessé à plusieurs reprises). Ce fut épique :

    « Ballotté par les lames, tantôt le petit torpilleur élevait son pont jusqu’à nos sabords, tantôt il descendait brusquement dans le creux puis, s’élevant comme une plume, était projeté contre nous au risque de crever ses minces tôles contre les nombreux espars qui sortaient de notre masse. On mit l’amiral debout mais à peine son pied gauche venait-il de toucher le pont qu’il poussa un gémissement et perdit connaissance. (…) On le descendit, on le lança plutôt à bord du torpilleur au moment où, enlevé par une lame, il se rapprochait de nous. »
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    Le Bouiny s’éloigna aussitôt, salué par les hourrah des derniers marins du Souvarof. Il était 17H30.

    18H30. L’Alexandre-III sombre. C’est au Borodino de prendre la tête.

    19H00. Nouvelle attaque de torpilleurs sur le Souvarof. Ils se présentent en ligne de front à moins de 300 mètres et lâchent leur engin…

    http://www.uh.edu/engines/torpedo1892.jpg

    Il y eut au moins deux coups au but, chacun ouvrant une brèche de deux mètres de diamètre. Alors chavira le Souvarof, cuirassé-amiral de l’éphémère Deuxième Escadre du Pacifique, qui n’était déjà plus que flammes et fumées. Sa quille resta visible un moment, puis la proue se dressa vers le ciel et il disparut.
    Presque au même moment, pas très loin, le navire-atelier Kamtchatka sombrait à son tour.

    19H20. Un obus touche une soute à munitions du Borodino, qui explose. Pakenham, prodigieusement intéressé, commente :

    « La plus grande sensation de la journée fut causée par un obus de 305 du Fuji. Il atteignit le Borodino à la hauteur de la tourelle de 152 avant et éclata, soulevant une immense colonne de fumée, rougeoyante à la base, qui s’étala vite tout le long du navire. Quand elle se dissipa, celui-ci avait disparu. »

    C’est vers ce moment-là que l’amiral Nébogatov, toujours sur le Nicolas-Ier et menant à sa suite le Séniavine et l’Apraxine (deux des « fers à repasser », le troisième, l’Ushakov, s’étant éloigné dans le feu du combat), reprend le commandement de ce qui reste des forces russes. Il hisse le signal « suivez-moi » et prend le cap Nord 23 Est, vers Vladivostok, tandis que la nuit tombe. A sa division se joignent le cuirassé Orel et un seul croiseur : l’Izoumroud car les trois autres – soit le Jemtchoug, l’Oleg et l’Aurora,prenaient au même moment la fuite en direction de Manille, un port neutre où ils seraient forcément internés par les autorités américaines. Et leurs capitaines pouvaient être tranquilles : ils ne faisaient qu’obéir à leur chef, le contre-amiral Oskar Enqvist, totalement paniqué par le cours des événements.

    20H00. La nuit est tombée. Les gros bâtiments japonais se retirent, laissant la place aux torpilleurs. Ils vont croiser toute la nuit à la recherche des Russes égarés cherchant à rejoindre isolément Vladivostok.

    21H00. Le croiseur-cuirassé Monomack a passé la bataille à couvrir le convoi des transports. Il avait subi quelques impacts, dont un suivi d’un incendie difficilement maîtrisé. A 21 heures, il encaisse une torpille et se met à sombrer lentement, machines en panne. La situation est si désespérée que deux croiseurs japonais passent à proximité et poursuivent leur chemin : ils ont mieux à faire qu’achever les épaves. En fait, le Monomack tiendra la nuit entière et ne coulera que le lendemain vers 10H00. L’équipage sera récupéré par le Sado Maru.

