Post has published by kymiou

Ce sujet a 24 réponses, 8 participants et a été mis à jour par  mongotmery, il y a 2 ans et 9 mois.

25 sujets de 1 à 25 (sur un total de 25)
  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    LE SIEGE DE PORT-ARTHUR (6/2/1904 – 3/1/1905)

     

    Les prémices:

    En 1894, le Japon et la Chine entrent en guerre pour le contrôle de la Corée. Mais au cours des précédente décennies, le Japon s’est modernisé au pas de charge et ne laisse aucune chance à l’Empire du Milieu, s’emparant en moins d’un an de la Corée et de Port Arthur. Les troupes du Mikado abordent la Mandchourie quand Pékin, aux abois, demande la paix. Elle est signée an avril 1895 sous l’égide des puissances européennes, Russie comprise, qui « conseillent » aux Japonais d’abandonner Port Arthur – une des possessions qui leur était acquise par le traité – en échange d’un dédommagement « pour ne pas entamer le sol chinois ». Les Japonais cèdent à contre coeur.

    Deux ans plus tard, la Chine reconnaissante envers Moscou pour son rôle dans les tractations de paix cède aux Russes, pour 25 ans renouvelables, Port-Arthur et la presqu’île de Liao-Toung avec autorisation de fortifier la ville et construire une voie ferrée la reliant au Transsibérien via la Mandchourie, qui est territoire chinois, avec permission d’établir des troupes le long des voies pour les protéger ! A Tokyo, on est littéralement ivre de rage. Pensez donc : la Mandchourie, riche en ressources minières, est, bien plus que la Corée, l’objectif numéro un de l’expansion japonaise et voilà que les Russes y sont comme chez eux !

    A ces considérations militaro-économiques s’ajoute, avec Port-Arthur, une grosse blessure d’amour-propre. Ils avaient conquis cette place de haute lutte et au prix de nombreux morts sur les Chinois mais en avaient été « diplomatiquement » chassés par les puissances européennes… qui y avaient laissé s’installer les Russes !

    Il est vrai que les Russes ont admirablement manoeuvré. Comme grand port à vocation militaire sur le Pacifique, ils n’ont que Vladivostok, bloqué par les glaces quatre mois par an. Même à la belle saison, il donne sur la Mer du Japon, elle-même ne s’ouvrant sur l’océan que par quelques détroits faciles à contrôler par un ennemi quelconque, japonais par exemple. C’est depuis toujours le drame de la marine russe, constamment à l’étroit sur des mers quasi fermées : Baltique, mer Noire, ou envahies de glace. Ce Port-Arthur, enfin ouvert sur une mer libre, cela fait cinq siècles qu’ils l’attendaient.

    Aussi mettent-ils beaucoup d’énergie à fortifier la place et celle-ci s’y prête bien. Côté mer, c’est une large baie séparée de la mer par un goulet d’un millier de mètres surplombé de collines tout à fait aptes à recevoir des forts bien pourvus en grosse artillerie. Côté terre, d’autres collines – en fait, de petites montagnes – encerclent la ville et sont rapidement dotées de puissantes casemates. Des routes relient entre eux tous ces ouvrages.

    http://www.lib.utexas.edu/maps/historical/port_arthur_environs_1912.jpg
    On voit bien la guirlande de forts encerclant la ville. Remarquez aussi la rade dont les zones hachurées serré montrent la partie navigable, les hachures larges désignant les parties restant à draguer.

    En parallèle, la voie ferrée est tracée de Port-Arthur jusqu’au Transsibérien et une dérivation la relie même au réseau ferroviaire chinois.

    Evidemment, les Russes savent très bien que leurs relations avec les Japonais vont tourner à l’aigre mais ils ne s’inquiètent guère : ce n’est pas pour tout de suite et d’ailleurs, que pèsent les trente millions de Japonais en face de l’immense empire du Tsar ? Quand le moment arrivera, on répète à Moscou « qu’on dispersera ces petits singes jaunes à coups de casquette ».
    C’est pourquoi une partie des fonds destinés à la défense de Port-Arthur est progressivement détournée pour aménager un port de commerce un peu plus au nord, à Dalny. Du coup, l’argent manque pour draguer les alluvions du goulet menant au port et les cuirassés ne peuvent y accéder en toute sécurité qu’à marée haute. A moins de les y serrer comme des harengs, les plus grands vaisseaux de la flotte doivent mouiller à l’extérieur, sous la protection, il est vrai, des batteries côtières.

     

    En réalité, les Japonais ont déjà pris beaucoup d’avance sur les estimations russes. Leur guerre contre la Chine leur avait fourni une énorme indemnité (un milliard de francs-or de 1895) qu’ils investirent en moyens militaires, doublant l’effectif de leurs armées et surtout achetant aux meilleurs chantiers européens (Grande-Bretagne, France, Italie) assez de cuirassés, de croiseurs et de torpilleurs pour se constituer une flotte de cent vaisseaux ultra-modernes (par exemple, dotés de transmissions par radio, invention tellement récente qu’ils furent les premiers au monde à en disposer).

    A matériel nouveau, nouvelles connaissances et nouvelles tactiques. Des bataillons d’attachés militaires japonais s’abattent sur les académies navales européennes où ils sont reçus avec sympathie. On s’amuse de ces petits Jaunes si polis, si discrets et si soucieux de s’informer en toutes choses aux meilleures sources.

    Pendant ce temps, à Port-Arthur, on fait la fête. Le gouverneur et vice-roi en place, l’amiral Eugène Alexeïeff, un fils naturel du tsar Alexandre II et par conséquent un oncle du Tsar Nicolas II, mène grande vie mais n’est pas à la hauteur de sa tâche. Sensible aux flatteries et très autoritaire, il n’admet ni conseils ni objections et mène la vie dure à qui ne lui plaît pas. Ses meilleurs officiers s’en trouvent démotivés et l’entraînement des hommes est négligé, sinon inexistant. On a dit que les cuirassés et croiseurs de la flotte s’étaient mués en simple casernes flottantes et mal entretenues où les matelots s’ennuyaient ferme, la bouteille de vodka dans une main et un jeu de cartes dans l’autre…

    D’ailleurs, c’est l’ensemble du commandement russe qui est exécrable. On ne monte en grade que si l’on fait sa cour aux supérieurs en applaudissant bruyamment à la moindre de leur décision, fût-elle stupide. Les états-majors débordent de généraux de salon qui n’ont jamais vu l’ombre d’une goutte de boue sur leurs bottes. Le plus pervers du système est que les bons éléments restent sur la touche et, découragés, finissent par quitter l’armée.

    On en est là quand, en janvier 1904, les Japonais s’estiment prêts à ouvrir les hostilités.L’amiral Togo, avec ses cents navires, a en charge le contrôle de la mer pour permettre aux armées japonaises de débarquer en Corée. Dans la journée du 6 février 1904, il appareille du port de Saseho en direction de Port-Arthur.

    Le même jour, un navire consulaire japonais vient évacuer tous ses ressortissants installés dans le port russe. En repartant, les officiers du bord notent soigneusement la positions des bateaux russes. Cela a été remarqué et on rapporte la chose à l’amiral Alexeïeff qui ordonne de ne pas réagir.

    Le lendemain, 7 février, l’ambassadeur japonais à Moscou rompt les pourparlers et est rappelé par son gouvernement. Nicolas II expédie une note à Alexeïeff : »il est désirable que ce soient les Japonais qui ouvrent les opérations militaires ». Fort de cette instruction qui cadre bien avec son tempérament indécis, Alexeïeff rabroue l’amiral Stark, patron de la flotte, qui lui demande de décréter l’état d’alerte, à savoir mettre les chaudières sous pression, détacher les torpilleurs en avant pour couvrir le large et placer les filets pare-torpilles.

    http://hush.gooside.com/Photos/Russia/battleship/Retvizan01.jpg
    Le cuirassé Revitzan, construit aux USA en 1900 pour le compte des Russes.

    Devant le refus très sec du vice-roi, Stark prend quand même, à la tombée du jour, un ensemble de mesures minimales : rappel à bord des officiers et matelots permissionnaires, interruption des communications et instruction au cuirassé Revitzan et au croiseur Pallada d’assurer la protection du chenal.

    On peut tout de même s’étonner de l’inertie d’Alexeieff. L’hypothèse la plus plausible est qu’il est victime d’un principe militaire bien occidental : quand on lance une attaque, on vise d’ordinaire un point faible adverse, ce qui n’est pas le cas de Port-Arthur. A l’inverse, la Corée, défendue par quelques régiments de Cosaques, est toute désignée. Alexeieff s’attend donc à appareiller en hâte pour fondre sur un point de débarquement japonais. Cela expliquerait pourquoi la flotte russe presqu’au complet est ancrée en dehors du port : sa simple sortie par le goulet réclamerait une dizaine d’heures. Autant de temps gagné.

    Le premier jour.

    C’est une nuit sans lune. Vers 23 heures, trois vagues de torpilles venues du noir frappent simultanément les cuirassés Revitzan et Cesarevitch ainsi que le Pallada. Les torpilles Whitehead, de facture britannique, ouvrent une brèche de deux mètres dans les coques mais les cloisons tiennent et les navires ne coulent pas. Les Russes n’ont pas le temps de riposter : les torpilleurs japonais sont déjà repartis. Le bilan de leur attaque est mitigé : sur seize torpilles lancées sur des cibles fixes et éclairées, trois seulement ont atteint leur but en ne provoquant que des dégâts réparables.

    http://img7.hostingpics.net/pics/534203Retvisan_Port_Arthur_2.jpg
    Le même Revitzan, torpillé, réparé et finalement sabordé onze mois plus tard.

    Le bruit des explosions s’entend jusqu’au palais du Vice-roi, qui donne précisément une fête ce soir-là. Le général Stoessel, commandant les forces de terres, s’informe par téléphone au Q.G. de la Marine où on lui répond que « c’est sûrement un tir d’exercice, votre excellence… ».

    Deux torpilleurs russes en patrouille rentrent au port, un peu penauds : ils avaient repéré les navires japonais mais la puissance inférieure de leurs machines ne leur avait permis, ni d’intercepter l’ennemi, ni regagner le port à temps pour donner l’alerte. Et comme, contrairement à leurs adversaires japonais, ils n’ont pas de radio… !

