Post has published by kymiou

Ce sujet a 52 réponses, 10 participants et a été mis à jour par  kymiou, il y a 4 mois.

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    LA (pas si) INVINCIBLE ARMADA

     

    Pour comprendre ce qu’il advint de l’Armada, il faut s’intéresser à la personnalité de Philippe II d’Espagne. C’est lui – et lui seul – qui avait défini les buts, les moyens et le moment de ce qu’il appelait « l’entreprise d’Angleterre ». Et quand la catastrophe fut consommée, il en assuma la responsabilité sans la rejeter sur un quelconque lampiste. C’est une chose plutôt rare chez les majestés et cela mérite un bon point.

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    Trois âges de la vie de Philippe II

    On connaît sa foi catholique, son vif désir de juguler le protestantisme, sa conception autocratique du Pouvoir, son antipathie pour les mondanités, son goût pour les bureaux bien rangés (s’il voyait le mien!) et, me semble-t-il, un tempérament mélancolique se traduisant par des pointes d’humour doux-amère. On lui en attribue quelques-unes comme celles-ci :

    Un certain jour de 1556, le ministre-cardinal Granvelle lui dit :

    – il y a un an aujourd’hui que votre père vous a cédé son trône…

    – en effet, répond Philippe dans un demi-sourire. Et demain, cela fera un an qu’il le regrette.

    Ou encore :

    Veuf à 32 ans, Philippe épouse par opportunité politique la toute jeune Élisabeth de Valois, une fille du roi de France Henri II. Ce n’est que le jour du mariage que cette dernière découvre son mari. L’adolescente dévisage intensément cet inconnu qui fait le double de son âge. Philippe s’en aperçoit, comprend et lui souffle :

    -Vous regardez si j’ai des cheveux blancs ?

    Je sais bien que des historiens sérieux – un peu trop peut-être – mettent régulièrement en doute ce genre d’anecdotes mais elles viennent de contemporains et notamment de Brantôme, un Français toujours bien informé des affaires espagnoles, alors…

    En fait, la jeune princesse avait tort de s’inquiéter. Philippe était conscient de ses devoirs. Il se plia au mariage quatre fois dans sa vie, toujours pour des raisons politiques et sans jamais faire d’histoires. Il s’arrangea même pour que ces unions soient, sinon heureuses, du moins largement supportables. Encore un bon point.

    Un dernier trait avant de poursuivre. Sur le point d’abdiquer, son père Charles-Quint lui avait avoué, un peu gêné, qu’il avait un autre fils baptisé Jérôme, un gamin d’une dizaine d’années dont il confiait par testament l’éducation à Philippe.

    Pour un prince héritier, ce n’est jamais une bonne nouvelle. Après tout, c’était l’époque où, à Constantinople, les sultans conseillaient chaleureusement à leurs successeurs d’initier leur règne par la suppression physique de tous leurs demi-frères !

    Mais Philippe joua loyalement le jeu et le petit Jérôme reçut la meilleure éducation. Plus tard, comme il semblait doué de qualités militaires, il servit brillamment contre les Barbaresques et les Morisques. Désormais titré Don Juan d’Autriche avec statut de grand d’Espagne, il commanda en chef les flottes chrétiennes à Lépante avec le succès que l’on sait. Finalement nommé gouverneur dans les Pays-Bas en pleine sédition, il y mourut du typhus à seulement trente ans.

    Philippe rapatria le corps et le fit inhumer dans une crypte de l’Escurial. Rien à redire : un troisième bon point. Ce n’est pas de trop pour compenser ce qui va suivre.

    Des lettres, de l’encre et des plumes

    Nous sommes donc loin de la légende noire qui en faisait une sorte de sociopathe sadique tapi dans son palais-monastère présumé sinistre de l’Escurial. Au contraire, Philippe était consciencieux, travailleur et, pour la gestion de ses États, animé des meilleures intentions. Son père Charles-Quint se déplaçait beaucoup sur place pour juger d’une situation et on disait de lui qu’il était plus souvent à cheval que dans son palais.

    Plus casanier, Philippe préférait l’intimité de son bureau où il y faisait converger les rapports venus de tout l’empire. Après les avoir longuement médités, il y répondait par de longues instructions où les grandes lignes se mêlaient à d’infimes détails d’exécution. Les entrées et sorties de cavaliers surchargés de papier étaient permanentes. On n’avait jamais vu cela dans de telles proportions et le roi y gagna le surnom de El Papelero, à traduire par papetier ou paperassier, à votre guise.

    Car c’était son gros problème : il était incapable de déléguer. Certes, il nommait des responsables mais ceux-ci n’étaient pour lui que de simples exécutants qu’il assommait d’instructions diverses allant du pertinent à l’incongru. On a l’exemple d’une lettre à son capitaine général de la flotte océane où, après avoir évoqué les fournitures de voiles, le calfatage des coques, les livraisons de canons et autre grands sujets, il ajoute qu’il venait d’apprendre que les équipages recevaient un certain vin d’Andalousie qu’il jugeait trop âpre – genre décapant. Il prescrivit par conséquent de diminuer les rations quotidiennes aux matelots ( seulement deux litres pour trois hommes au lieu d’un litre pour chacun) afin de leur éviter des remontées d’acide !

    Un empire sur la paille.

    Son plus grand problème de gouvernance était ses finances. Le 16ème siècle espagnol évoque les ressources du nouveau monde, les cargaisons d’épices, les flottes d’or et d’argent, des coffres ruisselant de gemmes et toutes ces choses. En réalité, l’Espagne était fort malade. Le bannissement des Juifs avait déstructuré ses systèmes financiers. L’agriculture andalouse souffrait de la disparition des Morisques après leur révolte. La haute noblesse tirait son épingle fiscale du jeu et des quantités de métaux précieux ne servaient qu’à orner les églises.

    Charles-Quint avait déjà connu de tels défauts de trésorerie devant les coûts de son interminable guerre contre la France. Encore pouvait-il ajouter aux profits d’Amérique les ressources des Pays-Bas ex-bourguignons, une des régions les plus riches d’Europe par son commerce et son industrie.

    Quand le règne de Philippe s’ouvrit sur l’écrasante victoire de Saint-Quentin (1557) et la paix de Cateau-Cambrésis qui la suivit, tous les espoirs étaient permis. La France serait neutralisée pour un bon moment, surtout avec les guerres de religions qui s’annonçaient.

    L’embellie financière aurait été réelle si Philippe avait montré plus d’habileté dans les Pays-Bas, où quelques bandes de Calvinistes se livraient à des saccages iconoclastes dans les églises. Réprimer ces exaltés semblait facile car la population, largement catholique, réprouvait ces excès. Le duc d’Albe et ses armées en furent chargés. Mais le roi voulut en profiter pour imposer son autorité au détriment de l’aristocratie locale, très consciente de sa valeur. Cela aurait encore pu s’arranger quand un événement improbable précipita les provinces dans une interminable guerre (80 ans, en fait). Je résume :

    Philippe avait envoyé la solde de ses soldats par bateau. Un magot d’un million de ducats d’or réparti dans cent cinquante-neuf barils, figurez-vous ! En route pour les Pays-Bas, le capitaine apprit que des corsaires protestants, venus de La Rochelle, avaient monté une embuscade dans la Manche. Il se réfugia à Southampton, d’où il demanda un sauf-conduit à Londres pour que la somme soit transportée par terre jusqu’à Douvres avant d’être ré-embarquée pour les Flandres. Of course, répondit avec empressement la reine Élisabeth. Les ducats quittèrent la nef… et nul ne les revit jamais malgré moultes négociations et représailles réciproques.

    Cela mit le duc d’Albe dans une situation impossible. Ses tercios décidèrent de se payer sur les populations avec les dérives qu’on imagine. Par la suite, les retards de paie (six mois, un an, parfois deux!) devinrent récurrents et il s’ensuivit une longues liste d’exactions consignées à longueur de pages dans nos livres d’Histoire : la Curée de Malines, la mutinerie d’Alost, la Furie espagnole d’Anvers, etc.

    Toutes les classes sociales se mobilisèrent : calvinistes et catholiques modérés, même combat contre les soudards du roi ! Le point de non-retour était atteint. Non seulement les Pays-Bas ne rapportaient plus rien à Philippe mais en plus, ils lui coûtaient des fortunes ! Où les trouver ?

    Philippe aurait eu le plus grand besoin d’un ministre compétent – un Sully, un Colbert – pour équilibrer ses comptes mais sa nature autocratique le lui interdisait. Alors, il emprunta à tours de bras aux banquiers allemands en mettant en gage les cargaisons d’or et d’argent d’Amérique, parfois plusieurs années d’avance. Ce n’était pas encore suffisant. Surtout qu’il y avait les Anglais…

    Les chiens de mer.

    C’est ainsi que les pirates d’outre-Manche se désignaient entre eux. Certains sont bien connus : John Hawkins, Walter Raleigh, Martin Frobisher et surtout Francis Drake, que les Espagnols surnommaient El Dragon. La majorité des sources, d’origine britannique évidemment, les tient en haute estime et les qualifie systématiquement de corsaires. Juridiquement parlant, c’est inexact : en l’absence d’état de guerre entre Londres et Madrid, la guerre de course ne pouvait exister. Il s’agit donc bien de piraterie, quoique d’un genre particulier.

    En effet, elle était vue dans la City comme une industrie boursière. Chacun pouvait participer financièrement à l’armement d’une vaisseau qui partait alors en chasse et revenait avec un butin qu’on distribuait aux investisseurs au prorata de leur part du capital.