    21H30. Le croiseur-cuirassé Nakhimov s’est plutôt bien débrouillé contre les croiseurs japonais. Il a touché trois fois l’Iwate de ses 203mm et a subi une trentaine d’impacts sans dégâts majeurs. Isolé dans la nuit, il commet l’erreur d’allumer ses projecteurs dans la crainte d’une attaque de torpilleurs. Mauvaise idée. La lumière les attire. Deux torpilles, venues on ne sait d’où, le touchent simultanément. L’équipage luttera pour colmater les voies d’eau mais il finira par couler le lendemain vers 10H et 523 naufragés seront sauvés, eux aussi, par le Sado Maru.
    Etrange nuit. Tandis que des vaisseaux japonais coulaient les navires russes de rencontre, d’autres étaient là pour en recueillir les survivants.

    22H00. Le cuirassé Navarin, déjà fort bas à l’arrière à la suite d’avaries subies durant la bataille, encaisse une torpille. Là aussi, l’équipage lutte quatre heures pour le garder à flot. C’est alors qu’arrive une nouvelle torpille. Il chavire et coule.

    22H30. Le cuirassé Sissoï-Veliky subit, à l’instar des autres, une de ces torpilles surgies de nulle part qui lui endommage le gouvernail. La nuit durant, il zigzague péniblement vers l’île de Tsoushima qu’il atteint à l’aube. Repéré et attaqué, il finit par sombrer dans la matinée.

    On ignore quand et comment mais le croiseur auxiliaire Svietlana ne survécu pas à la nuit : il était là la veille, il n’y était plus le lendemain.

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    De son côté, l’amiral Nébogatov a imposé aux cinq navires qui lui restent l’occultation de toutes leurs lumières. La petite escadre a navigué la nuit durant à petite allure et Vladivostok n’est plus qu’à 500 kilomètres. Bref regard sur sa flottille : il y a là le Nicolas-Ier, censé être un coule-tout-seul mais qui y va vaillamment ; le dernier borodino, l’Orel, en assez mauvaise condition depuis les combats de la veille ; les deux « fers à repasser » Apraxine et Séniavine, intacts mais désespèrément lents ; enfin, le croiseur ultra-rapide (25 noeuds) Izoumroud, commandé par l’énergique capitaine Vassili Fersen. Tout cela pourrait constituer une petite unité de combat valable contre un adversaire de puissance similaire, n’étant la faible portée de son artillerie : elle ne dépasse pas 9000 mètres. Il y aurait bien l’Orel, mais faut voir son état :
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    Le pont de l’Orel. Il ne pourrait plus guère tirer que les mouettes !

    Mais le chemin de Vladivostok était parfaitement prévisible et les Japonais veillent. Pour le dernier acte, ils comptent sortir le grand jeu. Les premières fumées apparaissent à l’horizon dès six heures du matin. Bientôt, elles se multiplient, venant de toutes les directions. A 9 heures, les Russes sont complètement cernés par tout ce qui flotte chez les Japonais : les cuirassés de Togo, les croiseurs-cuirassés de Kamimura, des croiseurs rapides, des destroyers, des torpilleurs, au total une bonne trentaine de bâtiments ! Déjà s’abattent les premiers obus…

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    10H00. L’officier de tir confirme à Nébogatov que les Japonais restent à 11000 mètres et ne semblent pas vouloir s’approcher. Avec leurs pétoires portant à 9000 mètres, les Russes ne peuvent même pas se défendre ! Ils seront comme les pipes d’un tir forain. L’amiral convoque son état-major et, après quelques hésitations, annonce son intention de se rendre pour éviter un massacre inutile, précisant ensuite qu’il prenait sur lui seul la responsabilité de cette reddition.