    Côté japonais, le plan de l’amiral Togo comprenait deux projets distincts :

    1- attaquer le flotte de Port-Arthur à la torpille, puis l’achever au canon ;

    2- couvrir un premier débarquement d’infanterie en Corée, près du port de Chemulpo, un port neutre où mouillaient des vaisseaux de diverses nationalités, dont deux russes : la canonnière Korietz et le croiseur Varyag qu’il convenait évidemment d’envoyer par le fond.

    Pour le premier point, Togo se présente vers 11 heures en vue de Port-Arthur avec quinze vaisseaux, mais le torpilleur Boyarine, en patrouille avancée, le repère et donne l’alerte. Les Japonais trouvent un groupe d’une douzaine de cuirassés et croiseurs russes, flanqués de quelques torpilleurs et canonnières, chaudières sous pression, obus engagés et drapeau de combat flottant aux mâts, le tout sous la protection de l’artillerie des forts couvrant le goulet du port.

    Là, Togo est mal pris. Il avait parié sur l’inertie des Russes qu’il supposait démoralisés par l’attaque de la dernière nuit et il les trouvait pratiquement le couteau entre les dents ! Sonnant comme une confirmation, dans les cinq premières minutes de la bataille, son navire amiral, le Mikasa, encaisse un obus qui détruit sa plage arrière, tuant six hommes ; juste après, un second coup frappe à la base du mât. D’autres vaisseaux japonais sont touchés. Sept cuirassés sur les quinze reçoivent chacun un projectile, occasionnant peu de dégâts, il est vrai mais, psychologiquement, ça fait mal.

    Pareil du côté russe : Sur les dix bâtiments engagés, huit encaissent un coup sans grandes conséquences. Un neuvième, le Bayan, est le plus endommagé avec huit impacts, tous réparables à bref délai. Les Russes, pourtant saisis à froid, font preuve de précision et même d’audace :

    http://www.oocities.org/area51/rampart/1966/novik.gif
    le petit croiseur Novik se porte en avant, lâche une salve de torpilles vers un groupe de croiseurs nippons (qu’il ne touchera pas), reçoit un coup sous la ligne de flottaison et parvient miraculeusement à regagner l’abri du goulet. Les ateliers de Port-Arthur le répareront en dix jours.

    A 11H45, Togo comprend que l’affaire tourne, pour lui, à l’échec tactique. Il avait donné pour instruction de réserver aux forts côtiers russes sa grosse artillerie de 305, ne laissant que ses canons de 200 et 152 pour affronter les bâtiments russes et c’est un peu léger. En face, on n’a évidemment pas les même problèmes et la densité de leurs tirs compense l’imprécision de leur visée.

    Les Japonais se retirent donc. Ils ne reviendront en force devant Port-Arthur que le 24 février, dans une tentative d’ailleurs manquée d’embouteiller le goulet avec des bateaux chargés de ciment.

    Mais ailleurs, la journée n’est pas finie.

    En Corée, l’amiral Uryu, qui a couvert le débarquement d’un premier corps expéditionnaire japonais et dispose d’un cuirassé, de six croiseurs et de huit torpilleurs, se présente devant le port de Chemulpo. Se trouvent dans la rade un croiseur français, le Pascal, le HMS Talbot, croiseur britannique, deux avisos, le Wickburg (USA) et l’Elba (Italie)… et les deux Russes déjà cités : le croiseur flambant neuf Varyag et l’humble canonnière Korietz. Uryu somme ces derniers de sortir se battre… ou il viendrait les chercher, au risque d’endommager des bâtiments neutres.

    http://meiji.bakumatsu.org/img/00065_l.jpg
    L’agonie du Varyag et du Korietz, un épisode resté fameux dans les traditions navales russes.

    Le capitaine Vsevolod Roudnev, commandant le Varyag, obtempère immédiatement pour ne pas impliquer des navires non belligérants. Traînant derrière lui la petite canonnière, le Varyag file vers son destin. Pendant une heure, il rendra coup pour coup mais à la fin, écrasé par les salves concentrées de ses puissants adversaires, ce n’est plus qu’une épave que son équipage – enfin, ses survivants – saborderont après l’avoir échouée. Le valeureux capitaine Roudnev, qui a survécu lui aussi, sera promu contre-amiral l’année suivante.

    Retour à Port-Arthur où la série noire n’est pas finie. Puisque la guerre a commencé, on décide de miner les abords du goulet. C’est l’Ienisseï qui s’en charge. Dans la précipitation, il touche un de ses propres engins et coule. Le Boyarine, celui-là même qui avait gâché la journée de Togo en donnant l’alerte, est envoyé récupérer les survivants, touche à son tour une mine et disparaît.

    Le plus grave est que le capitaine du Ienisseï n’a pas survécu, et qu’il a emporté avec lui l’emplacement des mines qu’il avait posées. On n’a donc qu’une vague idée de l’endroit où elles se trouvent !

    A Saint-Petersbourg, on a enfin compris. Le tsar Nicolas II confie la direction des opérations à son ministre de la guerre, le général Alexeï Kouropatkine, un homme capable et courageux, mais manquant totalement de pratique de terrain. Il connaîtra bien des soucis avec l’état-major qu’on lui impose, un vrai florilège de nullités !

    Mais une de ses premières décisions est excellente : il confie l’ensemble des forces navales d’Orient à l’amiral Stepan Makaroff, jusque-là commandant du port de Crondstadt.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4e/SO_Makarov_01.jpg
    Stepan Osipovitch Makaroff

    On le surnomme « Vieille Barbe », non pour l’ennui de sa conversation mais parce qu’il en a une, de barbe, énorme, blonde, hirsute et flottant en tous sens sous la brise de mer. On le voit de loin, et ceux qui le connaissent l’adorent. C’est un chef compétent et énergique, d’esprit très offensif, de tempérament bienveillant, à la voix tonitruante et aux ordres précis. Il a créé quelques inventions techniques et écrit un traité sur la tactique navale que Togo a lu et fait lire à ses subordonnés. A côté du niveau tièdasse des officiers supérieurs russes de l’époque, il fait mieux que sortir du lot : c’est un vrai martien !

    Dès son arrivée à Port-Arthur le 8 mars, il donne toute sa mesure. Le 10 à l’aube, deux contre-torpilleurs russes revenant de patrouilles sont attaqués par une flottille de torpilleurs japonais. Makaroff saute sur le seul croiseur qui soit sous pression – le Novik, fraîchement réparé – et fonce à leur secours, dégageant l’un de ses bateaux et récupérant les survivants de l’autre.

    Le 17 mars, il publie une instruction générale de bataille en 54 points où il détaille soigneusement les dispositifs à adopter en bataille, les codes par signaux, la part laissée à l’initiative et dans quels cas, etc. Epinglons quelques points :

    -Les vaisseaux doivent rester dans les limites de visibilité des signaux ;
    -les croiseurs veilleront à manoeuvrer en même temps, quitte à ralentir ou à accélérer, pour garder la même position relative ;
    -si un croiseur repère l’ennemi, il doit le signaler immédiatement et rejoindre le gros sans en attendre l’ordre, de peur de se retrouver seul devant un ennemi supérieur ;
    -les documents importants (livres, codes chiffrés, ordres, etc…) doivent être entreposés sur le pont dans des sacs lestés, pour être jetés à l’eau avant que l’ennemi ne s’en empare ;
    -une attaque de torpilleurs ennemis est une excellente occasion pour les nôtres de contre-attaquer ;

    …et ces deux dernières, qui soulignent son souci de l’entraînement des troupes :

    -une flotte où l’on conserve son sang-froid tirera avec plus de précision et vaincra infailliblement l’ennemi ;
    -la victoire appartiendra à celui qui se bat bien sans prêter attention à ses propres pertes mais seulement à celles de l’ennemi.

    Voilà pour le côté théoricien du bonhomme ; pour son côté pratique, nous avons ceci, deux jours après la parution de ces consignes.

    Soucieux de ne pas affronter les forts côtiers, Togo fait donner les canons de ses cuirassés par-dessus les hauteurs de Liao Tang pour atteindre Port-Arthur et sa rade par des tirs indirects. Makaroff fait appareiller vingt vaisseaux et y met tant de méthode qu’il ne lui faut que deux heures trente pour sortir du chenal là où, dans ses meilleurs moments, son prédécesseur le contre-amiral Stark avait besoin de douze heures !

    Mais même deux heures trente, cela suffit aux Japonais pour se retirer. Le 22 mars, le cuirassés nippons Fuji et Yashima veulent remettre çà… et subissent un déluge d’obus depuis des canons fraîchement postés au sommet de Liao Tang. Sérieusement touchés, les deux cuirassés battent en retraite. Simultanément, Makaroff monte à bord du Petropavlosk, son navire amiral, et entraîne avec lui quatre autres cuirassés pour disperser ce qui restait de la flottille japonaise.

    A bord de son Mikasa, l’amiral Togo commence à se faire du souci. Jusqu’ici, Makaroff n’a pas osé se risquer en dehors de la protection des forts mais cela ne devrait pas tarder. Une seconde tentative d’embouteillage du goulet, dans la nuit du 26 au 27 mars, a échoué comme la première.

    http://www.ahoy.tk-jk.net/MoreImages7/ShipsExplode/Admiral_Togo.jpg
    L’amiral Heihachiro Togo

    Or, le temps travaille pour les Russes. Leurs régiments commencent à s’organiser et les Japonais, en Corée, sont loin d’avoir les effectifs suffisants. Il est clair qu’avec Makaroff, la flotte de Port-Arthur monte en puissance tandis que les glaces qui bloquent celle de Vladivostok commencent à fondre. S’il y a bataille, les Japonais perdront des bâtiments irremplaçables alors que les Russes disposent de larges réserves en mer Baltique et en mer Noire…

    Togo décide alors de poser un champ de mines à peu de distance de l’entrée de Port-Arthur, sur la route de retour des vaisseaux (les cuirassés, peu manoeuvrier, respectaient une sorte de « code de la route » maritime). La réussite du projet exige une nuit sombre et brumeuse. Il faut attendre…

    13 mars 1904 : le grand tournant des opérations navales

    Cette nuit se présente le soir du 12 mars. Brouillard glacial, bruine, l’idéal. Sur les hauteurs, les projecteurs des forts qui balayent les approches n’éclairent qu’un mur blanc fait de gouttes en suspension.