    Quant au rendement des actions, il dépassait souvent les 1000%. On a même cité 4700% après le tour du monde de la piraterie mené par Francis Drake de 1578 à 1580. Élisabeth était partie prenante dans ces opérations. Elle fournissait des équipages, du ravitaillement, prêtait parfois un vaisseau, écoutait les protestations espagnoles et les éludait avec un bon sourire respirant l’innocence :

    « Des pirates ? Vraiment ? Cela ne me dit rien. C’est sûrement un malentendu. Que je sache, nos vaisseau reviennent avec l’honnête produit du commerce équitable avec les indigènes de rencontre ».

    L’infortuné Bernardino de Mendoza, ambassadeur de Philippe II, oscillait en permanence entre coup de sang et dépression : on se payait ouvertement sa tête de diplomate !

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    Trois âges de la vie d’Élisabeth 1ère.

    Les Espagnols pendaient automatiquement les pirates capturés mais cela n’arrivait pas souvent. Pour optimiser leurs résultats, les Anglais avaient développé des galions conçus pour l’attaque, plus longs, plus fins, plus plats, meilleurs manœuvriers que leurs homologues espagnols qui n’étaient, à tout prendre, que des cargos armés. La recette était simple. Cela commençait par un coup de semonce de couleuvrine à grande portée, puis l’injonction classique :

    Rendez-vous et vous vivrez, défendez-vous et vous mourrez !

    Il y avait rarement combat…

    Tout allait donc mal et Philippe, clairement sur la défensive, n’y pouvait pas grand chose. Certes, il marquait le coup en confisquant à l’occasion une flotte de pêche ou marchande anglaise, en expédiant des fonds et des conseillers aux insurgés irlandais, en soutenant les opposants catholiques à Élisabeth, des choses de ce genre, mais cela n’allait pas très loin. J’imagine qu’au fond de lui-même et malgré sa prudence proverbiale, la moutarde commençait à mousser…

    Les temps changeraient-ils ?

    1580 commença pour Philippe par un coup fumant : la dynastie régnante du Portugal venait de s’éteindre et les règles de successions le désignaient pour hériter la couronne vacante. Comme on l’imagine, les Portugais n’étaient pas chauds-chauds devant cette perspective. Ils essayèrent de lui opposer un prétendant issu d’une branche collatérale de leur roi défunt. Philippe étouffa cette tentative dans l’œuf manu militari. Les empires espagnol et portugais étaient désormais réunis en une entité unique pour la plus grande inquiétude des nations voisines, en particulier la France.

    Deux ans plus tard, le prétendant évincé chercha à prendre le contrôle des Açores avec l’aide d’une flotte française rassemblée par Catherine de Médicis et commandée par un de ses familiers, Philippe Strozzi. Cette force de soixante coques sur le papier ne présentait en réalité qu’une vingtaine de vaisseaux dignes de ce nom, le reste étant constitué de petits bateaux et même de quelques grandes barques.

    Les Espagnols réagirent aussitôt en attaquant avec vingt-huit galions bien armés sous le commandement du marquis de Santa-Cruz. Les débuts de l’engagement furent hésitants car, faute de précédent, nul ne savait réellement quelle tactique adopter. C’était en effet la première fois que deux escadres de navires à artillerie latérale se confrontaient. Finalement, l’expérience océane supérieure des Espagnols l’emporta et les vaisseaux français furent coulés ou capturés. On parle de 3000 morts dans leurs rangs contre 300 chez leurs adversaires. La plupart des petits navires avaient pu s’échapper à temps.

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    Alvaro de Bazan, amiral et marquis de Santa-Cruz (1526-1588) ; un ancien de Lépante, où il commandait l’escadre d’arrière-garde. De toute sa carrière de marin, il n’a jamais connu la défaite.

    Comme France et Espagne n’étaient pas officiellement en guerre, les prisonniers furent considérés comme des pirates et finirent comme tels : pendus aux vergues ou jetés à la mer. Le moral de la marine ibérique remonta en flèche. Celui de Philippe aussi.

    A partir de 1584, c’est sur terre que cela bouge enfin. Aux Pays-Bas, les insurgés perdent leur meilleur stratège, Guillaume d’Orange dit le taciturne, assassiné par un agent catholique. Dans le même temps, l’homme fort de Philippe, le gouverneur et duc de Parme Alexandre Farnèse, remporte une suite de victoires. Il s’empare successivement de Gand, Bruxelles, Nimègue et Anvers (après un siège épique). Les insurgés sont repoussés vers le Nord ; la frontière actuelle entre Belgique et Pays-Bas commence à s’ébaucher.

    Deux bémols pour Philippe tout de même. Henri III de France, sans enfants, désigne le huguenot Henri de Navarre comme successeur ! La réaction espagnole est immédiate : la ligue catholique reçoit une aide si massive que le duc de Guise peut remporter une importante victoire sur les protestants à Vimory. Henri III, quasiment abandonné de tous, est désormais sous la coupe du « Balafré ». Comme les Guise se disent d’un lignage aussi ancien que celui des Valois, il y a peut-être du changement dynastique dans l’air…

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    Guillaume le Taciturne, Alexandre Farnèse, Henri de Guise.

    Le second bémol, c’était l’exécution de l’ex-reine d’Écosse Marie Stuart en février 1587. Une catastrophe pour Philippe qui la considérait comme sa carte maîtresse en Angleterre. Elle était, en effet, catholique et possédait des titres à la couronne anglaise équivalents à ceux d’Élisabeth. Que celle-ci disparaisse et le royaume retrouverait le chemin de la vraie foi. Raté ! Il fallait réagir, surtout que les Anglais ne se gênaient plus pour envoyer des troupes en renfort aux Calvinistes hollandais sur la défensive.

    Et puis, il y a cette lettre du marquis de Santa-Cruz, écrite en 1584 mais restée sur la table de Philippe, à propos de la répugnance royale à attaquer l’Angleterre au vu du prix que cela coûterait :

    « Mais songez bien, Seigneur, que la valeur des marchandises et des navires volés par l’Anglais en pleine paix, rien qu’en 1582, était d’un million neuf cents mille ducats. Si on y ajoute le million et demi volé en seulement six mois de l’année suivante, songez que cette « paix » vous coûte quatre fois le prix d’une guerre !… ».

    Et Philippe prit enfin sa décision. Les hérétiques d’Albion voulaient la guerre ? Très bien, ils l’auraient.

    À suivre, si on veut bien. 😉

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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  • Participant
    Posts42
    Member since: 10 mars 2017

    Vraiment intéressant. Très bien écrit bien compréhensible j’apprécie. De plus le règne de Philippe II est un moment des plus intéressant du XVI eme siècle entre la fin du “portugale” en passant par la guerre de 80 ans qui donnera naissance aux pays bas, en passant par la guerre àvec la grande Elisabeth et les guerres de religions en France étc hâte de lire la suite :). Son règne fut la suite difficile de celui de son père meme s’il ne régna que sur l’Espagne et non le saint empire je pense que la situation était bien aggravée au niveau financier et colère de certains sujets notamment aux pays bas.

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Intéressant démarrage!
    Philippe II est effectivement travailleur, mais on peut se poser la question de sa posture: rester travailler dans son palais, cela ne risquait pas de le rendre plus disant de son empire?

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Le plan de Philippe reposait sur une action combinée de sa flotte et de l’armée des Flandres. Il était d’une simplicité tellement désarmante qu’il pouvait bien réussir. Jugez-en.

    Il n’y aurait qu’à enjoindre à Alexandre Farnèse, duc de Parme, de concentrer ses forces aux environs de Dunkerque et d’y construire une multitude de barges pour gagner l’Angleterre du côté de Douvres.

    Pour couvrir l’opération, il n’y aurait qu’à ordonner à Alvaro de Bazan, marquis de Santa Cruz, capitaine général de la mer océane, de gagner le pas-de-Calais avec un maximum de galions, quitte à écraser au passage les rares vaisseaux anglais qui ne seraient pas paralysés par la terreur.

    Enfin, il n’y aurait plus qu’à marcher sur Londres pour voir des cinquièmes colonnes d’Anglais catholiques surgir pour proposer leurs services. On pouvait aussi s’attendre à l’aide des Écossais et des Irlandais, qui y verraient l’occasion de régler enfin de vieux comptes.

    Les premières instructions royales parvinrent en mars 1587 à Bruxelles et à Lisbonne. Les réactions furent diamétralement opposées. Farnèse fut séduit. Le projet était réalisable à condition d’être exécuté le plus rapidement possible. La condition sine qua non, c’était l’effet de surprise. Sans compter qu’il était hors de question de laisser ses trente mille hommes dans un camp sous tentes tout l’hiver. Il n’en resterait rien au printemps. Cela impliquait que tout devait être lancé dans les prochaines semaines.

    A Lisbonne, Santa Cruz fut positivement catastrophé. Il avait été le premier à développer un plan de cette sorte. Il en avait même fourni l’estimation chiffrée : 150 galions et hourques armées, 40 galères, 6 galéasses, 30 000 gens de mer, 300 bâtiments auxiliaires pour le transport de 64 000 soldats, canons et chevaux. Enfin, trois millions huit cents mille ducats couvrant huit mois de campagne.