    « Je serai sans doute fusillé pour cela mais je suis maintenant une vieille carcasse et ma vie n’a plus d’importance. Vous avez sujet de vous désoler, mes enfants, mais après ce moment de honte, vous pourrez contribuer au relèvement de notre marine et servir ainsi votre Tsar et votre Patrie. »

    Soit qu’ils aient craint une ruse, soit qu’ils se soient piqués au jeu, les Japonais mirent une certaine mauvaise grâce à cesser leur feu en apercevant le drapeau blanc et Togo lui-même le confirme :

    « Nous ne nous y attendions pas du tout. Ce fut vraiment très étrange. Nous fûmes surpris et un peu déçus. »

    Profitant du flottement, le capitaine Vassili Fersen, pas du tout d’accord, lance à fond les trois machines de son Izoumroud et brise le cercle japonais pour s’éloigner vers le nord. Il n’atteignit cependant pas Vladivostok : constamment poursuivi et manquant de charbon, le croiseur fut échoué et sabordé dans la baie de Wladimir.

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    La reddition de l’amiral Nébogatov. Il fut autorisé par Togo à conserver son épée. Des équipages de prise japonais montèrent à bord des navires, qui furent ensuite dirigés vers le port de Sasebo.

    Ce même 28 mai. 15H00. Le 3ème « fer à repasser », l’Ushakov, que la bataille avait éloigné du reste de sa division, se heurte aux croiseurs Azama et Yakumo. A bord de ces derniers, on connaît la reddition de Nébogatov survenue quelques heures plus tôt, aussi les Japonais proposent-ils aux Russes de se rendre, étant donné que…
    Le capitaine Mikloukho-Maklaï réplique sèchement : « La suite de votre message ne m’intéresse pas. Nous ouvrons le feu ».

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    Les Japonais prirent un peu de recul et, une fois hors de portée des 257mm de l’Ushakov, ils tirèrent à leur tour. Le cuirassier côtier chavira peu après, emportant son commandant.

    Reste, dans cette funèbre série, le croiseur-cuirassé Dmitry-Donskoï, si souvent vilipendé par Rojestvenski au cours du voyage pour ses maladresses et ses pannes à répétition et qui est un peu le Fort-Alamo de cette histoire. Il s’était discrètement éloigné la veille en fin de bataille puis, sous black-out total, avait échappé aux pièges de la nuit. De par ses avaries, il pouvait difficilement dépasser la vitesse de 9 noeuds quand il fut repéré au petit matin. Pas moins de dix navires japonais, quatre croiseurs rapides et six torpilleurs, s’élancèrent à sa poursuite. Le Donskoï chercha à leur échapper. Les chauffeurs allèrent jusqu’à jeter de l’huile dans les chaudières au risque de les faire exploser mais sans succès : malgré ses pistons surmenés, le croiseur plafonnait à 14 noeuds.

    Il fut rattrapé en milieu d’après-midi. Comme pour l’Ushakov, les Japonais proposèrent une reddition que le capitaine Yvan Lebedev refusa. Au cours de la bataille qui s’en suivit, il cracha tout ce qu’il pouvait de ses vieux 203mm jusqu’à endommager trois croiseurs – armés il est vrai de simples 152mm, quoiqu’à tir rapide – et couler deux torpilleurs. Arrêtant les frais, les Japonais se retirèrent, non sans communiquer la position de ce vieux dur-à-cuire au cuirassé nippon le plus proche. A ce moment, le Donskoï embarquait de l’eau à la tonne et ne flottait plus qu’à la force de ses pompes. Grièvement blessé, le capitaine Lebedev ordonna de mettre le cap sur l’île coréenne toute proche de Ulleung-do.

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    Peu après, le hasard voulut que deux torpilleurs russes intacts et bien pourvus en charbon, le Bedovy et le Grosny, le repèrent et le rallient. Les hasards n’arrivant jamais seuls, une troisième torpilleur, le Bouiny, se présenta à son tour, celui-là même qui avait récupéré les survivants du cuirassé Oslyabia d’abord, Rojestvenski et son état-major ensuite.