    Ces mêmes mauvaises conditions ont aussi inspiré Makaroff. Sans nouvelles des Japonais depuis quelques jours, il envoie une grosse flottille de destroyers reconnaître les îles Elliot, à soixante kilomètres à l’Est de Port-Arthur. La nuit devrait y suffire mais au cas ils prendraient du retard, le Bayan – très endommagé dans le combat du 8 février mais réparé depuis – partirait tôt matin à leur rencontre pour les couvrir au cas où des Japonais les repèrerait aux premières lueurs. Il précise bien que le croiseur protégé Diana devait rester au mouillage tant qu’il ferait noir : sa silhouette ressemble à celle du japonais Iwate et une bavure d’artilleur distrait est à éviter !

    Le seul croiseur russe a pouvoir se mouvoir impunément de nuit devant les casemates est l’Askold, reconnaissable entre tous par ses cinq longues cheminées blanches. Plus tard, aux Dardanelles, les Anglais le surnommeront : “le paquet de cigarettes“.

    http://www.forumeerstewereldoorlog.nl/wiki/images/thumb/500px-Askold_during_World_War_1.jpg
    Le paquet de cigarette en question survivra à tout et finira même sa carrière dans la Royal Navy sous le nom de HMS Glory IV. Il sera ferraillé à Hambourg en 1922.

    Vers minuit, l’amiral Makaroff fait une dernière tournée sur le Diana, justement, et visite une batterie. Tandis qu’il échange quelques mots avec ses hommes, l’officier lui signale avoir entrevu une silhouette de bateau dans le faisceau du projecteur d’un fort. Ses servants ont dû l’apercevoir aussi car la colonne de lumière s’est immobilisée. Chacun écarquille les yeux mais il n’y a plus rien à voir : la bruine s’est refermée. Après triangulation, on estime que ce bateau – si bateau il y a ! – serait à 2000 mètres.

    Makaroff juge que c’est probablement un de ses destroyers qui s’est perdu et a voulu rentrer, mais qu’il n’ose pas approcher de peur d’être pris pour un Japonais. « Dommage pour eux, dit Makaroff en riant, ils devront attendre l’aube ». Puis, redevenant sérieux : « Notez bien le gisement et la distance pour vérifier demain. Si ce bateau – s’il existe – n’est pas des nôtres, il faudra envoyer nos dragueurs de mines, à tout hasard. »

    Makaroff prend congé et retourne sur le Petropavlovsk où il a ses quartiers.

    http://3.bp.blogspot.com/-oZy7g9iAHSw/TyuX2aHMzoI/AAAAAAAAANo/fJbPOUjhmbM/s1600/flota%2Bdel%2Bzar.jpg

    A 4H15, des colonnes de fumée à l’est signalent le retour des destroyers russes. Presque en même temps, des éclairs de canonnade éclatent au sud-est. Du calibre moyen, donc de petits bateaux. Aussitôt, le croiseur-cuirassé Bayan appareille, suivi presque aussitôt par le Diana

    Voilà ce qui s’est passé. Le destroyer russe Strashny avait perdu le contact avec sa flottilles, avait erré un moment dans le noir avant de rejoindre… un groupe de torpilleurs japonais. Le Russe et les Nippons ont ainsi voyagé de conserve en toute inconscience jusqu’au moment où la lumière devint suffisante pour que chacun s’y reconnaisse. Attaqué de toutes parts à six contre un, l’infortuné Strashny coula très vite.

    Les torpilleurs japonais se retirent à l’arrivée du puissant Bayan qui stoppe pour recueillir les survivants. A ce stade, le Diana, assez lent, est encore à mi-chemin et à l’arrière, plusieurs cuirassés ont appareillé à leur tour, dont le Petropavlosk. A son bord, l’amiral Makaroff signale l’ordre de mise en ligne : Bayan, Petropavlovsk, Poltava, Askold, Diana et Novik. Tandis que le cuirassé amiral remonte la file, les équipages font des hourra à Makaroff qui répond en agitant sa casquette.

    La flottille dépasse à toute allure le Diana. Construit dans les chantiers de Saint-Pétersbourg, il n’a jamais pu dépasser 17 nœuds de vitesse quand le cahier des charges en prévoyaient 20.

    Ils nous dépassent comme si nous étions à l’ancre, ronchonne Wladimir Sémenoff, commandant en second du Diana. On voit tout de suite qu’ils ont été construits à l’étranger !

    Pourquoi cette sortie en masse ? Simplement parce qu’il fallait couvrir l’arrivée des destroyers revenant de l’île Eliott. Les torpilleurs japonais auraient pu leur faire un mauvais parti. Après quelques minutes, on signale à l’amiral que les destroyers sont au port. Il n’y a plus qu’à rentrer, surtout qu’on apprend l’approche du gros de la flotte de Togo et que les Russes, désormais en sous-nombre, on quitté la zone de sept kilomètres couverte par l’artillerie côtière..

    Mais ces événements ont fait perdre de vue l’incident de la nuit, où l’on avait cru voir – sans certitude – un bateau inconnu…

    A 9H43, le Petropavlovsk touche une mine. L’explosion se communique aux chaudières et aux soutes à munitions. Il ne met qu’une minute à disparaître. On ne recueille que 80 survivants.

    L’amiral Stepan Makaroff n’est pas de ceux-là. Il a disparu avec 29 officiers et 620 matelots. Un survivant raconte :

    ”Le Petropavlovsk s’avançait en tête. Moi, j’étais debout sur la passerelle aux compas, en train de transmettre le dernier ordre de l’amiral : “Faites rentrer les torpilleurs au port !”. Le cuirassé ralentit sa marche comme s’il allait stopper. Tout à coup, le navire trembla ; une explosion formidable retentit ; puis une seconde ; puis une troisième. Cela venait de sous le pont. Alors que je me précipitais à la fenêtre, le navire pencha. Sur le pont, j’aperçus l’amiral Makaroff couché sur le ventre, baignant dans son sang. De toutes parts pleuvaient des débris ; la fumée et les flammes s’échappaient en jets effrayants.
    “Je me souviens qu’au moment où je tombai à l’eau, la mâture s’effondra, puis, plus rien
    .

    Une mine n’aurait pu, à elle seule, avoir raison du cuirassé : le Poltava, touché lui aussi quelques secondes plus tard, put regagner le quai et être réparé. Mais la malchance avait voulu que, sur le Petropavlovsk, l’explosion de la mine entraîna celle des chaudières suivie par celle d’une soute à munitions.

    Ecrasée par ce coup du sort, la flotte rentre au port. Elle n’en sortira plus avant longtemps.

    La suite plus bas…

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts2982
    Member since: 12 avril 2012

    Je ne savais pas qu’on pouvait atteindre le niveau de stupidité de ce Eugène Alexeïeff, c’est admirable d’obtenir ce niveau de médiocrité.

    En tout cas cela sent déjà le roussi pour les russes dans ce conflit, avant même Tsushima.
    Merci @kymiou. 😉

  • Participant
    Posts318
    Member since: 28 février 2014

    Vraiment complet je ne connaissais pas ce passage de l’histoire. Merci a toi

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    Eh bien, kymiou tu as plus d’une corde à ton arc: tu quittes la Méditerrannée, mais c’est toujours aussi bien! Par contre j’aimerais une petite précision: quand tu dis que Japonais et Russes sont à égalité numérique sur les navires, est ce en ne comptant que la flotte russe du Pacifique, ou la totalité?

    »il est désirable que ce ne soit pas nous, mais les Japonais, qui ouvrent les opérations militaires; Fort de cette instruction qui cadre bien avec son tempérament indécis, Alexeïeff rabroue l’amiral Stark, patron de la flotte, qui lui demande de décréter l’état d’alerte, à savoir mettre les chaudières sous pression, détacher les torpilleurs en avant pour couvrir le large et placer les filets pare-torpilles.
    Ote moi d’un doute: quand le tsar dis cela, cela ne signifie pas qu’il faille rester à attendre sans rien faire? L’idée n’est elle pas plutot de laisser les Japonais prendre des risques et se casser les dents sur les défenses russes?

    Edit: Vauban, il y a quand même de belles références avec les Nivelle et autres Varus.

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Suite éditée

    @ UlysseSLee

    Les Japonais ont une centaine de vaisseaux, très modernes mais aucune réserve.
    Les Russes alignent un nombre semblable dans le seul Pacifique, mais en ont à peu près autant dans la Baltique et la Mer Noire.

    Pour le deuxième point de ton message : il est clair que Nicolas II voulait que la première attaque soit japonaise mais cela n’impliquait pas qu’il ne faille rien faire pour les recevoir. C’est cet âne d’Alexeïeff qui n’a rien compris.

    Tout autre chose. Je trouve une ressemblance très nette entre les prémices de la guerre russo-japonaise et les jours qui précédèrent l’attaque sur Pearl Harbor de 1941. Mêmes menaces de guerre mal définies, même signes annonciateurs, même aveuglement des responsables en dépit d’indices avant-coureurs relevés par des subalternes, et bien entendu même volonté japonaise de frapper très fort par surprise…

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    Ulysse te remercie,
    je voulais juste savoir cela parce que comme il me semble (sans vouloir spoiler) qu’une flotte russe surement Mer Noire va faire le tour de la terre (eh oui, quand les Anglais refusent de laisser passer à Suez, ça rallonge) pour se faire laminer à Tsuhima. Je voulais savoir si avec cet appoint les Russes ont pu être en supériorité numérique.

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    @ UlysseSLee

    Pardon pour la confusion de noms. J’ai eu un moment bête.. :S

    A l’instar du siège de Port-Arthur, le drame de la 2ème Escadre du Pacifique est un sujet en soi dans le cadre de cette guerre. Quand elle lève l’ancre, les forces navales russes d’Orient sont déjà plus que compromises. Cet apport d’une cinquantaine de bâtiments aurait pu, tout juste, ré-établir un certain équilibre.

    Mais comme alliés des Japonais, les Anglais ont été aussi discrets qu’efficaces. Non seulement la flotte de l’amiral Rojdestvensky (Tudieu ! quel nom !)a dû parcourir un circuit invraisemblable pour lequel elle n’était pas faite, mais son ravitaillement en charbon a été systématiquement perturbé, soit qu’il n’y en ait pas, soit qu’il fût de mauvaise qualité, au hasard des escales.