    Mais c’était trois ans auparavant et la situation avait totalement changé. Après la victoire des Açores, Philippe avait considéré qu’entretenir une flotte de guerre dans l’Atlantique n’était plus nécessaire. Il en l’avait donc partiellement dissoute. Vaisseaux et équipages avaient été éparpillés dans les convois coloniaux. Ce qui en restait était dans un état lamentable, voiles pourries, gréements fatigués, bordés disjoints. Santa Cruz ne pouvait présentement aligner, au mieux, que treize galions, quatre galéasses (fraîchement arrivées de Naples sur ordre royal) et une soixantaine de navires de charge prenant eau de partout et dépourvus d’artillerie. La marine anglaise, en revanche, avait gagné en puissance grâce aux produits de sa piraterie.

    En conclusion, il faudrait du temps, beaucoup de temps avant d’être en mesure de soutenir le duc de Parme.

    La razzia de Francis Drake

    Comme pour donner raison à Don Alvaro, Drake parut devant Cadix quinze jours plus tard à la tête de trente vaisseaux et canonna copieusement le port. Dix-huit navires brûlèrent sur place ; six autres furent capturés – dont le galion personnel de Santa Cruz ! Ensuite, « el Dragon » remonta vers le Portugal, coula en chemin quarante caboteurs chargés de bois à tonneaux (un détail qui sera souvent évoqué par la suite), croise impunément devant Lisbonne et, enfin, intercepte la San Felipe, une grosse caraque revenue des Indes avec les monceaux de richesses qu’on imagine. Ce raid inattendu perturba grandement les préparatifs espagnols en leur imposant d’affecter des moyens à la surveillance de leurs côtes.

    Quant au butin total, il s’élevait à cent quinze mille livres dont dix-sept mille pour Drake et quarante mille pour Sa Très Futée Majesté !

    Début septembre, le duc de Parme commença à se montrer insistant : il fallait conclure avant l’hiver. Minée par les maladies et les désertions, son armée s’affaiblissait dangereusement. Philippe répercuta cette impatience sur Santa Cruz en une suite de lettres de plus en plus pressantes. Le pauvre amiral ne pouvait que répondre à chacune qu’il n’était pas prêt,… pas encore,… pas encore…

    Ce n’était pourtant pas faute de s’activer. Il y passait ses jours et ses nuits. Des vaisseaux étaient prélevés parmi les convois d’Amérique et des Indes, d’autres furent achetés à l’étranger. Il en obtint même par des moyens moins orthodoxes, comme la confiscation de navires neutres, souvent équipage compris. Un galion appartenant au grand-duché de Toscane fut littéralement volé. Volés aussi beaucoup de canons, ou alors achetés ou empruntés – c’était au cas par cas. Les fabriques de cordes et de voiles travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pareil pour les fonderies où l’on essayait de fabriquer de ces couleuvrines à longue portée si redoutables et qui manquaient tant.

    Tout cela n’était pas gratuit. On estime que chaque journée de préparatifs coûtait 10 000 ducats à la Couronne. Pour ce prix, néanmoins, une flotte digne de ce nom commençait à prendre forme. De quoi se composait-elle ?

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    Old fashion et new look : la caraque, encore fort cambrée avec une place pour les canons très limitée, alourdie de châteaux de proue et de poupe sensibles aux vents latéraux, navigabilité très moyenne à cause de sa ligne trop arrondie pour prendre appui sur l’eau quand on veut serrer au vent.

    Le galion, ce qui se fait de mieux dans ces années-là. Un peu plus long, un peu plus plat (surtout chez les Anglais), mais la différence essentielle avec la caraque tient dans sa poupe carrée, qui permet une fixation du gouvernail beaucoup plus robuste.

    L’exemple présenté ici est un vaisseau anglais  pas seulement identifiable à son pavillon d’argent croisé de gueule. Il y a aussi ce curieux quatrième mât doté d’une seconde voile latine. Placée en bout de poupe, on la voyait comme le pendant aérien du gouvernail sous l’eau. Mauvaise idée. La solution pour améliorer la navigabilité résidait dans les focs mais ces derniers ne seront inventés qu’à la fin du siècle suivant. En attendant, tous les beauprés s’ornent d’une civadière, une petite voile qui remonte aux Romains et qui ne sert pas à grand’chose, à part boucher la vue du timonier.

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    L’ancêtre et la fausse bonne idée :

    la hourque nous vient tout droit du Moyen-Âge. Ses formes rebondies lui confèrent une belle résistances à la houle mais c’est un sabot. Avec elle, serrer le vent n’est qu’une vue de l’esprit. Et quand il vient de face, il n’y a plus qu’à faire demi-tour ou gagner une anse abritée. Mais cela reste des coques-à-tout faire capables d’avaler d’énormes cargaisons. Son rôle dans la bataille ? Rester à l’écart et laisser faire les autres.

    Contrairement aux trois précédents, la galéasse est un authentique vaisseau de guerre et les Ottomans l’ont bien vu à Lépante. Ses haut bords en font une forteresse chargée de cinquante canons et ses rames la rendent indépendante des vents. Mais elle supporte mal la houle océane et au combat, il suffit de quelques boulets à hauteur de chiourme pour désynchroniser sa nage. Bien que les quatre exemplaires de l’Armada aient abandonné leurs voiles latines pour un gréement carré plus approprié, leur design demeure méditerranéen, avec notamment un gouvernail sensible aux paquets de mer au point de provoquer des avaries à répétition. Un défaut qui sera fatal à deux d’entre-elles.

    Exit le marquis de Santa Cruz.

    Nul document n’en parle mais les relations entre le roi et son capitaine général de la mer Océane ont dû se tendre au cours de l’automne 1587, le premier multipliant les ordres d’appareillage, le second protestant que c’était impossible. Don Alvaro se considérait avec raison comme le premier marin d’Espagne et peut-être a-t-il, au moins entre les lignes de ses lettres, fait sentir à Philippe qu’il le considérait comme un amateur en matière navale. Je l’imagine grommelant qu’envoyer une flotte dans la Manche en plein mois de novembre était bien une idée de terrien, un propos qui aurait pu être répété. Quien sabe ?

    En tout cas, une rumeur commença à se répandre. Le marquis avait vieilli, il n’était plus à la hauteur, il exagérait les problèmes pour gagner du temps, il lui faudrait quelques coups d’éperons, et bla-bla-bla… Au début de février, le marquis tomba malade et dut s’aliter. Neuf jours plus tard, son cœur s’arrêta de battre. Le surmenage et sans doute une certaine désillusion l’avaient tué.

    Le même jour, Philippe désignait un nouveau capitaine général : Alonzo Perez de Guzman, duc de Medina Sidonia.

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    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Bourré de titres, le duc de Medina Sidonia ! Au point de posséder quasiment la moitié de l’Andalousie. On murmurait que sa richesse dépassait celle du roi. Il était petit mais robuste, très casanier et nanti d’une très jeune épouse, Doña Ana de Silva y Mendoza. Au contraire de son mari, c’était une femme de tête qui, je l’en soupçonne, devait le mener à la baguette. Lui, il faut l’imaginer jouissant placidement de ses troupeaux, de ses blés, de ses vignes, de ses orangeraies, de ses châteaux et de ses chasses sans rien demander de plus à Dieu, à la Vie et au Roi.

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    Portrait trompeur. En 1588, le duc de Medina Sidonia n’avait que trente-huit ans.

    Sa nomination au grade suprême de l’Armada tomba sur ce père tranquille comme la foudre. Il fit tout pour y couper : il n’entendait rien aux choses navales, le vent du large lui donnait des rhumes, il souffrait du mal de mer et, de toutes façons, il était trop financièrement serré en ce moment (tu parles! ) pour participer aux frais de l’expédition. Mais le roi se montra inflexible. En panne d’arguments, il demanda alors qu’on lui adjoigne au moins un conseiller spécialiste des questions maritimes. Philippe choisit pour ce rôle le capitaine général de l’escadre de Castille, Diego Florès de Valdez, aussitôt bombardé chef d’état-major de la flotte.

    Encore une nomination incompréhensible ! On ne contestait pas que ce fût un brillant marin réputé pour ses connaissances en navigation et en construction navale mais l’homme se montrait hautain, jaloux et arriviste. Le genre de personnage qu’on adore détester. Ma source principale, celle qui me sert de fil rouge (*) a cette phrase saisissante :

    « Si Medina Sidonia était incapable de commander, personne ne voulait obéir à Diego Florès ».

    (*)Les trésors de l’Armada, Robert Sténuit, Albin Michel, 1971.

    Bon gré mal gré, le Duc prit le chemin de Lisbonne avec, sous les yeux, la dernière missive royale sur l’état de la flotte, datée du 7 mars :

    « Tout est prêt. Il n’y a rien de plus à faire. Vous pourrez embarquer l’infanterie avant le 20 mars et appareiller, si Dieu et le temps le permettent, le 24 ou le 25 ».

    Aucun arracheur de dents n’aurait osé mentir de la sorte ?!!

    Arrivé sur place, il ne trouva que soixante-cinq navires et seize mille hommes. Il se plongea dans les notes laissées par le feu marquis de Santa Cruz, visita chaque vaisseau en consultant les artisans, les grands seigneurs, tout ce qui passait. Le tableau qui s’en dégageait était effrayant.