    Le stock de combustible du Bouiny étant au plus bas, on décida de l’abandonner. Il fut décidé que son équipage et les rescapés du cuirassé passeraient sur le Donskoï tandis que l’amiral et sa suite iraient sur le Bédovy. On trouva miraculeusement une chaloupe en état pour procéder à l’opération. Il faut noter que la décision n’émanait pas de Rojestvenski. Celui-ci était dans un coma léger, suite à une esquille plantée dans le cerveau.

    Le Bédovy et le Grosny s’éloignèrent. A moins d’une mauvaise rencontre, ils avaient toutes les chances d’atteindre Vladivostok. Le Bouiny, abandonné, fut coulé au canon.

    En milieu de matinée, le Dmitri-Donskoï arriva enfin à l’île Ulleung-do (alors appelée île Dagelet) où les Russes débarquèrent tandis que leur vaisseau, sabordé par ouverture de ses vannes Kingston, coulait pavillon haut.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts1921
    Member since: 20 juillet 2013

    Nous avions laissé l’amiral Rojestvenski, entouré de son état-major, sur le torpilleur Bedovy en route pour Vladivostok sous l’escorte du Grosny avec tout le charbon nécessaire pour y parvenir. Mais cette folle histoire ne pouvait se terminer sur une issue aussi conventionnelle !

    Quand il avait examiné l’amiral, le docteur Kudinov avait fait la grimace : des blessures multiples dont l’une, sur la hanche droite, laissait l’os à nu, une hémorragie sous la clavicule, une plaie à la cheville « saignant comme une fontaine » mais surtout, une fracture du crâne avec une esquille d’os plantée dans le cerveau ; un état oscillant entre sommeil comateux et de brèves émergences en plein cirage. Le genre de blessé à ne pas secouer.

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    Or, lui-même et son état-major se trouvaient sur un torpilleur, le plus inconfortable des bateaux : il semble fendre les vagues mais, en réalité, chacune d’elle est un coup de masse sur la proue, alors, çà bloque, çà repart et çà tangue. De plus, sa coque longue et étroite le voue à des mouvements de roulis bord sur bord. Pour compléter le tout, il y a ses machines disproportionnées à sa taille. Sur un cuirassé, elles se dissimulent au plus profond de ses entrailles, bien abritées dans leur gangue d’acier, mais sur un torpilleur, elles sont juste sous le pont (de bois). Les fines tôles de la coque font caisse de résonance. Le chahut est infernal, çà vibre. Impossible de se tenir debout. C’est comme être à califourchon sur une locomotive lancée à pleine vitesse sur une voie ferrée alpine !

    Et il y a les membres de l’état-major. Là, l’atmosphère est morose. Leur évacuation-express du Souvarof pouvait encore passer pour l’exécution d’une instruction précise : si le cuirassé-amiral est désemparé, ils doivent embarquer sur un torpilleur pour gagner une unité de combat encore en état de combattre. Pas de leur faute s’ils n’en n’ont pas trouvé.

    Mais que plus tard, ils aient abandonné les survivants de l’Oslyabia sur le Dmitri Donskoï, tout près d’être sabordé, tout en se réfugiant sur le Bedovy, inconfortable mais intact et bien taillé pour rallier Vladivostok, cela, ça ressemble bien à une débandade et en s’éloignant, ils ont dû sentir de lourds regards peser sur leur nuque. Ils se rendent bien compte que la fin de la guerre est proche et que s’ouvrira alors la chasse au bouc émissaire, ce Saint-Graal des hautes-autorités incompétentes. Seule solution : afficher un souci constant de ménager l’amiral et le conserver en vie pour qu’il ait à répondre des actes de tous. Aussi demandent-ils au capitaine Baranov, en charge du Bedovy, de diminuer l’allure pour le confort de son auguste passager.

    Diminuer l’allure… ! Cela ne pouvait pas rater : ce 28 mai vers 14heures, deux destroyers japonais se profilèrent à l’horizon, gagnant rapidement sur les deux Russes. Le Grosny demanda instructions. Du Bédovy, on lui demanda quelle vitesse il pouvait tenir. A la réponse « vingt-deux nœuds », il lui fut ordonné de faire route sur Vladivostok.
    – Pourquoi ne pas accepter le combat ? demanda le capitaine du Grosny.