    En arrivant enfin en zone de guerre, la 2ème flotte était dans un état épouvantable, tant le matériel que les hommes. Tsoushima ne fut pas une bataille mais une embuscade avec massacre. Les Russes n’avaient pas la moindre chance.

    Cela fait plusieurs jours que je recherche désespérément un de mes livres sur le sujet car j’écris ici de mémoire. Ce livre s’appelle :”La flotte condamnée à mort”. Cela résume bien…

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    Cette alliance entre anglais et japonais, elle est dans le cadre du Grand Jeu en Afghanistan? Et d’ailleurs, la Triple- Entente existe déja, non?

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    @ UlysseSLee:

    Cette alliance entre anglais et japonais, elle est dans le cadre du Grand Jeu en Afghanistan? Et d’ailleurs, la Triple- Entente existe déja, non?

    Pas tout à fait. Quand les Japonais décident la guerre, vers 1902, la France leur pose problème. Elle est alliée à la Russie et représente une force dans la région depuis la conquête de l’Indochine.

    Les Japonais la jouent très fine en signant des accords avec l’Angleterre qui s’engage à soutenir l’empire nippon, précisant notamment qu’elle entrerait elle-même en guerre si une puissance tierce devait intervenir aux côtés des Russes.

    Cela implique la possibilité d’un conflit France-Angleterre dont les Français ne veulent absolument pas : ils sont en train de négocier avec les Britanniques l’Entente Cordiale, qui sera signée en cette même année 1904. Par la suite, les Anglais ne cesseront d’aider les Japonais en sous-main alors que les Français, piètres alliés, s’écraseront complétement.

    En 1907, les Russes, vraiment peu rancuniers, signeront avec les Anglais des accords de même nature que l’Entente Cordiale. Ce sont ces deux accords : franco-britanniques (8/4/1904) et russo-britanniques (31/8/1907) qui fonderont la Triple Entente.

    EDIT

    On ne se méfie jamais assez. A mesure que je fouille cette affaire de Port-Arthur, je m’aperçois que l’impéritie russe a été systématiquement aggravée par beaucoup de monde et pour de multiples raisons. D’abord les Japonais, par propagande, puis les opposants au tsar, par calcul politique, puis les Allemands de 14-18, encore par propagande, puis le gouvernement communiste, pour justifier sa prise de pouvoir, et enfin par l’Occident de la guerre froide, pas fâché d’asticoter les Russes sur ce point qu’il savait sensible.

    Cette pression constante a fini par polluer les sources les plus sérieuses. C’est ainsi que j’ai mentionné, en toute bonne foi, « l’incroyable bourde commise par les Russes qui ont partagé leur flotte en deux, laissant une partie à Vladivostok bloquée par les glaces ».

    En réalité, c’est archi-faux. D’abord, Vladivostok n’est pas bloqué en février 1904 ; ensuite, sa « demi-flotte » est en réalité une simple escadre : 4 croiseurs-cuirassés et 10 torpilleurs (qui se livreront un temps à des opérations corsaires sur les côtes japonaises). En dehors de 7 torpilleurs en rade du port secondaire de Nikolaievsk-sur-Amour, tout le reste est à Port-Arthur et se défend très bien en dépit d’une évidente « poisse ».

    Message personnel à UlysseSLee : 😉

    Tu as marqué de l’intérêt pour les effectifs en présence. Comme je ne l’évoquerai pas dans mon texte principal, je te les livre ici :

    Japon : 31 cuirassés et croiseurs-cuirassés ; 19 croiseurs et destroyers (aussi dits contre-torpilleurs) : 27 torpilleurs ; 8 canonnières et 19 transports en tout genre. Total : 104 coques.

    Russie : 22 cuirassés et croiseurs-cuirassés ; 7 croiseurs rapides ; 19 torpilleurs ; 2 mouilleurs de mines ; 24 destroyers ; 10 canonnières ; 12 navires de charge. Total : 96 coques.

    Il s’agit des effectifs au commencement de la guerre et ne concernent, pour les Russes, que les seules forces du Pacifique.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Je continue…

    L’amiral Makaroff, chef suprême des forces navales russes d’Extrême-Orient, disparaît donc le 13 avril 1904 quand son cuirassé saute sur une mine. Il ne laisse aucun successeur de sa valeur et la flotte entre à l’abri du port.

    L’amiral Togo y voit l’occasion de lancer une troisième tentative d’embouteiller le goulet d’entrée à l’aide de bateau chargés de ciment et cela semble réussir : les cuirassés russes ne se montrent plus.

    En réalité, le goulet est toujours libre mais les autorités navales russes sont en plein désarroi et, faute de s’accorder sur un plan, décident de ne rien décider en attendant des instructions de St-Petersbourg !

    Débarrassés (pour un temps ?) de la flotte de Port-Arthur, les Japonais ont tout loisirs d’agir. Il faut se rappeler que les positions russes comprennent une partie de la Mandchourie au nord-est, Port-Arthur au sud-ouest, et un étroit cordon qui les relie avec quelques routes et un chemin de fer. C’est là que frappent les Japonais. Tandis que leur 1ère Armée a débarqué en Corée d’où elle repousse les Russes, qui ne leur opposent que quelques détachements de cosaques, la 2ème Armée nipponne touche terre à proximité de la presqu’île de Liao-Toung ( au bout de laquelle se trouve Port-Arthur et au plus près de ses défenses les plus avancées, au début du mois de mai. Cela revient de fait à couper les possessions russes en deux – et isoler Port-Arthur.

    Port-Arthur, un gros morceau quand même…

    http://www.russojapanesewar.com/images/maps/pa-batts.jpg

    On voit bien la ville et le port, avec ses ateliers navals, presque totalement entourés de hauteurs hérissées de défenses en tous genre, dont de nombreux forts et casemates pourvus d’artillerie lourde. Avec le dispositif étendu au promontoire du Tigre, le chenal d’accès se trouve protégé des deux côtés de toute tentative d’attaque en force par la mer. Surtout que la flotte russe, encore puissante, concentre une quantité impressionnante de canons de tous calibres.

    Ce qu’on ne voit pas ici, c’est le restant de la péninsule, toute en collines aux crêtes hérissées de tranchées, de fortins d’artillerie et de barbelés. Plus haut dans le nord-est, on a un isthme, un resserrement de la langue de terre dominée par la colline fortifiée de Nanshan qui la verrouille entièrement, ne laissant qu’une plage à gauche et à droite.

    Un cauchemar d’attaquant, un rêve de défenseur…

    Et des défenseurs, Port-Arthur n’en manque pas. On compte les 4ème et 7ème division de Sibérie orientale renforcées d’un régiment de fusiliers et 56 canons de campagne ; un bataillon du génie ; trois bataillons de troupes de forteresses ; une compagnie d’ingénierie de forteresse ; une compagnie de mineurs ; une section télégraphique et des éléments de garde-frontières et de troupes de chemin de fer.

    Au total, trente-cinq mille hommes auxquels il faut encore ajouter les marins de la flotte.

    Il y aurait là de quoi envisager l’avenir avec confiance, surtout qu’on parle déjà de l’appareillage prochain de la flotte russe de la Baltique, rebaptisée « 2ème Escadre du Pacifique ».

    Seulement, il y a le commandement… En remplacement du flamboyant Makaroff, on a nommé l’amiral Witheft, travailleur et honnête, mais comme officier, en-dessous de tout ! Il est terrifié par les responsabilités de sa nouvelle charge et n’inspire d’enthousiasme à personne.

    Pour l’armée de terre, c’est encore pire. Le général Stoessel est intrigant, confus et incapable de la moindre conception stratégique. Il va petit à petit désarmer le flotte d’une partie de ses canons pour renforcer les forts terrestres. Il aimerait bien, d’ailleurs, envoyer ladite flotte se faire voir à Vladivostok : « Si Port-Arthur n’a plus de bateaux, les Japonais ne s’y intéresseront plus ».

    D’autres généraux partagent ce point de vue mais Vitheft renâcle. Pour l’instant…

    La suite un poil plus bas 😉

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts246
    Member since: 6 septembre 2013

    Je dois dire que j’attends la suite avec grande impatience.

    Très bonne présentation! 🙂

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Le problème vient de loin, des toutes premières heures de la guerre en fait. Alors que les forces japonaises travaillent la main dans la main – leur flotte a pour mission de neutraliser celle des Russes pour, ensuite, couvrir le débarquement des troupes terrestres, le tsar Nicolas II s’empresse de rompre l’unicité du commandement en nommant un chef des forces continentales – Kouropatkine – et son égal pour la marine, Makaroff.

    A noter qu’Alexeieff reste en place dans son rôle ambigu de Vice-Roi. Encore un facteur de trouble !

    Rien d’étonnant dès lors à ce que les amiraux et généraux russes se considèrent comme rivaux dans la distribution des médailles après la guerre. Il en résulte que leur obsession n’est pas de remporter une victoire mais d’éviter à tout prix une défaite.

    Ce ne serait encore rien si l’indécision des grands chefs ne se répercutait pas sur les échelons subalternes. Les ordres distribués sont rarement formels ; ce sont plutôt des conseils, des suggestions, des invites toutes plus vagues les unes que les autres. Leur dénominateur commun est néanmoins toujours le même : «  n’attaquez qu’avec circonspection et toujours avec des moyens limités ; en revanche, vous êtes libres de sonner la retraite à tout moment sans avoir à vous en justifier ».

    Dans un tel contexte, les responsable au plan tactique se préoccuperont moins de combattre que de se couvrir vis-à-vis de leur propre hiérarchie. Quant au gros de la troupe, soldats ou matelots, leur courage est indiscutable mais ils ont des yeux pour voir et ce qu’ils observent les conduit tout naturellement à l’apathie et à la lassitude. D’ailleurs, nul ne se préoccupe ni de les motiver, ni même de les entraîner.

    On en est là et cela face à des armées japonaises en moindre nombre, certes, mais parfaitement coordonnées, à la stratégie claire comme le cristal et hyper-agressives en dignes héritières des traditions samouraï ! Le moindre soldat nippon fait de cette guerre une affaire personnelle et son chef peut tout – absolument tout – exiger de lui.