    La pénurie était généralisée : mousquets, piques, cordages, cuirasses, plomb pour fondre les balles, boulets, etc. On avait prévu cinquante coups par canon mais il aurait fallu pour cela trois cents tonnes de poudre. Il n’y en avait pas la moitié. A la suite du raid de Drake d’avril 1587 qui avait détruit quarante transports de tonneaux, mille barils d’eau manquaient à l’appel. Navires à l’ancre, les équipages consignés souffraient de la soif ! Et à propos d’ancres, les soixante-quatre commandées d’urgence en Biscaye n’étaient toujours pas arrivées. Pas plus que l’escadre d’Andalousie d’ailleurs, qu’on attendait toujours en provenance de Cadix.

    Le pire était la détresse financière. Par la suite, Medina Sidonia s’entêta à demander en leitmotiv des sommes supplémentaires que le roi, de son côté, s’entêtait à refuser – quand il n’éludait pas simplement la question. La paie des soldats, par exemple, figurait en dernière place dans sa liste des priorités. Et tant qu’à parler des soldats…

    Les loqueteux du roi

    Si vous aviez visité Lisbonne ce printemps-là, vous auriez vu des milliers de mendiants quêtant à la sortie des églises et devant les palais où la noblesse faisait ripaille. Les plus chanceux étaient parfois choisis pour faire un petit boulot pénible, du style curer l’auge à cochons, vider une fosse d’aisance, creuser une tranchée, écoper la sentine d’un bateau, etc… en échange d’un peu de nourriture, d’un cruchon de vin ou d’une vieille chemise pas trop déchirée.

    Ces damnés de la terre nu-pieds et en haillons, c’était les soldats d’Espagne. La plupart n’avaient plus été payés depuis dix-huit mois. Ils ne pouvaient même pas changer leur sort en désertant car toutes les voies d’accès à la ville étaient bouclées par des barrages de police. Alors, ils vendaient leurs pauvres biens pour survivre, équipements compris. Arquebuses, demi-cuirasses, épées et morions s’accumulaient chez les commerçants qui ne savaient plus où les poser.

    Quant à l’ambiance nocturne, je vous livre quelques mots-clefs : alcoolisme, jeu, rixes, filles, trafics, guet-apens, corruption, venelles sombres, dysenterie, coups de dague et extorsions. Faites balader votre imagination sur cette base mais sachez qu’elle sera toujours en-dessous de la réalité !

    Ces pauvres gens avaient conçus de grands espoirs à l’arrivée du Duc car ils connaissaient sa richesse. Après avoir subi le marquis de Santa Cruz, qui était aussi dur à la détente que le roi lui-même, ils espéraient l’embellie : « Nous avons échangé un chef de fer contre un chef en or ! » Ils déchantèrent rapidement.

    Pourtant, à force d’insistance, Medina Sidonia obtint de Philippe l’autorisation de verser deux salaires mensuels à chaque homme. Il en coûterait 232.000 ducats.

    Mais attention ! précisa le roi. Cet argent devra leur être distribué une fois qu’ils seront à bord, juste avant le départ. Je ne tiens pas à ce qu’ils désertent avec leur pécule.

    Mais ils sont tout nus ! objecta le Duc. Il faut leur laisser le temps de se ré-équiper pour la guerre qui s’annonce. Ils n’ont même plus de bottes.

    – Les fournisseurs viendront tenir leur marché sur le pont des vaisseaux à quelques heures de l’appareillage . Fin de la discussion !

    Medina Sidonia se le tint pour dit. Des semaines s’écoulèrent. Aux lettres royales exigeant le départ immédiat, le Duc répondait en annonçant de nouveaux délais tout en se confondant en excuses. Philippe devait fulminer, même si ses espions lui confirmaient que les travaux se poursuivaient sans relâche et que l’Armada se renforçait chaque jour un peu plus. On était alors à la mi-avril.

    Du côté d’ailleurs

    Alexandre Farnèse, duc de Parme et gouverneur des Pays-Bas avait souhaité un débarquement-surprise sous la couverture d’une flotte qui n’aurait mis que quelques jours pour gagner le Pas-de-Calais. Mais il y avait près d’un an de cela et, pour la surprise, c’était plutôt raté !

    Les Anglais avaient eu tout le temps de se mobiliser. Il y avait des postes de guet le long des côtes et des milices improvisées dans les villages. Les propriétaires de bateaux les avaient mis spontanément à la disposition de la Reine. Elle se retrouva ainsi avec une soixantaine de vaisseaux dont la moitié constituée de pirates aguerris. Le gros de cette force alla relâcher à Douvres et environs, dans l’attente des barges d’invasion du duc de Parme. Mais comme ce dernier attendait l’Armada pour agir, il ne se passa rien.

    On resta dans l’expectative tout l’hiver 1587-88. Londres savait qu’il y avait beaucoup d’activités à Lisbonne et à Cadix mais sans autres détails. Il aurait été avisé d’envoyer une reconnaissance mais, soit que les Espagnols aient renforcé leurs patrouilles, soit qu’Élisabeth ait interdit toute provocation supplémentaire, on n’en fit rien.

    Finalement, l’amirauté réalisa qu’en restant à Douvres, on laissait toute latitude à l’Armada pour venir engager les Anglais avec l’avantage du vent d’Ouest. Mieux valait confier à la flotte hollandaise le soin de surveiller Parme et gagner Plymouth d’où il serait aisé de surveiller l’entrée de la Manche.

    La Reine accepta la proposition mais faisait grise mine. Tout comme Farnèse de son côté, elle commençait à douter des intentions affichées par Philippe. N’y aurait-il pas là un gigantesque bluff ? Se pouvait-il qu’il ne s’agisse que d’une simple pression gesticulatoire en prévision de négociations de paix ?

    Si Élisabeth l’ignorait, elle savait en revanche ce que lui coûtaient en frais de bouche et entretien tous ces navires et équipages très occupés à ne rien faire. Ayant une sainte horreur des dépenses inutiles (et même des dépenses tout court !), elle faillit plusieurs fois ordonner la démobilisation et ses conseillers ne l’en dissuadèrent que d’extrême justesse. On continua donc d’attendre, les yeux rivés sur un horizon vide.

    Ainsi, aussi incroyable que cela paraisse pour nous qui connaissons la suite, il y aura bel et bien un effet de surprise. L’issue de la campagne se jouera dans une fourchette d’à peine quelques heures. Mais nous n’en sommes pas encore là. Retour en Espagne…

    Un épisode pittoresque : la Urca de las Mujeres

    Autrement dit, la hourque des femmes. Vous imaginez bien que si une activité prospérait à Lisbonne cette année-là, c’était bien la prostitution. En Espagne, celle-ci avait été de tous temps parfaitement organisée avec l’approbation tacite de l’Église, qui déplorait la chose sans en nier la nécessité.

    En 1504 déjà, un seigneur brabançon de passage à Valence s’émerveillait de la parfaite disposition du quartier chaud de la cité, en réalité un coquet hameau avec maisonnettes, jardinets et auberges, ceinturé de murs et flanqué d’une potence pour intimider les malveillants. Les occupantes y pratiquaient un tarif unique et la ville leur fournissait un contrôle médical régulier.

    Plus près des événements traités ici, le duc d’Albe avait coutume d’incorporer à ses armées des filles de joie regroupées en compagnies. En plus de leur artisanat, elle se rendaient utiles comme lavandières, cuisinières et infirmières. Lors des sièges, on les chargeait souvent d’évacuer la terre quand les sapeurs creusaient leurs mines. De la même manière, il était courant de croiser sur un galion l’un ou l’autre jupon, simple prostituée ou épouse officielle d’un matelot. C’était selon.

    Mais l’Armada posait un problème particulier et ici, il faut bien suivre ce raisonnement d’une autre époque. L’ennemi était protestant, donc hérétique. L’entreprise pouvait donc être considérée comme une croisade, ce qui lui conférait ipso facto la faveur divine. Pour enfoncer le clou, chaque membre de l’expédition serait dûment gavé de sermons, béni, confessé, communié, bref – comme on dit – en état de grâce. Tous auraient en poche leur billet de paradis.

    Il était donc hors de question de gâcher les bonnes dispositions du Seigneur en le mécontentant par une conduite immorale. Seraient par conséquent sévèrement interdits les actes condamnables, les mauvaises pensées, le blasphème, le jeu, l’ivresse, les jurons et, cela va de soi, la fornication. Conclusion : pas de filles à bord !

    Mais ces dames avaient de la ressource. Il y avait au port le Santiago, une vieille hourque délaissée parce que jugée trop vétuste. Elles la louèrent et la firent préparer à leurs frais. Le but de l’opération était limpide mais Medina Sidonia laissa faire. Après tout, ce vaisseau n’était pas repris dans la liste officielle de l’Armada. On pouvait donc le considérer comme une entreprise privée ne concernant en rien la « croisade » !

    On a peu de détails sur cette “entreprise privée”, sinon qu’elle est citée ici et là dans les témoignages. On sait que le Santiago se retrouva un fois, involontairement, en pointe de la flotte ! Comme ses cales vides étaient tentantes pour l’Armada surchargée, il aurait connu un changement de statut en cours de route. On y transféra discrètement de l’artillerie de campagne avec sa poudre, ses boulets et ses mules. Il fallait des accompagnateurs et je suppose que les volontaires n’ont pas manqué !

    En finale, le Santiago alla s’échouer en Norvège. En échange de la cargaison, les filles affrétèrent une autre navire et finirent par rallier Lisbonne en janvier 1589 après beaucoup d’aventures.

    Mise au point.