    C’était jouable. L’armement des deux camps était similaire : un 76mm et quelques canons-revolver de 47. Et des deux côtés, les torpilles.

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    Elle est propulsée par air comprimé dont on distingue bien l’échappement au centre de l’axe des hélices. Il y en a deux, tournant à contre-sens pour éviter les effets de couples.

    L’état d’esprit des équipages était sans doute diamétralement opposé. Un gros désir de revanche habitait probablement les Russes, tous témoins du désastre de la veille. A l’inverse, les Japonais savaient la guerre gagnée. Ils devaient commencer à rêver de vie civile, de douceurs du foyer, de bols de saké, de haïkus, de sushis et de toutes ces choses. On avait déjà remarqué une prudence inhabituelle lors de leur retraite devant la hargne du Dmitri Donskoï. Alors,… pourquoi pas ?

    Mais le Bedovy ne répondit pas. Le capitaine du Grosny raconte :

    « Voyant le Bedovy réduire sa vitesse, je l’imitai afin de demeurer à sa hauteur. Peu après, je le vis hisser un pavillon blanc et celui de la Croix-Rouge. J’ordonnai alors de mettre à toute vitesse. »

    En fait, le chef d’état-major de Rojestvenski, Clapier de Colongue, avait imposé la reddition car, affirma-t-il plus tard, les cahots du combat ou de la fuite auraient achevé l’amiral.

    Les deux destroyers nippons, le Sazanami et le Kagero, passablement surpris, approchèrent. Le second se mit en chasse du Grosny mais le perdit bientôt de vue. Quant au commandant du premier, le capitaine Aiba, il fit transborder une escouade de prise sous la conduite de son second, le lieutenant Soba. Ce dernier, avant toute chose, détruisit la radio du Bedovy à coups de sabre. Quand on lui annonça que l’amiral ennemi était à bord et blessé, il eut évidemment la surprise de sa vie et demanda à le voir, promettant de ne pas le déranger.

    Il ouvrit donc doucement la porte de la cabine où reposait l’amiral, y jeta un rapide coup d’œil, referma le plus silencieusement possible et se retira sur la pointe des pieds, laissant une sentinelle à qui il recommanda de se faire discrète. Scène que la presse de l’époque traduisit par ceci :

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    Evidemment, présenté ainsi, çà donne plus de jus ! 😆

    Le Sazanami prit le Bedovy en remorque et les prisonniers furent remis le lendemain au croiseur Akashi qui les conduisit au port de Sasebo. Toujours inconscient, Rojestvenski n’y vit pas les vaisseaux de l’amiral Nébogatov, sur lesquels s’activaient déjà les ouvriers de l’arsenal. Il fut aussitôt dirigé vers l’hôpital de la ville. Des chirurgiens japonais l’opérèrent aussitôt et il apparut très vite que ses blessures étaient plus spectaculaires que graves et qu’il s’en remettrait rapidement.

    L’amiral Togo vint personnellement s’enquérir de la santé de son prisonnier et multiplia les phrases consolatrices bien faites pour satisfaire la presse conviée pour la circonstance :

    « Une honorable défaite n’implique aucune honte. Les combattants souffrent des deux côtés. Une seule chose compte : faire son devoir. Vos hommes se sont battus très vaillamment ; je les admire tous et vous en particulier. (…) Le respect général vous est acquis. » 

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    … et l’événement fut photographié. Remarquez la cigarette de Rojestvenski. Pas de doute : il va mieux.