    Le 25 mai 1904 nous offre un parfait exemple des situations respectives. J’ai cité plus haut la superbe position défensive de la colline de Nanshan, point le plus avancé des fortifications de Port-Arthur puisqu’elle verrouille toute la presqu’île. Encore n’est-ce qu’un avant poste, une façade couvrant les collines suivantes, tout aussi fortifiées.

    Quand la Deuxième armée japonaise, sous le général Oku, se lance à l’assaut de Nanshan, elle a devant elle les 13000 hommes du général Fock, répartis sur la colline et les hauteurs immédiatement derrière. Et pas n’importe comment : avec des tranchées en zig-zag dotées de mitrailleuses, couvertes par un vrai tapis de barbelés en avant et sur les flancs, des redoutes comprenant une trentaine de canons lourds renforcés d’une artillerie de campagne de soixante pièces. Tous les ouvrages sont en contact par téléphone.

    Comment on gaspille une occasion en or

    Mais Fock a une consigne et même deux : un mot du vice-roi Alexeïeff lui « conseillant » de se replier immédiatement et un autre, du général Stoessel, lui « demandant » de tenir à tout prix et d’observer la plus grande prudence quant à d’éventuelles contre-offensives.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5b/Alexander_Fok.jpg/280px-Alexander_Fok.jpg
    Alexander Fock

    Durant toute cette journée, les Japonais attaquent avec furie et les abords de Nanshan se couvrent de cadavres en uniformes bleu-nuit et guêtres blanches. En début de soirée, les Nippons mordent sur la plage à la gauche des Russes et leurs tirs prennent certaines tranchées en enfilade. Fock ordonne un repli sur la colline immédiatement en arrière, tout aussi fortifiée que Nanshan.

    Le général Oku s’empare donc de la colline, le drapeau du Soleil Levant y est planté, mais ses troupes sont en triste état : décimées, fourbues et presque sans munitions. Fock, pour sa part, n’a engagé que 3000 de ses 13000 hommes et il ne compte que 850 morts pour 4300 Japonais.

    S’il avait eu la trempe d’un Rommel ou d’un Stonewall Jackson, Fock aurait sonné la charge générale – ordres ou pas ! – et cassé les reins de deux divisions d’élite japonaises. Les Russes n’auraient eu qu’à souffler…

    Le cours de la guerre aurait pu en être changé. En effet, la Deuxième Armée japonaise avait pour mission d’isoler Port-Arthur avant de gagner le front de Mandchourie, laissant à la Troisième Armée le soin d’investir et de prendre la base russe. Or, cette dernière armée, toujours en phase de rassemblement, n’était pas prête. Une victoire russe à Nanshan aurait gravement perturbé l’ensemble du plan stratégique japonais !

    Mais Fock avait ses instructions – ses sacrées instructions ! – et ce qu’il sonna, c’est… la retraire générale !

    C’est exemplatif du comportement russe tout au long de ces hostilités. Comme l’a souligné notre ami Von_Clausewitz sur un autre topic consacré au sujet : … c’est l’une des raisons de la non-victoire japonaise (car ils n’ont jamais obtenu la victoire sur le champ de bataille, au mieux des retraites russes).

    Marquons une pause.

    La plupart des évocations de la situation de Port-Arthur expédient les événements des trois premiers mois en quelques lignes – attaque-surprise sur la flotte, passage-éclair de Makaroff, isolation du port et grignotement de ses défenses par la 2ème Armée japonaise. La suite se perd dans les événements généraux de cette guerre, qui n’est pas mon propos puisqu’il n’est question, ici, que de Port-Arthur.

    Je me suis donc penché sur les détails, afin de vous faire « sentir » les choses, les soucis tactiques et les préoccupations au quotidien. L’Histoire n’est pas qu’une suite d’événements et de statistiques. Il y a aussi les hommes, leur perplexité, leurs faiblesses, leurs espoirs et le courage qui va avec.

    Mais ces récits à raz de terre peuvent faire perdre le fil des grandes lignes. Aussi, faisons le point.

    Alors que les belligérants consacrent les trois premiers mois de la guerre à la préparation des opérations terrestres (les Nippons concentrent leurs forces tandis que les Russes multiplient par trois la capacité ferroviaire du Transsibérien), Port-Arthur est à la pointe des combats. Après ses premières attaques des 8 et 9 février, l’amiral Togo n’a pas réussi à neutraliser la flotte russe mais celle-ci lui laisse une complète initiative. Son seul frein est sa hantise de perdre un cuirassé car il ne peut le remplacer (au fil de la guerre, les Japonais ne recevront que deux gros vaisseaux supplémentaires, construits en Italie, destinés à l’Argentine… mais détournés au profit du Japon par leur bon allié anglais !).

    Togo n’en mène pas moins une dizaine d’attaques, par bombardement direct ou indirect, mouillage de mines et tentatives d’embouteillage du chenal. Une nouvelle opération, lancée le 3 mai après trois échecs, réussit partiellement : dix épaves chargées de ciment encombrent une partie de la passe qu’on ne franchit plus désormais qu’à marée haute. L’inertie de l’amiral russe Witheft fait le reste : ne voyant plus sortir aucun vaisseau ennemi, Togo pense que la fermeture du chenal est complète, ce qui n’est pas le cas.

    Les forces de Vladivostok étant dérisoire, les Japonais ont la maîtrise totale de la mer, donc de leurs communication, routes logistiques, etc.

    Fin mai, l’isolement total de Port-Arthur est consommé. L’amiral Togo pourrait pavoiser mais un péril se dessine pour lui à l’horizon, ou plutôt aux antipodes : les Russes prévoient d’expédier leur flotte de la Baltique à la rescousse de celle de Port-Arthur…

    Comme l’aurait murmuré Napoléon, cela se corse 😛

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    On annonce l’appareillage imminent de la « Deuxième escadre russe du Pacifique ».

    Un puissant renfort survenant de l’ouest ? Nouvelle très déplaisante pour Tokyo. Déjà que Port-Arthur n’est pas près de tomber ; la flotte qui s’y trouve, quoique amoindrie, reste une force avec laquelle il faut compter. Sa seule présence, même statique, oblige les Japonais à un blocus fatiguant pour le matériel et les équipages.

    Et il y a les réactions russes, toujours possibles. Profitant à leur tour d’une nuit sombre et brumeuse, leurs torpilleurs ont semé un chapelet de mines sur le chemin ordinaire des patrouilles de Togo. Le lendemain, 14 mai, la brume persistant, les croiseurs Kasuga et Yoshinô s’éperonnent accidentellement. Le second coule avec 300 hommes. Peu après, l’aviso Miyako saute sur une mine. Moins de 24 heures plus tard, les cuirassés Hatzuke et Yashima touchent une mine à leur tour. Tous deux chavirent et disparaissent alors qu’on les remorquait vers le Japon.

    http://3.bp.blogspot.com/_Sja1do5Id0g/TRNQ7aim28I/AAAAAAAAD28/NtT2yOZZV4U/s1600/Fuji.jpg
    Le Fugi, sister-ship du Yashima coulé le 15 mai 1904.

    Une autre réaction russe, venue de Vladivostok cette fois, montre que le matériel des Japonais commence à fatiguer.

    Le raid de l’amiral Bezobrazov ( 12-15 juin 1904)

    Le haut-commandement russe est toujours aussi indécis. Problèmes de préséance : le général en chef est Kouropatkine mais celui-ci a dans les jambes l’inénarrable Alexeieff dont les fonctions de vice-roi sont mal définies. En plus, les deux hommes se détestent. Pour la marine, autant dire que le faible Wilgelm Karlovitch Witheft (ou Vitgeft, selon d’autres translittérations du russe) compte pour du beurre et il est assommé d’ordres contradictoires.

    L’une des options dans l’attente de l’arrivée des renforts de la Baltique est que la flottille de Vladivostok rejoigne Port-Arthur. C’est dans ce cadre-là que l’amiral Bezobrazov appareille le 12 juin avec trois croiseurs protégés : le Rurik, le Gromoboy et le Russia. Sa mission : attaquer les lignes de communications japonaises et gagner si possible Port-Arthur.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cc/Bezobrazov_Petr.jpg/250px-Bezobrazov_Petr.jpg
    L’amiral Bezobrazov.

    Le 15 juin tôt matin – il fait un brouillard à couper au katana, la petite escadre parvient au Sud de la Corée. C’est un lieu par où transitent les transports japonais et qui est calme depuis des mois. Aussi l’amiral Kamimura, responsable du secteur, a-t-il placé la plupart de ses vaisseaux à quai pour entretien. Trois cargos sont dans la zone : le Hitachi Maru et le Sado Maru, transportant des troupes et du matériel, et le petit Izumi Maru, ramenant de Mandchourie des malades et des blessés. Mais il n’y a de militaire que le croiseur Tsoushima, qui, tâtonnant dans la brume, a la chance d’entrevoir la flotille de Bézobrazov entre deux grains.

    Il est alors 7 heures du matin et il va se produire un énorme cafouillage dans les communications radio japonaises. Incapable de donner l’alerte, le Tsoushima est obligé de rompre le contact russe pour se rapprocher d’une station de télégraphe côtière. D’appels inaudibles à messages brouillés, ce n’est qu’à 9h45 que les cuirassés de Kamimura prendront la mer.

    http://i.ebayimg.com/00/$(KGrHqEOKpgE3uW+oQ7dBO!JoT1rB!~~_35.JPG
    L’amiral Hikonojô Kamimura. Surpris le 15 juin, il prendra sa revanche à la bataille d’Ulsan le 14 août suivant.

    En attendant, les Russes coulaient les trois transports japonais cités plus haut. Il faut noter que les belligérants ont de bonnes manières : avant de torpiller l’Izumi, le Gromoboy récupéra à son bord tous les malades et blessés qui le voulaient. Pour le Sado Maru, le capitaine du Rurik prit en compte la présence de civils et leur laissa quarante minutes pour évacuer le cargo. C’est d’autant plus méritant que les torpilleurs japonais fouillaient fébrilement la brume à sa recherche et que la canonnade avait dû les orienter.

    Le sort de l’Hitashi Maru fut différent. Il transportait des soldats d’élite pour qui il n’était évidemment pas question de se rendre ! Ils luttèrent jusqu’au bout – canons de 152 contre fusils de 6,5 mm !. Quand le cargo prit de la bande, le colonel Sushi détruisit solennellement les couleurs, sourit… et se suicida. Sur les quelque 1200 hommes à bord, 150 à peine furent récupérés par le Tsoushima, attiré par la canonnade.