    Ici, une parenthèse. J’ai cité le mot « croisade » mais n’exhumez pas trop vite Godefroid de Bouillon. Au 16ème siècle, c’est juste de la propagande destinée à donner bonne conscience au sabreur de base. Et encore, ledit sabreur vous aurait confié qu’il s’intéressait surtout aux doublons et aux lingots.

    Quant aux souverains, ce sont des professionnels pour qui gouverner, c’est prévoir. Prévoir notamment les discussions qui suivent invariablement les hostilités. Voyez Élisabeth. Quand elle enjoignait à Drake ou tout autre de ses forbans préférés d’aller traquer le galion cousu d’or, le message était aussitôt détruit. Plus tard, quand elle était certaine que son pirate avait appareillé, elle lui envoyait l’ordre formel de ne rien entreprendre contre les intérêts de son cher beau-frère le roi d’Espagne.

    Et cette lettre-là était soigneusement copiée pour les archives. Si les choses tournaient mal, elle pourrait servir…

    Philippe II n’agissait pas autrement. Il travaillait nuits et jours à son projet, fouillant les moindres recoins de ses possessions pour y dénicher les meilleurs artisans, des armes, des canons, des gréements neufs, des tombereaux de porc salé, du bon bois de chêne, de la poudre et mille autres choses. Il avait aussi rassemblé toutes les cartes navales disponibles et des notes sur les points remarquables ou dangereux du chemin à parcourir par l’Armada. Il trouva des pilotes et des interprètes, surtout parmi les transfuges catholiques anglais. Il veilla à ce que tous les renseignements possibles soient largement diffusés sur les vaisseaux, du capitaine au dernier matelot. L’esprit du roi était tout entier concentré sur le succès de son entreprise.

    Oui mais… parmi les innombrables missives expédiées au duc de Parme, il y en avait une qui énumérait les exigences minimales du roi vis-à-vis des Anglais. Si l’Armada connaissait l’échec, elles serviraient de base de départ aux pourparlers diplomatiques qui ne manqueraient pas de s’ouvrir.

    Alors vous voyez. Que l’idée de croisade ait été évoquée, c’est vrai. Mais la prendre au sérieux serait patauger dans l’anachronisme.

    Et Médina Sidonia, dans tout çà ?

    Eh bien, il bossait dur, faut avouer. Il n’y connaissait rien et ne s’en cachait pas. Tant qu’elles ne contrevenaient pas aux ordres de Madrid, toutes les suggestions étaient bienvenues. Il en profitait d’autant mieux que ses conseilleurs étaient de qualité.

    Des décennies de navigation atlantique avaient fourni des marins de valeur, y compris parmi les Grands d’Espagne qui commanderaient les différentes fractions de la flotte. On peut citer l’amiral de l’escadre de Biscaye, Juan Martinez de Recalde, considéré comme le meilleur de tous ; Diego Florès de Valdès (déjà cité) régissait l’escadre de Castille en plus de ses fonctions à l’état-major ; son cousin Pedro de Valdès, qui le détestait cordialement, dirigeant l’escadre d’Andalousie et plaidant obstinément pour une artillerie à longue portée ; Miguel de Oquendo, à la tête de l’escadre de Guipuzcoa, était une légende vivante, un combattant aux mille exploits que l’on comparait volontiers à Recalde.

    La marine levantine était aussi représentée, avec notamment Martin de Bertendona pour les grosses caraques armées et le catalan Hugo de Montcada avec ses quatre galéasses napolitaines dont on espérait tant.

    Ainsi entouré, le Duc commençait enfin à effacer des lignes sur son planning. Tout portait à croire que le grand départ s’exécuterait dans la première semaine de mai.

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    Francis Drake, Juan Martinez de Recalde, Miguel Oquendo de Segura.

    Le vent des boulets.

    Dans le cercle de l’état-major général, les conversations se focalisaient sur l’éternelle et inquiétante question de l’artillerie. Déjà que les vaisseaux anglais étaient meilleurs manœuvriers, leurs couleuvrines tiraient beaucoup plus loin et se rechargeaient deux fois plus vite. Facile d’imaginer les débats :

    – Bah ! Ces couleuvrines sont de calibre trop modesre. Ce n’est pas elles qui troueront nos coques !

    – Non, mais elles nous tueront du monde et fusilleront nos gréements. Nous sèmerons nos mâts derrière nous comme des fétus de paille derrière une charrette.

    – Nous ne sommes pourtant pas démunis : 2431 canons et cinquante coups par pièce, ce n’est pas rien…

    – Ouais ! Des boulets à tuer les navires de très près. C’était le dernier recours avant un abordage de pirates. Mais par le fait, nous avons sacrifié la portée au calibre et les gens d’en-face ont les moyens de demeurer à distance.

    Il faudra chercher le contact à tout prix ! Faire parler l’acier de Tolède ! Nos vingt mille soldats embarqués ne demandent que ça.

    – Chercher le contact ? Leur courir au cul ? Autant enfourcher un bœuf pour rattraper un cheval !

    – Je vous trouve bien pessimiste ! Il suffirait d’un simple calme plat pour que nos galéasses imposent leur loi. Ou alors, une brusque saute de vent, qui pourrait surprendre l’Anglais et nous donner notre chance. Dieu ne peut nous refuser cela. Avec l’aide de sa Sainte Providence,…

    – Je vois. En somme, nous partons en guerre en comptant fermement sur un miracle !

    La dernière réplique de ce dialogue imaginaire fut effectivement prononcée devant le représentant du Pape. Il l’inclut dans son rapport sans en préciser l’auteur.

    Le 9 mai au matin, l’Armada leva l’ancre et, laissant Lisbonne derrière elle, descendit majestueusement le Tage sous les vivats populaires. A peine avait-elle atteint son embouchure qu’un fort vent debout l’y bloqua jusqu’au 28.

    à suivre.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

    • Cette réponse a été modifiée le il y a 5 mois et 1 semaine par  kymiou.
    • Cette réponse a été modifiée le il y a 5 mois par  kymiou.
  • Participant
    Posts138
    Member since: 13 juin 2015

    Le problème était que le duc de Parme se tournait les pouces pendant ce temps. S’il avait pacifié Dunkerque et préparer un ravitaillements pour l’Armada l’histoire aurait été toute autre.

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    @buthler

    Un ravitaillement en munitions et en pièces de navires?
    J’imagine qu’il devait y avoir de quoi manger dans une certain nourriture.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    L’Armada avait donc enfin levé l’ancre. Huit mille marins et rameurs, cinq tercios totalisant dix-huit mille soldats et quinze cents nobles volontaires accompagnés de leur nombreuse valetaille s’empilaient comme ils pouvaient sur soixante-cinq galions et caraques armées, quatre galéasses, quatre galères atlantiques et vingt-cinq hourques surchargées du nécessaire d’une armée en campagne, avec canons sur affûts, matériel de camp et chevaux. S’ajoutaient trente-deux navires rapides, pinasses, pataches et zabras, chargés des reconnaissances, des liaisons, des aller-retours à terre et autres services.

    Au total, cent trente vaisseaux s’en allaient courir sus à l’Anglais et couvrir le débarquement de l’armée des Flandres à Douvres.

    Ils descendirent le Tage mais à son embouchure, ils trouvèrent un fort vent debout qui changea le mascaret, habituel à cet endroit, en de dangereux rapides. Les pilotes hochèrent la tête :les galions pouvaient évidemment surmonter l’obstacle ; les caraques aussi, à la rigueur. En revanche, pour les hourques, inutile d’y penser. Il fallait donc attendre.

    Ce contretemps, l’arme au pied et l’ancre au fond, avait au moins un avantage. A présent libérés du brouhaha du port et des problèmes liés aux préparatifs, les esprits avaient tout loisir de se concentrer sur les semaines à venir.

    Le conseil de la flotte se réunissait régulièrement pour peaufiner mille détails comme les consignes générales, les codes de signaux et diverses autres procédures, notamment disciplinaires. Ils fut notamment prescrit que tout capitaine désertant la place assignée à son vaisseau pour se réfugier dans quelque port serait pendu sur-le-champ.

    Penchés sur les cartes les plus récentes qu’on avait pu trouver, les pilotes espagnols, français, hollandais et Anglais discutaient des points remarquables des côtes en Manche et pointaient ceux qui seraient choisis comme zone de rendez-vous en cas d’éparpillement de la flotte : d’abord le port de La Corogne, ensuite les îles Scilly (anciennement Sorlingues).

    Les capitaines agissaient pareil. Ils pouvaient constater de visu combien les conditions de vie à bord des vaisseaux surpeuplés seraient dures. Il fallait se préparer à toute éventualité. Chacun se vit désigner sa place en vogue ordinaire et son rôle en bataille. Par exemple, les non-combattants, moines, barbiers, valets, furent affectés au bouchage des voies d’eau et à l’extinction des incendies.

    En attendant, la flotte n’était pas encore partie qu’on jetait déjà par-dessus bord des provisions prématurément gâtées et ça, ce n’était vraiment pas bon signe. On a souvent évoqué à ce propos le raid de Drake et la destruction d’un chargement de bois à tonneaux. Pour ma part, je crois plutôt que la forte demande de provisions pour l’Armada avait entraîné une pénurie de sel et que les fournisseurs avaient triché avec la juste proportion.

    Le 28 mai, le vent s’adoucit enfin. Trois coups de canon partirent du San Martin, le puissant galion portugais à 48 canons où Médina Sidonia avait installé ses quartiers (et ses soixante serviteurs personnels). C’était le signal du départ. Les vaisseaux franchirent la barre l’un après l’autre. Ce fut long : il s’écoula deux jours pleins avant que la flotte complète ne soit en mer libre.