    La paix fut signée le 30 août 1905 aux Etats-Unis, à Portsmouth. Libéré peu après, l’amiral quitta le Japon à la mi-novembre avec la plupart des prisonniers russes de la guerre. Le 19 décembre suivant, il était à Saint-Pétersbourg. L’Amirauté s’empressa d’admettre ses droits à la retraite, assortie d’une pension généreuse. Il était, bien entendu, invité à en dire le moins possible sur les détails de ses aventures.

    Sa popularité et la bienveillance du Tsar à son égard le mettaient à l’abri de la chasse aux boucs émissaires. Celle-ci fut donc lancée sur ses subordonnés, essentiellement son état-major, coupable d’avoir livré le Bedovy, ainsi que l’amiral Nebogatov pour s’être rendu au lieu de saborder ses vaisseaux.

    Cité comme témoin, Rojestvenski fit des pieds et des mains pour prendre toute la culpabilité sur lui. Un exemple de se plaidoirie, à propos de la reddition du Bedovy :

    « Messieurs les juges, je veux que la honte de ce crime s’imprime dans l’esprit des générations futures par la punition du coupable, qui vous est clairement désigné par l’article 279. Par cet article, le coupable est unique et c’est le plus élevé en grade : c’était donc moi. La flotte et la nation russe blessées ont confiance en vous ; aussi, j’attends ma punition. »

    Mais la cour militaire ne voulut rien entendre. A l’inverse, elle condamna à mort trois officiers de l’état-major, le commandant du Bedovy, l’amiral Nébogatov et les capitaines de ses vaisseaux.

    Toutefois, dans un souci d’apaisement ou par lucidité vis-à-vis des vrais responsables, le tsar Nicolas II commua ces peines en détention à vie ; tous les condamnés furent discrètement libérés après deux ou trois ans.

    Rojestvenski ne profita pas longtemps de sa retraite. Il s’éteignit le 14 janvier 1909.

    Quant aux données chiffrées de la bataille, elles parlent d’elles-mêmes. Les Russes comptent 4830 tués ou disparus, 5907 prisonniers au Japon et 1862 internés en divers ports neutres. Les pertes nippones mentionnent 117 tués ou disparus et 583 blessés. Le contraste est cruel.

    Ainsi s’acheva l’odyssée de la Deuxième Escadre du Pacifique. Comme je l’ai écrit au tout début, on pourrait la résumer en une phrase. Mais vous conviendrez qu’en Histoire, quand on se satisfait des grandes lignes, on se prive de beaucoup de choses !

    Sources :

    La flotte condamnée à mort, Richard Hough, 1959
    L’agonie d’un cuirassé, d’après les notes du capitaine Semenof, Commandant de Balincourt, 1909
    La guerre russo-japonaise sur mer, Gérard Piouffre, 1999
    La guerre russo-japonaise, R. Meunier, 1906
    La bataille de Tsushima, N-L Klado, 1905
    Les enseignements de la guerre russo-japonaise, J-L de Lanessan, 1905

    … et divers sites dont voici les principaux :

    Rasplata, V. Semenof :https://archive.org/details/rasplatatherecko00semerich

    Russo-japanese war research society :http://www.russojapanesewar.com/naval_links.html

    J’ai régulièrement cité l’ingénieur en chef de la Deuxième escadre, le sympathique Eugène Politofsky, dont les lettres expédiées à sa femme forment un recueil paru sous le titre : « De Libau à Tsoushima ». Vous le trouverez ici :
    http://www.allworldwars.com/From-Libau-to-Tsushima-by-Eugene-Politovsky.html

    Cercle de la marine impériale russe :http://www.aaomir.net/spip.php?article14

    Liste et détails des vaisseaux russes :http://milguerres.unblog.fr/la-flotte-de-la-marine-russe/

    Liste et détails des vaisseaux japonais : http://milguerres.unblog.fr/batiments-flotte-japonaise/

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    Félicitations pour avoir réussit à rendre aussi intéressant et ludique un dossier titanesque portant sur un sujet généralement très méconnu!

25 sujets de 1 à 25 (sur un total de 27)

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