    Beaucoup plus tard, on apprit qu’en plus de ces troupes, l’Hitashi Maru transportait une batterie d’obusiers Howitzer 280 mm destinée au siège de port-Arthur et dont l’absence retarda la prise de la ville de plusieurs semaines..

    Une lourde pluie avait succédé au brouillard du matin. On n’y voyait pas à plus de 3.000 mètres. A 14 heures, une multitude de vaisseaux japonais battaientnt le secteur en tous sens. Informé du fait par l’intensité des communications radio japonaises, l’amiral Bezobrazov jugea que l’accès vers Port-Arthur était désormais bouché et il donna l’ordre de rentrer à Vladivostok.

    Pour l’amiral Togo, bientôt mis au courant, les choses étaient regrettablement claires. Ses précieux vaisseaux, sur la brèche depuis le 7 février, ont le plus grand besoin d’une solide remise en forme avant la confrontation avec le renfort russe annoncé. Il est impératif d’en finir d’abord avec la flotte de Port-Arthur mais encore faudrait-il qu’elle sorte. Et d’abord, le peut-elle encore avec le goulet embouteillé d’épaves japonaises ?

    Ce sont les Russes qui lui fourniront la réponse. Harcelé par la voix lointaine du vice-roi Alexeieff (il a gagné la Mandchourie début mai) qui le presse de gagner Vladivostok (on se demande bien pourquoi !), l’amiral Witheft fait appareiller sa flotte au grand complet le 23 juin à marée haute. A peine a-t-il gagné la mer libre qu’il aperçoit les forces japonaises… et ordonne immédiatement la retraite ! La sortie du pusillanime amiral n’aura pas duré une heure. Seul résultat : en rentrant au port, le cuirassé Sevastopol touche une mine. Il y a des jours comme çà…

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c6/Wilgelm_Vitgeft.jpg/250px-Wilgelm_Vitgeft.jpg
    L’amiral Wilgelm Karlovitch Witheft

    Mais rien n’est simple : Witheft est-il réellement en-dessous de tout ? Au contraire, ne considère-t-il pas, et sans oser le dire trop haut, qu’il est vain de vouloir forcer le blocus japonais avec une flotte dont une grande partie de sa petite et moyenne artillerie a été démontée pour garnir les casemates terrestres ?

    Ou encore qu’user la flotte de Togo en vaines patrouilles est le meilleur moyen d’aider la 2ème Escadre du Pacifique quand elle arrivera ? Il est vrai qu’elle n’est pas encore partie et les prévisions les plus optimistes évoquent un appareillage début octobre !

    Nous ne saurons jamais rien de la pensée de Witheft car le vice-roi Alexeieff est intervenu auprès de son impérial neveu à Saint-Petersourg et le 7 août, un message arrive, émanant du Tsar en personne : « ordre formel d’aller se joindre à la flottille de Vladivostok ! ». Le texte, assez menaçant, évoque une possible cour martiale en cas de désobéissance et exige que son contenu soit transmis à tous les capitaines avec accusé de réception !

    Voilà qui sent le soufre ! Pour Witheft, plus d’échappatoire : ce sera pour le 10 août. Cap sur Vladivostok dont les trois croiseurs cuirassés devront se porter à la rencontre des arrivants.

    Aucune autre disposition ne fut prise. Le contre-amiral Grigorovitch proposa bien de créer une diversion à l’aide d’une partie de la flotte mais Witheft balaya la suggestion. Sans doute voulait-il jouer à fond sur l’effet de surprise et il fut bien près de réussir.

    La bataille de la Mer Jaune (10 août 1904)

    Peu avant l’aube du 10 août, l’escadre quitte Port-Arthur. D’abord les dragueurs de mines ouvrant la voie sous la protection de deux canonnières et deux flottilles de torpilleurs, puis le croiseur Novik, l’unité la plus rapide de la flotte (25 noeuds), puis les six cuirassés : le Tsarévitch, battant pavillon de l’amiral Witheft, le Revitzane, le Pobieda, le Peresvet (battant pavillon du contre-amiral prince Outkomsky, commandant en second), le Sevastopol et le Poltava. Suivent les trois croiseurs protégés Askold, Pallada et Diana, flanqués de destroyers et de torpilleurs.

    N.B. Un « croiseur protégé » est doté d’un blindage partiel, notamment sur le pont, mais pas au point de mériter le nom de croiseur cuirassé. En revanche, il est plus léger, donc plus rapide.

    Après quatre heures de marche lente et précautionneuse, les dragueurs retournent à Port-Arthur et la flotte prend la route de Vladivostok. Bien entendu, les éclaireurs japonais n’ont pas perdu une miette du spectacle et Togo est déjà au courant. Il accourt avec toutes ses forces et aperçoit les vaisseaux de Witheft vers 14h.

    http://www.futurekorea.co.kr/news/photo/200406/5586_4026_4019.jpg
    Le cuirassé amiral Tsarévitch

    La première idée de l’amiral japonais, qui cherche l’affrontement décisif, est de contourner la flotte russe pour la couper de toute retraite vers Port-Arthur. Cela ne semble pas déranger les Russes qui poursuivent leur route sans s’inquiéter des mouvements ennemis. Alors, Togo comprend : ils gagnent Vladivostok et lui, qui pouvait leur couper la route, se retrouve maintenant loin à l’arrière ! Que de temps perdu !

    Alors que le Soleil baisse déjà vers l’Ouest, les Japonais forcent la vapeur pour rattraper les six cuirassés ennemis qui sont leurs cibles prioritaires. Mais cela les amène à portée des trois croiseurs russes d’arrière-garde qui les canonnent au passage. Le Mikasa, cuirassé amiral nippon, reçoit un obus qui lui fauche un mât, tuant douze hommes. Enfin, à 17h45, les cuirassés des deux camps sont à distance de tir…

    http://2.bp.blogspot.com/-_KNSV4Aw1Do/T6l3ibkRf-I/AAAAAAAAB7w/wH18OKHERQk/s640/ijn_mikasa_battleship_1905-33331.jpg
    Le Mikasa, cuirassé amiral de Togo.

    Les Japonais lancent leurs obus avec leur redoutable précision habituelle mais les Russes rendent coup pour coup sans dévier de leur route. Il semble clair que Witheft compte sur la tombée du jour qui approche. Avec l’obscurité, le combat cessera et il aura une chance sérieuse de se perdre dans la nuit. En attendant, il faut tenir.

    Mais la malchance qui s’acharne sur les Russes depuis le début de la guerre est au rendez-vous : à 18h30, un obus de 305 s’abat sur la passerelle du Tsarévitch, déchiquetant Witheft – dont on ne retrouvera qu’une jambe – et la plupart de ses officiers. Un second 305 frappe la timonerie du cuirassé amiral, en balaye le personnel et coince la barre en position babord toute. Le Tsarévitch entame un tour complet.

    Sur le Revitzan qui suit immédiatement derrière, on n’a rien remarqué. Si le cuirassé amiral modifie sa route, il doit le suivre et c’est ce qu’il fait. Quand arrive le tour du troisième, le Pobieda, on se pose des questions car le Tsarévitch est sur le point de couper sa propre ligne ! A son bord, toutefois, un officier a pu signaler que le commandement passait au contre-amiral Outkhomsky. Ce dernier reçoit le message mais ne peut transmettre d’ordres par fanions car les mâts de son Peresvet ont été abattus par la canonnade ! Du coup, ses pavillons sont accrochés au garde-fou de la passerelle comme du linge mis à sècher et ils ne sont pas très visibles !

    http://i2.photobucket.com/albums/y28/Brunner-yel/brunner-yel%20II/RUSIAPobieda.jpg
    Le cuirassé Pobieda

    En peu de temps, la flotte russe est dans la confusion la plus totale. Il faut de longues minutes au contre-amiral Outkhomsky pour se faire comprendre, délai que les Japonais mettent à profit pour amorcer un encerclement. Il ne reste qu’une trouée dans le filet : la direction de Port-Arthur ! Le contre-amiral ordonne la retraite.

    Avec la pénombre qui s’épaissit, Togo ne peut exploiter son avantage inespéré. Avant les deux coups « heureux » portés au Tsarévitch, les deux flottes faisaient jeu égal et Witheft avait de grande chance de gagner Vladivostok sans pertes excessives. Du reste, il est significatif qu’aucun bateau n’ait coulé au cours de la bataille de la Mer Jaune. Cinq des six cuirassés russes regagnèrent Port-Arthur. Quant au Tsarévitch, une fois sa barre réparée, il se trouva trop endommagé pour faire le trajet : il gagna le port allemand de Tsintao où il fut désarmé. Les croiseurs Askold et Diana, fort ravagés eux aussi, s’éloignèrent un peu au hasard, le premier gagnant Saïgon et l’autre Shanghaï où ils furent internés.

    C’était normal de la part des Chinois, puissance neutre, mais nettement moins de la part des Français, théoriquement alliés aux Russes. Mais Paris avait d’autres priorités : l’Entente Cordiale venait d’être signée avec Londres et les intérêts stratégiques qui en découlaient pesaient plus lourd que les accords antérieurs avec les Russes qui, de toute façon, faisaient déjà figure de vaincus.

    Quant au petit croiseur protégé ultra-rapide Novik, il fut bien près d’atteindre Vladivostok mais, poursuivi par deux croiseurs japonais, il fut coincé sur les côtes de Sakhaline où il se saborda après un combat survenu le 20. Les Nippons le restaurèrent plus tard et il reprit du service dans la Marine Impériale sous le nom de Suzuya.

    On sait peu de détails sur les dégâts du côté japonais, mais la facilité avec laquelle la flotte russe a pu se retirer montre que les destructions y avaient été lourdes. C’est la marque des batailles indécises, sauf qu’une fois rentrée à Port-Arthur, l’escadre russe n’en sortit plus. La plupart de ses vaisseaux furent sabordés sans gloire en décembre suivant, quand les Japonais commencèrent à pilonner la ville des hauteurs fraîchement conquises.