    On comprit immédiatement que si l’Armada voulait restée groupée, elle devrait suivre les hourques à la vitesse des hourques ! Dans le cas présent, le vent fort N-N-O les repoussa vers le Sud et le reste fut bien obligé de leur faire conserve. Au bout de trois jours, la brise se calma. On entreprit alors de louvoyer péniblement vers le Nord. Ce n’est que le 9 juin que le vent tourna enfin O-S-O et que l’allure devint normale.

    Le 14, la flotte approcha de La Corogne. Il était temps. Cela faisait déjà cinq semaines que l’Armada s’alimentait sur ses vivres embarquées et la situation devenait critique. L’eau croupie des tonneaux empestait à trois pas et on ne comptait plus les pièces de viande insuffisamment salées, devenues suintantes et verdâtres, jetées par-dessus bord. Dès le 10 juin, Medina Sidonia avait écrit pour demander qu’un convoi de ravitaillement se porte à sa rencontre.

    Pour l’attendre, la flotte s’abrita derrière les îles Sisargas, à une quarantaine de kilomètres de La Corogne. Le Duc s’en expliqua dans l’une de ses lettres quotidiennes au Roi :

    « Je me garderai d’entrer à La Corogne avec la flotte afin d’éviter les désertions nombreuses qui ne sauraient manquer ».

    Le conseil des chefs d’escadre approuva : on resterait là jusqu’à l’arrivée des vivres. Sitôt celles-ci reçues, on cinglerait comme prévu vers les îles Scilly, à l’extrême pointe des Cornouailles.

    Tempête et débandade.

    Oui mais, appréciez la suite. On observa, le 19 juin, les signes d’une tempête en approche. Le vent soufflait en rafale et la mer grossissait. Il s’agissait en fait d’un coup de tabac saisonnier particulier à la région. Rien de grave. Quoique parfois violent, cet épisode était toujours bref.

    Seulement, en bon terrien qu’il était, le Duc surestima le danger et courut se réfugier à La Corogne. Après un certain flottement, une parie de l’Armada le suivit. « Après tout, si le San Martin donne l’exemple… ». Mais la nuit surprit beaucoup de vaisseaux qui durent s’ancrer au dehors de la rade, ce qui les laissait fâcheusement à découvert. Un dernier groupe de vaisseaux était resté aux Sisagas ; sans doute étaient-ils trop loin pour avoir remarqué le mouvement du San Martin.

    Pour sérieuse qu’elle fût, la tempête ne dura effectivement que quelques heures. Au matin, Médina Sidonia trouva l’horizon vide. Il avait perdu la moitié de son Armada ! Admettez que cela la fichait mal alors que, quelques jours plus tôt, il avait menacé de pendaison les capitaines qui auraient osé faire pareil. Pire : il avait contrevenu à ses propres ordres avant même que la tempête n’ait éclaté !

    La journée se passa dans l’angoisse. Puis, les nouvelles commencèrent à arriver. Dix voiles passablement secouées s’étaient retrouvées à Viveiro, plus à l’Est. On signalait deux galéasses « fort éprouvées » au port de Gijon. Aucune idée où se trouvaient les deux autres ! En fin de journée, l’escadre de Biscaye ralliait La Corogne avec l’amiral Juan de Recalde de fort méchante humeur : son galion capitan, le Santa Ana, avait perdu son grand mât.

    Les pataches les plus rapides se dispersèrent à la recherche des derniers manquants. Elles finirent par retrouver un galion et neuf hourques dont le Santiago ( la fameuse Urca de las Mujeres, vous vous souvenez ?) attendant aux Scilly, en entrée de Manche, conformément aux ordres puisque ces îles étaient le point de rendez-vous prévu.

    Quand il apprit qu’il devait revenir à La Corogne, l’amiral Juan de Medina, de la dunette de son Grand Grifon ( 650 tonneaux, 38 canons) ne put cacher sa colère : ce que ses mauvais cargos avaient pu faire, le reste de la flotte le pouvait tout autant. De plus, il avait capturé une hourque volée naguère par les Anglais, échangé des bordées avec un détachement venu le reconnaître et obtenus par des pêcheurs d’importants renseignements sur le dispositif ennemi. A présent que les Anglais étaient prévenus, voilà qu’il devait tout abandonner pour rejoindre un port espagnol !

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    Tandis que les derniers égarés revenaient l’un après l’autre à La Corogne, le Duc fignolait les détails d’une lettre à Philippe. Il avança quelque peu l’heure de la tempête, en grossit démesurément la violence, souligna que la flotte l’avait échappé belle et que ce contretemps permettrait de charger des vivres fraîches.

    Le dernier point n’était pas faux. Les vivres arrivaient enfin et on peut supposer qu’elles étaient cette fois de bonne qualité. Après tout, ils étaient en Galice, qui est à l’Espagne ce que la Bretagne est à la France : une terre celtique où les exigences de la mer, on connaît.

    Le coup de blues de Médina Sidonia.

    Au sein du conseil de l’Armada, l’ambiance devait être lourde. L’initiative du Duc avait provoqué d’énormes dégâts dans la flotte. Outre le mât brisé de la capitane de l’escadre de Biscaye, il y avait les gouvernails une fois de plus arrachés de deux galéasses sans compter la perte de nombreuses grosses ancres, celles sur lesquelles on comptait précisément pour mordre dans les fonds sableux des Flandres.

    Pour ne rien arranger, Juan de Medina – celui qu’on avait été rechercher avec ses hourques aux Scilly – en faisait des tonnes sur ses succès contre les Anglais. Il avait même fait rapport au roi (en égratignant Médina Sidonia au passage). On peut le comprendre : comme amiral des navires de charge, il occupait la moins glorieuse des affectations et on le lui avait fait sentir. Alors quelle revanche !

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    Don Alonzo Perez de Guzman, septième duc de Medina Sidonia, portraituré ici à l’époque de ce récit. Il avait trente-huit ans.

    Le 24 mai, le Duc tout penaud écrivit au roi une lettre étonnante. Elle commençait par les rappels habituels sur son incompétence des choses de la mer, de l’idée bizarre qu’avait eue Philippe de le choisir alors qu’il n’était même pas militaire, etc… mais il poursuivit par un résumé du mauvais état de la flotte, de l’insuffisance de ses vivres. Même la situation sanitaire désastreuse des équipages était mentionnée. Et il en arrive à cette conclusion :

    Pour attaquer un royaume si puissant (l’Angleterre) et qui a tant d’alliés, allons-nous vraiment au succès dans ces conditions ? Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de conclure avec les ennemis quelque accord honorable ?

    Un commandant en chef proposant à son roi de déposer les armes avant même d’ouvrir les hostilités, cela ne se voit pas tous les jours ! Ces lignes pesèrent lourd dans la réputation de Medina Sidonia et posent bien le problème de l’interprétation dans la science de l’Histoire. Beaucoup d’historiens (surtout espagnols) n’y virent que lâcheté et défaitisme. Pour d’autres, c’était la marque d’un esprit lucide et loyal envers son roi. Comment trancher ?

    On ignore tout de la réaction du roi. Il était peu expansif par nature. Il faut dire aussi qu’il avait reçu quelques jours auparavant une lettre d’Alexandre Farnèse allant dans le même sens. Le duc de Parme n’avait rien d’un amateur ; on le considère encore aujourd’hui comme l’un des grands tacticiens du 16ème siècle.

    Un débarquement, écrivait-il, lui semble douteux. Son armée avait littéralement pourri sur pied au cours de l’hiver. On ne comptait plus les malades ni les morts sans parler des désertions. Dès lors, il conseillait lui aussi d’engager des pourparlers diplomatiques avant que le pire ne se produise.

    Philippe II ne voulut rien entendre. Trop de fonds avaient déjà été versés dans l’entreprise, sans compter que les préparatifs étaient passionnément suivis dans toute l’Europe et qu’il y allait de sa crédibilité. N’était-il pas le plus puissant monarque du continent ?

    A Medina Sidonia, sa réponse fut très claire :

    « Mon intention est de ne pas me désister de l’entreprise mais de poursuivre ce qui est commencé en contournant tous les obstacles. Vous dépenserez l’argent qui vous reste à acheter des vivres frais, et veillez cette fois à ce qu’ils se conservent, sans vous laisser berner comme à Lisbonne. Soyez prêt à appareiller le jour où vous en recevrez l’ordre ».

    L’ordre en question, Philippe le laissa quelques jours en suspens. On l’avait informé que les réparations avançaient bon train et que l’amélioration de l’ordinaire rendait ses forces aux équipages. C’est finalement le 12 juillet qu’il lança le feu vert. Las ! La météo affichait calme plat. L’Armada dut encore attendre jusqu’au 23 avant de lever l’ancre. Encore perdit-elle plusieurs heures à attendre la galéasse Zuñiga dont le gouvernail, une fois de plus, venait de se fausser.

    Enfin, poussée par une bonne brise de S-O, la flotte disparut à l’horizon. Prochaine étape : les îles Scilly. Nous étions le 22 juillet 1588.

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    Et à Londres ?

    Les Anglais étaient dans le flou le plus complet. Ils savaient que l’Armada avait appareillé de Lisbonne le 9 mai, ce qui laissait supposer son arrivée en Manche vers le 20.. Dans cette perspective, l’essentiel des navires qui relâchaient à Douvres fut envoyé à Plymouth renforcer les vaisseaux qui s’y trouvaient déjà. Le lord-amiral Howard of Effingham et Francis Drake, qui lui servait d’adjoint, disposaient ainsi de 105 navires comprenant 19 vaisseaux royaux et 46 grosses unités auxiliaires – en fait le gratin des pirates, mobilisés pour la circonstance. Le reste n’était que des bâtiments légers comptant pour peu de choses.

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    L’Ark Royal, premier du nom, vaisseau amiral de Lord Howard ; 812 tonneaux, 4 canons de 60 livres, 4 de 30, 12 de 18, 12 de 9, 6 de 6 et 17 pièces légères.

    La position de l’Armada resta inconnue jusqu’à la troisième semaine de juin, quand elle fut signalée à La Corogne sans autres détails. Comme les Anglais ignoraient tout des malheurs de Medina Sidonia, je suppose qu’ils devaient s’expliquer ce retard par le souci de se synchroniser avec l’armée du duc de Parme et que cette dernière n’était pas encore prête.

    Drake piaffait d’impatience. Il insistait pour mener une attaque sur le port galicien ou, du moins, y mener une vigoureuse reconnaissance. Seulement, la reine Élisabeth ne voulait pas en entendre parler. Elle renâclait de plus en plus à entretenir à quai une flotte jusqu’ici inutile et la lancer en mer coûterait encore plus cher. D’ailleurs, elle y croyait de moins en moins, à cette invasion. S’abstenir de toute provocation conduirait peut-être aux « accords honorables » dont rêvait Médina Sidonia dans sa fameuse lettre.

    Comme la reine connaissait bien la bande de forbans qui lui servait de Royal Navy, elle prit ses précautions contre toute sortie intempestive : ses équipages seraient alimentés au jour le jour. Sans réserves de vivres, nul n’aurait eu l’idée saugrenue de lever l’ancre à la sauvette.

    Puis survint l’incident des îles Scilly. L’Armada, enfin !… Mais le vaisseau envoyé en reconnaissance revint avec d’étranges nouvelles. En fait de force d’invasion, il avait comptabilisé un unique galion et une dizaine de hourques dont une chargée de jeunes femmes visiblement peu farouches ! Les Espagnols ne s’étaient d’ailleurs pas éternisé et avaient disparu plein Sud.

    On peut comprendre leur stupeur. Imaginez la perplexité des Allemands si, au matin du 6 juin 1944, ils avaient vu approcher d’Omaha un croiseur allié escortant quelques cargos dont un bordel militaire de campagne !

    Cette expectative devenait ridicule. Drake décida d’agir contre les ordres de la Reine. Il rogna sur les arrivages de vivres quotidiennes pour se constituer une réserve. Cela prit des semaines mais, le 17 juillet, il leva l’ancre avec assez de nourriture pour gagner La Corogne à la tête d’une partie de sa flotte, frapper et revenir. Il était presque arrivé quand le vent tourna S-O. Impossible de mettre en panne : cela aurait été la famine. Furibond, Drake ordonna le retour et rentra à Plymouth le 22.

    Le 22 juillet, le jour même de l’appareillage de l’Armada…

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Samedi 23 juillet 1588.

    Vent favorable mais petite allure à cause des hourques

    Mardi 26 juillet

    Mer houleuse, trop pour les galères qui s’éloignent vers un port français.

    Mercredi 27 juillet

    Mer forte et vents déchaînés. Une vague arrache le balcon de poupe du San Cristobal, la capitane de l’escadre de Castille (Diégo Florès).

    Jeudi 28 juillet

    Manquent 40 navires, dont toute l’escadre d’Andalousie ! On attend.

    Vendredi 29 juillet

    L’Armada est à nouveau réunie. La galéasse San Lorenzo a une fois de plus cassé son gouvernail. On répare. Recalde abandonne le Santa Ana, très mal en point et emprunte à l’escadre du Portugal le puissant galion San Juan, 50 canons. Le soir, le cap Lizard, extrême-pointe des Cornouailles, est en vue.

    Samedi 30 juillet.

    Sur la côte, des feux s’allument de proche en proche vers l’Est. L’arrivée de l’Armada sera bientôt connue à Plymouth. A l’aube, l’alferez (enseigne de vaisseau) Juan Gil part en reconnaissance sur une patache rapide. On tient conseil sur le San Martin.

    Pour Alonzo de Leiva et Pedro de Valdez : d’abord neutraliser l’ennemi. L’infanterie embarquée pourrait s’emparer du port sans grande résistance pendant que l’Armada attaquera le chenal vent en poupe. Un piège parfait.

    Miguel de Oquendo ajoute qu’il serait de toute façon aventureux de s’engager dans la Manche, où il n’y a pas de port ami, sans savoir où en sont les préparatifs de l’armée des Flandres.

    Juan de Recalde partage leur avis.

    Medina Sidonia préférerait marcher sur l’île de Wight où l’on attendra des nouvelles du duc de Parme. Ce fayot de Diego Florès abonde dans son sens. Après vote, décision d’attaquer Plymouth mais seulement si les circonstances sont favorables.

    L’Armada tenait l’ordre d’une armée en marche : d’abord l’escadre du Levant (Martin de Bertendona) accompagnée des quatre galéasses, venait ensuite le Duc et l’escadre du Portugal, suivi de l’escadre de Castille (Diego Florès), puis les hourques (Juan de Medina) protégées sur leurs flancs par les escadres d’Andalousie (Pedro de Valdès) et de Guipuzcoa (Oquendo). L’escadre de Biscaye (Recalde) fermait la formation.

    Mais Juan Gil revient en soirée : presque toute la flotte adverse est sortie du port, marchant plein sud. Les derniers sont encore dans le chenal. L’effet de surprise sur Plymouth a échoué. Il s’en était fallu de vingt-quatre heures, les vingt-quatre heures passées à se regrouper le jeudi précédent au lieu de foncer bille en tête.

    Marchant plein sud… ! En réalité, les Anglais profitent de la nuit pour incurver leur course vers l’ouest, remonter l’Armada et lui prendre le vent.

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1514588470.jpg

    En haut à droite, Plymouth d’où est sortie la flotte anglaise. On voit bien, à gauche, ses vaisseaux en train d’achever leur manœuvre de contournement par le large. Notez à l’avant-plan à droite une des quatre galéasses espagnoles.

    Dimanche 31 juillet.

    Les Anglais (80) ont donc contourné les Espagnols, la plupart par le sud, les derniers par le nord. Les Biscayens de l’arrière-garde les canonnent sans succès.

    Le Duc donne le signal convenu de longue date pour cette situation. La flotte adopte alors une formation que les Anglais, qui en percevaient le front concave, interprétèrent d’abord comme un croissant. C’était classique avec des galères en Méditerranée mais impossible à maintenir en mer océane avec des voiliers, surtout quand ils sont aussi disparates que ceux de l’Armada.

    En réalité, le dispositif adopté est plus complexe et rappelle le mouvement des bataillons à terre. L’avant-garde réduit sa voilure en se portant sur la droite, devenant le flanc tribord (sous le commandement d’Alonzo de Leiva) ; l’arrière-garde accélère en déviant vers la gauche pour couvrir le flanc bâbord (sous Juan de Recalde). Par sa précision, la manœuvre impressionne beaucoup les Anglais.

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1514589165.png

    C’est un ordre défensif très efficace, capable de contrer simultanément des attaques venues de l’arrière et de l’avant. Il fallait en effet compter avec l’escadre de Lord Seymour, demeurée à Douvres et qui pouvait survenir n’importe quand.

    La flotte de Lord Howard ne pouvait pas mener d’attaques au centre car elle aurait été immédiatement enveloppée. S’en serait suivi une mêlée suivie de ces abordages que les Anglais craignaient tant. Restaient les pointes du « croissant », où les attendaient leurs plus puissants adversaires, galions et galéasses.

    Confiants dans leur artillerie supérieure, Howard et Drake se divisent en deux forces qui lancent leur attaque sur le navire le plus extrême de chaque pointe, celui que les autres auraient le plus de mal à secourir en remontant au vent.

    Howard attaque à droite. L’Ark Royal avance avec son corps d’escadre. Alonzo de Leiva lui oppose sa Rata Santa Maria Encoronada – une robuste caraque de 840 tonneaux portant 35 canons – suivie de toute l’escadre du Levant. Le match nul est immédiat : les Anglais manœuvrent vite et bien. Ils criblent de loin les Espagnols trop lourds pour forcer l’approche. En revanche, le faible calibre de leurs couleuvrines s’enfoncent dans les coques épaisses sans les percer. Les petits boulets n’ont de réelle efficacité que dans les gréements dont ils écorchent les mâts, défoncent les nids de pie, trouent les voiles et coupent les haubans.

    A l’autre extrémité, nous trouvons le gratin des pirates mobilisés : Francis Drake sur le Revenge, Martin Frobisher sur le Triumph et John Hawkins sur le Victory. Ils tirent un feu d’enfer sur l’escadre de Biscaye et notamment les vaisseaux supplétifs, commandés par de simples capitaines marchands plus ou moins enrôlés de force. Terrifiés, ils quittent la formation pour se réfugier parmi les hourques. Le San Juan de Recalde et le Gran Grin de Diego de Pimenetel essuieront donc seuls, deux heures durant, les tirs de huit Anglais qui passent et repassent sans qu’il soit possible de les intercepter. Finalement, Médina Sidonia, sur son San Martin, intervint en personne avec l’escadre du Portugal et deux galéasses après avoir contourné toute l’Armada.