    La bataille d’Ulsan (14 août 1904)

    On se souvient que Vladivostok avait envoyé une force à la rencontre de Witheft. Il s’agissait de trois de ses quatre croiseurs cuirassés, le Rurik, le Gromoboy et le Russia ; le quatrième, le Bogatyr, étant en travaux.

    Le message de Witheft n’était arrivé que le 11 août dans l’après-midi, prenant totalement de court l’amiral Karl Petrovitch Jessen, qui avait posé sa marque sur le Russia. Quand les croiseurs appareillèrent, ils se placèrent en rateau pour améliorer leurs chances d’apercevoir la flotte de Port-Arthur. Ils traversèrent ainsi toute la Mer du Japon et à l’approche des côtes coréennes, ils n’avaient toujours pas vu les forces de Witheft – et nous savons pourquoi !

    Mais le 14 août à 5h20, ils tombèrent sur les six croiseurs cuirassés ( Izumo, Azuma, Tokiwa, Naniwa, Takashiho et Iwate) de Kamimura qui engagèrent aussitôt le combat. Chose curieuse, l’amiral japonais ordonna de concentrer le tir sur le seul Rurik, le moins bien armé des croiseurs russes, ce qui laissa loisir aux deux autres de pilonner leurs adversaires sans prendre trop de coups, du moins au début.

    Le combat fut d’une extrême violence. Les positions s’étaient rapprochées et aux salves de 305 s’ajoutaient désormais celles des canons de 152. Tout en échangeant des coups de tous côtés, le Russia et le Gromoboy cherchèrent à couvrir, en vain, l’infortuné Rurik. A 8h30, il devint clair que ce dernier était perdu et l’amiral Jessen ordonna la retraite vers Vladivostok. Les Japonais se lancèrent à sa poursuite et les tirs continuèrent, tourelles de chasse nipponnes contre tourelles de fuite russes. Ces derniers laissaient en arrière des flammes et des fumées témoignant de leur état mais celui des Japonais n’était guère meilleur. L’Iwate et l’Azuma avaient particulièrement souffert et peinaient à suivre.

    http://files.r-j-valka.webnode.cz/200000507-b2368b42a8/220c%20-%20jap.%20lodní%20dělo,palba.jpg
    L’enfer des casemates

    Sans doute les équipages étaient-ils harassés des deux côtés car la cadence de tir proverbiale des Japonais commença à faiblir. L’amiral Kamimura interrompit la poursuite, renonçant par-là à compléter sa victoire. Il regagna l’endroit où le Rurik achevait de couler et en recueillit les survivants.

    Cette journée marqua la fin des opérations navales pour l’année 1904 si l’on excepte une tentative de sortie du croiseur cuirassé Sévastopol le 23 août.

    http://www6.plala.or.jp/gunwales/Rossiya1895-1922-3-4.jpg
    Le Russia, durement touché, de retour à Vladivostok.

    La suite du drame de Port-Arthur se déroulera à terre, par une lente et meurtrière avance de l’infanterie japonaise. Dans cette longue bataille de quatre mois, trois personnages russes jouent leur rôle :
    – le général Roman Kondratencko, qui est l’âme de la résistance ;
    – le lieutenant général Konstantin Smirnov, un second rôle ;
    – le général Anatoly Stoessel, déjà cité, qui s’est arrangé pour se mettre au-dessus des deux premiers alors qu’il n’avait à l’origine aucun mandat pour le faire.

    Pour les Japonais, le temps presse car si la menace de la flotte de Port-Arthur est à présent écartée, il n’est pas douteux qu’une seconde escadre du Pacifique viendra changer la donne au printemps suivant. Il est par conséquent impérieux de les priver de cette base, infiniment supérieure à celle de Vladivostok.

    http://www.theatrum-belli.com/media/02/00/110690295.png

    Du 19 au 23 septembre, ils attaquent avec une vigueur inouïe. Ils placent en avant des unités spéciales, dites « bataillons mort-certaine » que les Russes fauchent par lignes entières. Quand les barbelés sont couverts de cadavres, les vagues suivantes passent dessus et submergent les défenses. Aussitôt, les Russes contre-attaquent et repoussent les Japonais épuisés.

    Kontradenko est partout, faisant creuser de nouvelles tranchées, réparant les fortins, galvanisant ses hommes. On apprend que la 2ème Escadre du Pacifique a appareillé le 16 octobre de Saint-Petersbourg…

    Une nouvelle attaque se produit le 30 octobre pour le même résultat. Les pertes japonaises se comptent par dizaines de milliers. La 2ème escadre est signalée au large de Lisbonne. A la mi-novembre, nouvelle tentative nipponne et là, après neuf jours d’enfer, ils parviennent enfin à s’emparer de l’avant-dernière ligne de défense. Ils ne sont plus loin de la colline 203, le point le plus haut de l’ultime ceinture de Port-Arthur, d’où ils pourront commencer à pilonner la ville et ce qui reste de la flotte. On dit que la 2ème escadre relâche à Dakar…

    http://i7.photobucket.com/albums/y280/epmaclaren/RussianartillerybatterydefendingPor.jpg

    Le 2 décembre, un groupe de torpilleurs japonais se rue sur le chenal mais est repoussé avec pertes ; le Sébastopol, dernier vaisseau de la flotte en réel ordre de marche, a reçu une torpille.

    De la colline 203, les observateurs de tir japonais peuvent guider les Howitzer de 280 mm placés en contrebas. Les vaisseaux russes sont ajustés les uns après les autres. Entre le 5 et le 9 décembre, les lourds obus de 217 kgs écrasent le Poltava, le Retvisan, le Pobeda, le Persevet, le Pallada et le Bayan. Par la suite, certains seront renfloués et réparés pour passer dans la flotte japonaise sous un nouveau nom.

    La situation des défenseurs devient désespérée. Sa garnison initiale de 33.000 hommes s’est réduite à 14.000, dont quarante pour cent de blessés et de malades. Le 18 décembre, une mine d’une tonne et demi explose sous le fort Chikuan, que Kondarenko était précisément en train d’inspecter. Il y trouve la mort et Stoessel ne trouve rien de mieux que de le remplacer par le général Fock, l’incapable de la bataille de Nanshan !

    Dix jours plus tard, tandis que la 2ème escadre longe les côtes de Madagascar, une nouvelle mine japonaise fait exploser l’important fort Ehrlung ; le fort Sungshu connaît le même sort quarante-huit heures après.

    Le 1er janvier, Port-Arthur est réduit à sa dernière ligne de défense. De son propre chef et sans avoir consulté le moindre avis de son état-major, le général Stoessel enjoint le commandant de la flotte, le contre-amiral Robert Viren, de saborder ses navires puis offre sa reddition au général Nogi qui accepte aussitôt.

    Le siège de Port-Arthur est terminé.

    En corollaire, la Première Escadre du Pacifique est anéantie et le contrôle maritime japonais total. Vlasivostok, l’autre port, est à l’écart des opérations terrestres et cela vaut mieux : la place est pratiquement indéfendable.

    En Mandchourie, les colossales déficiences de leur commandement supérieur obligent les Russes à battre perpétuellement en retraite. Au moins évitent-ils, parfois d’extrême justesse, un désastre de ce côté-là.

    Leur espoir, tout théorique, réside dans la Deuxième Escadre du Pacifique qui a quitté la Baltique en septembre et cingle – contre vents, marées et Britanniques – vers la Mer Jaune… et le détroit de Tsoushima.

    Mais ce n’est pas pour tout de suite et l’amiral Togo a devant lui des mois d’accalmie pour réparer ses vaisseaux et peaufiner l’entraînement de ses équipages…

    Pour la petite histoire…

    En 1907, Stoessel sera traduit en justice pour avoir livré la place dont il s’était autoproclamé le défenseur. Il y sera condamné à mort puis grâcié par le Tsar qui le fera libérer un an plus tard.

    [/color][/i]

    Sources :

    Port-Arthur 1904, Pierre Delorme, « Les grandes batailles de l’Histoire, » ed. Socomer, Paris 1989.

    Carnets de notes du commandant W. Semenoff, ed. Challamel, Paris 1909

    Les enseignements maritimes de la guerre russo-japonaise , J.-L. De Lanessan : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5724427h.r=guerre+russo+japonaise.langFR

    Russo-Japanese War Research Society : http://www.russojapanesewar.com/naval_links.html

    Cercle de la Marine Impériale Russe : http://www.aaomir.net/spip.php?article14

    …plus quelques autres pour certains détails.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Mon humble appréciation te dessert la palme d’Or kymiou!! le dossier est vraient très bien, clair, détaillé, présente tous les aspects, plein de belles photos et l’idée d’écrire les noms de navires en gras est bonne. En plus les sources sont vraiment biens, parce qu’elles sont de nature diverses mais venant de personnes de bon points de vue (historiens et participants est une combinaison parfaite).

    Merci beaucoup.

    J’apprécie beaucoup la partie terrestre de la guerre.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Je viens de relire ce dossier et il est terrible de voir à quel point les Russes laissent passer leurs chances navales et terrestres. C’est l’inverse d ela guerre d’Imjin où la flotte japonaise n’est jamais tranquille pour ravitailler ses troueps terrestres sur le continent, là les russes ne la gênent que très peu. Il est aussi malheureux de voir à quel point els chefs peuvent mourir vite sur mer.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Mongotmery :

    Il est aussi malheureux de voir à quel point les chefs peuvent mourir vite sur mer.

    C’est la grande particularité des guerres navales. Sur terre, le commandement est en retrait et gère ses troupes comme sur un échiquier ; sur mer, les amiraux sont aux avant-postes, sur le navire de tête, celui qui recevra les premiers coups et que sa position signale à l’ennemi que le chef adverse s’y trouve. Et pour ceux qui douteraient encore, il y a le pavillon de commandement flottant au mât ! C’est comme si chaque amiral avait une cible dessinée sur le ventre. 😆

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1194
    Member since: 12 avril 2012

    dans ces conditions, c’est à se demander comment les amiraux réussissaient à survivre ^^

    Un point, c'est tout.

    Et deux si t'insistes.

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Cette situation doit être angoissante, surtout que la mort d’un amiral peut désordonner une flotte au point de la vouer à l’échec.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Participant
    Posts235
    Member since: 25 janvier 2015

    Excellent dossier Kymiou ! Tu serais pas un peu historien par hasard? B)

    Concernant le volet terrestre, on a l’impression en te lisant de lire les combats de la Grande Guerre 10 ans plus tard: fortifications de campagne, tranchées, mitrailleuses, barbelés, artillerie… C’est incroyable quant on y pense que les autres puissances, même les russes, n’aient pas ou peu pris en compte les combats de cette guerre !

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    @Ragnar Tyrsson :

    C’est incroyable quant on y pense que les autres puissances, même les russes, n’aient pas ou peu pris en compte les combats de cette guerre !

    Tu as parfaitement raison : les enseignements à tirer des opérations terrestres furent ignorés – je devrais dire méprisés. Les carences ahurissantes du commandement russe firent écran à tout le reste.

    Il en alla différemment des opérations navales, mais nullement parce que les Amirautés européennes s’intéressaient aux tactiques pratiquées par les deux belligérants. La plupart des vaisseaux japonais avaient été construits en Grande-Bretagne, les autres aux USA, un peu en France et même en Italie ! Si leurs adversaires alignaient quelques cuirassés Made in Russia, ils disposaient, eux aussi, de nombreux gros bâtiments importés.

    Ces pays fournisseurs avaient, pour la première fois, l’occasion de voir leurs productions exposées au feu et d’en tirer des enseignements techniques pour l’avenir.
    Dès la fin de la guerre, on voit les Britanniques sortir en un temps record le Dreadnought – à panel d’artillerie uniformisé et modèle du cuirassé du futur ; la disparition enfin totale de la regrettable Jeune École française ; l’abandon du traditionnel moteur à vapeur à triple expansion au profit de la turbine ; l’adoption d’une étrave dépourvue de l’éperon ( au grand dam des romantiques! 😛 ) ; la généralisation de la radio et, bientôt, le passage du charbon au mazout, infiniment plus commode lors des ravitaillements en haute mer.

    Tactiques russes et japonaises, en revanche, sont totalement éludées. Les Amirautés estiment n’avoir rien à apprendre de ce côté-là.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts235
    Member since: 25 janvier 2015

    Tactiques russes et japonaises, en revanche, sont totalement éludées. Les Amirautés estiment n’avoir rien à apprendre de ce côté-là.

    On a vu ce que ça a donné sur le Dogger Bank et surtout au Jutland 😳

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    @Ragnar Tyrsson :

    On a vu ce que ça a donné sur le Dogger Bank et surtout au Jutland

    Cà ! Parallèlement aux opérations navales d’envergure s’était déroulée une guerre des mines aussi sournoise qu’efficace et dont l’étude aurait rendu service à ceux qui tentèrent, en 1915, le forcement des Dardanelles !

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    J’ai vu récemment sur ce site: http://www.institut-strategie.fr/Roskinsi_6.htm un texte traitant de la stratégie navale de l’Empire du Japon, et en particulier de celle de la Seconde Guerre mondiale.
    Il y est cependant présenté un point de vue intéressant sur la guerre russo-japonaise: Je cite:

    Le comportement remarquable des chefs militaires et navals japonais, depuis l’époque où l’amiral Perry provo­qua l’éveil du Japon, avait été de tenir compte de l’extrême fai­blesse des fondements de sa force, en ce qui concerne les res­sources, l’importance de sa population et surtout son niveau dans la technique moderne.

    Quand on compare le Japon à ses voisins immédiats, la Russie et la Chine et leurs immenses réserves, on décou­vre qu’il est un nain. Si le Japon avait tenté de lancer un défi, sur un pied d’égalité, à ces géants, il aurait couru au désastre comme on s’y attendait en 1895 et en 1904-1905. Cependant, dans les deux guerres, ce fut le Japon qui sortit victorieux de ces conflits inégaux. Le secret des succès japo­nais dans ces guerres est dû à l’habileté avec laquelle les Ja­ponais ont utilisé leur supériorité sur mer afin de rame­ner le conflit illimité qu’ils savaient ne pouvoir surmonter, à une guerre limitée en rapport avec leurs forces, elles-mêmes ex­trêmement limitées. Dans les deux cas, en 1895 et en 1904-1905, ils arrivèrent rapidement à s’emparer de la maî­trise de la mer et ils exploitèrent cette supériorité unilaté­rale afin de conquérir leurs objectifs territoriaux, volontai­rement limi­tés à la Corée et à la Mandchourie du sud ; les Japonais mi­rent leurs adversaires au défi de les en chasser. Dans les deux conflits, les Chinois et les Russes se virent confrontés à la dangereuse perspective d’être contraints d’exercer une forte pression sur les forces japonaises de terre, du fait de l’élimination temporaire de leurs forces navales, ils ne pou­vaient jamais espérer étendre ce succès chèrement payé à une victoire décisive sur mer. Ainsi, il n’est pas surprenant que, d’abord la Chine, puis ensuite les Russes, aient préféré signer une paix négociée plutôt que de continuer la lutte, sa­chant qu’au mieux, cela se terminerait par une évacua­tion.

    Cependant, les forces japonaises étaient si restrein­tes que même ces guerres limitées représentaient un trop gros fardeau pour elles. En 1895, dans le conflit avec la Chine, le Japon était engagé contre un adversaire dont l’immense po­tentiel militaire n’avait pas été développé, de telle manière que les forces militaires et navales des deux camps s’équilibraient à peu près. En 1904-1905, les chefs militaires japonais se trouvèrent dans une position désa­vantageuse, depuis le début jusqu’à la fin du conflit, et ce ne fut que grâce à leur froide résolution et à leur acceptation des nombreux risques calculés qu’ils purent vaincre. Le plan de guerre ja­ponais, dans sa totalité, reposait sur la ca­pacité de Togo à tenir en échec les forces navales russes, permettant à l’armée de débarquer sur le continent et de chasser les Russes de Co­rée et de Mandchourie du sud. Ce­pendant, Togo eut à faire face à deux flottes russes, chacune à peu près égale à la to­talité de la sienne, la flotte d’Extrême-Orient à Port Arthur et la flotte de la Baltique en Europe. Mais, il y avait un dan­ger qui était pire, l’industrie de constructions navales japo­naise man­quait de ressources pour le remplacement éventuel des 6 cuirassés et des 8 croiseurs protégés, fer de lance de la flotte de Togo et fondements de sa stratégie navale.

    Par une attaque surprise de l’escadre russe à Port Ar­thur [1] au cours de laquelle des torpilleurs japonais mi­rent temporairement hors de combat 3 des 7 cuirassés au mouil­lage, Togo, alors qu’il surveillait les rescapés de cette atta­que, perdit 2 cuirassiers sur des mines. Il comprit alors que le blocus n’était pas suffisant et qu’il fallait détruire le reste de l’escadre russe sous peine d’être pris entre deux feux quand l’escadre de la Baltique se présenterait. Mais cela constituait une difficulté majeure car Togo devait détruire l’escadre de Port Arthur sans perdre aucun navire pour en­suite faire face à l’escadre de la Baltique, une force, du moins égale à la sienne. Pour cela, il choisit une stratégie d’économie de ses forces ; il décida que la flotte japonaise res­terait en réserve dans ses bases, prête cependant à être jetée dans la bataille si cela était nécessaire, et que la mis­sion d’user l’escadre russe reviendrait à d’autres armes plus ai­sées à remplacer : mines, blocus, torpilleurs et armée ja­po­naise. Le général Nogi, chargé de l’attaque de Port Ar­thur, n’hésita pas à sacrifier des milliers d’hommes de ses meilleu­res troupes pour conquérir des hauteurs d’où il pourrait sur­veiller le port et d’où l’artillerie à longue portée détruirait l’escadre russe au mouillage.

    C’est ainsi que la flotte japonaise fut capable de conserver la maîtrise de la mer dans les eaux d’Extrême-orient et cela sans sortir de son rôle d’ultime recours ; quand, quelques mois après la chute de Port Arthur, la flotte de la Baltique arriva, Togo put la rencontrer avec des forces intac­tes) ce qui lui permit, au combat de Tsoushima, d’infliger à son adversaire une des défaites les plus décisi­ves de toute l’histoire navale.

    Bien que je trouve cette manière de présenter les choses un peu trop exagérées:
    (Dans la mesure où les forces chinoises de 1895, tant navales que terrestres, ne valent vraiment pas grand chose en Corée: logistique faible, forces peu nombreuses au départ, peu renforcées… et que les Russes sont dans le même cas en 1904 du point de vue de la logistique, et du nombre des forces terrestres)
    Il est vrai, d’après ce que je sais (et qui se résume au travail de @kymiou), que les Japonais ont eu comme but unique la préservation de leurs lignes de communication maritimes, pour ensuite exercer une pression terrestre sur des forces numériquement inférieures dans les régions clés (alentours de Port Arthur, voies de communication en Mandchourie).

    Qu’en pensez-vous? Pensez vous que c’est en accord avec ce qui est présenté dans ce sujet?

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Ce n’est pas faux, mais ce texte ressemble plus à un plan de bataille préalable aux hostilités qu’à un bilan de la guerre. Les Japonais tirèrent leur succès du fait qu’ils firent beaucoup moins d’erreurs que les Russes et que la chance fut constamment de leur côté et cela à un degré presque invraisemblable.

    Contrairement à ce qui est suggéré, l’attaque-surprise de Togo sur Port-Arthur fut un échec total. La preuve est qu’il fit par la suite maintes tentatives, toutes ratées, pour engorger le chenal. L’amiral Makarov était de son niveau et avec lui, la guerre se serait prolongée au-delà des capacités financières du Japon.

    Quant à la chance… Imaginez cela : de tous les cuirassés ayant touché une mine dans cette guerre, un seul explosa instantanément et ce fut précisément celui de l’irremplaçable Makarov ! C’est une chose que le plan japonais ne pouvait prévoir.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Contrairement à ce qui est suggéré, l’attaque-surprise de Togo sur Port-Arthur fut un échec total.

    C’est l’objection qui m’est venue à l’esprit en lisant ce texte.

    Ce n’est pas faux, mais ce texte ressemble plus à un plan de bataille préalable aux hostilités qu’à un bilan de la guerre.

    C’est effectivement le but de ce texte, qui s’intéresse ensuite aux plans japonais pour la guerre du pacifique.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

25 sujets de 1 à 25 (sur un total de 25)

You must be logged in to reply to this topic.

A password will be emailed to you.