    Le déséquilibre devenait trop grand. Les Anglais, déçus, rompent le combat en début d’après-midi. Après avoir vainement tenté de les poursuivre, le Duc renonce vers 17 heures et donne l’ordre à l’Armada, en complet désordre, de se reformer.

    Mais la journée n’est pas finie.

    La réorganisation provoque une certaine confusion. La caraque Santa Catalina vient donner dans la proue de la capitane andalouse de Pedro de Valdès. Son beaupré et sa voile arrachés, le Nuestra Señora del Rosario se met en travers du vent qui, aussitôt, lui abat son mât d’artimon, la vergue du grand mât et une partie de son haubanage !

    Valdès fait tirer du canon pour réclamer de l’aide. Médina Sidonia vire pour répondre à l’appel quand un flash suivi d’un roulement de tonnerre illumine le crépuscule : la sainte-barbe du San Salvador, troisième vaisseau en taille de l’escadre de Guipuzcoa, vient de sauter. Ce n’est pas le genre d’explosion de cinéma qui vous pulvérise un bateau en petit bois : la poudre noire n’est pas tassée dans les barils. C’est plutôt comme un immense coup de chalumeau balayant la poupe, les coursives, le pont, les cales. Des hommes sont incinérés sur place, d’autres se jettent à l’eau les vêtements en feu. C’est l’enfer mais le bateau flotte toujours.

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1514588999.jpg

    Le San Martin se détourne vers le lieu de l’accident (c’en était sûrement un) et les secours s’organisent. Deux pinasses à rames orientent le San Salvador pour que le vent ne propage pas l’incendie vers la proue. Des volontaires montent à bord, font la chaîne avec des seaux et parviennent assez rapidement à éteindre le brasier. Les blessés, atrocement brûlés, sont dirigés vers les deux hourques-hôpitaux. On comptera au total environ deux cent-cinquante victimes.

    Quand le San Salvador est définitivement évacué, ce n’est plus qu’une sorte de vaisseau fantôme sans mâts ni pont, noir et fumant, empestant la chair brûlée mais toujours à flots.

    Pendant ce temps, le Rosario tente de rejoindre les hourques sous voilure de misaine et perroquet de grand mât. Mais ce dernier, en partie délesté, s’effondre à son tour. Désormais réduite à l’état de ponton, voici la capitane de l’escadre andalouse définitivement immobilisée. Le Duc hésite à intervenir. Estimant qu’il ne pouvait pas mettre en danger toute la flotte pour secourir un seul navire, il l’abandonne à son sort à l’indignation générale. C’est logique mais scandaleux pour l’époque. Médina Sidonia le payera cher en points de réputation, malgré ses efforts pour faire porter le chapeau à son conseiller (nommé par le roi) Diégo Florès, qui détestait son cousin Pedro de Valdès.

    Comme les fonds sonnants et trébuchants de l’Armada avaient été répartis sur plusieurs navires, dont précisément le Rosario. Médina Sidonia envoya froidement une patache récupérer les coffres. On sait l’accueil que lui réserva Pedro de Valdès, furibond :

    « Là où je risque ma vie et celle de tant de chevaliers et de hidalgos, on peut aussi, sans doute, risquer un petit peu d’or ! »

    La patache revint sans les ducats. Purent cependant passer à son bord quatre pilotes anglais, des catholiques passibles de la corde pour haute trahison s’ils étaient capturés.

    A neuf heures du soir, le Rosario se retrouva seul avec, à quatre kilomètres à l’Ouest, la flotte anglaise en approche…

    La Royal Navy fait son debriefing.

    Contrairement à ce qu’on pouvait attendre, les Anglais ignorèrent les deux proies isolées et poursuivirent leur vogue derrière l’Armada. Après les combats de la journée, les capitaines avaient tenu conseil sous l’égide de l’amiral Howard.

    On aurait pu croire qu’ils étaient satisfaits. Le contournement magistral de l’Armada pour lui prendre le vent leur avait donné raison : la manœuvrabilité de leurs navires l’emportait largement sur celle des pachydermes du roi Philippe. Pareil pour l’artillerie. Leurs couleuvrines tiraient plus loin et se rechargeaient plus vite que les grosses pièces à courte portée de leurs adversaires.

    Ils étaient pourtant dépités. D’abord parce que les bouches à feu anglaises égratignaient les coques ibériques bien plus qu’ils ne les trouaient. Certes, les petits boulets provoquaient des dégâts effrayants dans les superstructures mais, justement, les Espagnols supportaient bien le feu malgré leurs pertes. C’était une surprise particulièrement pénible pour les pirates – c’est-à-dire la majorité des unités de la flotte – habitués à ce que le galion marchand intercepté se rende au premier coup de semonce.

    Ils sont déterminés à vendre chèrement leur vie, aurait grommelé Drake.

    Comme ils devaient à tout prix éviter les abordages sous peine d’être écrasés sous le nombre, il avait semblé aux Anglais qu’ils devaient chercher à disperser l’Armada pour en réduire les vaisseaux les uns après les autres. Mais ils avaient constaté que l’habitude des convois avait donné aux Espagnols beaucoup d’habileté pour retrouver leur cohésion après chaque attaque. Un peu comme l’éponge pressée retrouve sa forme dès qu’on la lâche.

    Howard en avait tiré ses conclusions. Comme le but ultime de l’Armada était de soutenir la traversée du Pas-de-Calais par l’armée du duc de Parme mais comme celle-ci – on le savait par les Hollandais – n’était pas encore prête, il fallait repousser les Espagnols jusqu’en mer du Nord, d’où ils ne pourrait pas revenir à cause des vents d’Ouest. La tactique était donc de maintenir la pression sans laisser à l’ennemi la possibilité de s’ancrer quelque part, à l’île de Wight par exemple.

    Cela impliquait qu’on ne perdrait pas de temps à arraisonner les vaisseaux éclopés que l’Armada laisserait derrière elle, notamment le Rosario et les belles perspectives de butin qu’il offrait. Là, Drake, Horbisher, Hawkins et les autres pirates firent la grimace mais bon : le salut de la Patrie avant tout, n’est-il pas ?

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1514589785.png

    Lord Charles Howard, Martin Frobisher et John Hawkins

    Howard leva la séance. Il faisait nuit noire. S’avisant qu’il était debout depuis trente-six heures, il voulut se reposer un peu et céda le commandement à Francis Drake. Consigne : le Revenge prendra la tête de la flotte et se guidera sur les fanaux de poupe de l’Armada, qu’on distingue à l’horizon. Les vaisseaux anglais suivront à la queue-leu-leu, chaque timonier gardant le regard rivé sur la lanterne de celui qui le précède.

    Autant confier les clefs du coffre-fort à Arsène Lupin !

    À suivre car la nuit n’est pas finie !

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

    • Cette réponse a été modifiée le il y a 5 mois et 1 semaine par  kymiou.
    • Cette réponse a été modifiée le il y a 5 mois par  kymiou.
  • Participant
    Posts42
    Member since: 10 mars 2017

    REMARQUABLEMENT Bien présenté. Une question, sais tu combien dhommes officiaient sur le San Salvador ? Sachant qu’il y a 250 blessés.

  • Participant
    Posts544
    Member since: 21 avril 2012

    Salut à tous ! B)

    Excellent sujet et fort bien présenté, merci. 🙂

    Combien d’hommes sur le San Salvador ? Difficile à dire. :unsure:

    Miguel de Oquendo commandait l’escadron de Guipúzcoa, qui comprenait dix galions et dont faisait partie le San Salvador.

    Le San Salvador était, comme kymiou nous l’a dit, le troisième vaisseau en taille. Le San Salvador aurait porté 25 canons et perdu une vingtaine d’hommes au combat contre les Anglais… AVANT l’explosion qui, apparemment, était vraiment un accident. 😉

    En tous cas, la sainte-barbe qui explose :ohmy: , ce n’est pas du tout de la rigolade ! C’est une des pires choses qui pouvaient arriver aux marins d’alors !

    Mais dur de dire combien d’hommes se trouvaient sur le San Salvador… surtout qu’il y avait des nobles (des volontaires dit-on) en plus des marins, leurs valets, des soldats et même des prêtres (presque 300 auraient rejoint l’expédition).

    D’ailleurs, ces 250 blessés, ne s’agit-il QUE des blessés du San Salvador ? A priori, les blessés de TOUS les navires concerné par cette escarmouche contre les Anglais étaient bien amenés sur les hourques-hôpitaux, non ? B)

    J’ai hâte de lire la suite de cet excellent thème…

    Question :
    Cette campagne navale est bien sûr considérée comme une défaite espagnole. Pourtant, COMBIEN de navires les Anglais ont-ils réussis à couler et COMBIEN de navires les Espagnols ont-ils perdus à cause des éléments naturels ? :huh:

    La guerre, c'est l'histoire de l'humanité !
    Vouloir juger sans (bien) connaître, n'est-ce pas là le meilleur moyen de se tromper ?

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Merci pour vos interventions. Je me sentais un peu seul ces derniers jours. 😉

    A propos du San Salvador, j’ai pris grand soin de ne pas parler de blessés et de morts mais de VICTIMES. Le chiffre donné semble être le nombre de moribonds amenés sur les hourques-hôpitaux, mais on sait bien que les grands brûlés n’ont guère d’illusions à se faire. De plus, quand les Anglais montèrent à bord, ils peignirent un sinistre tableau fait de flaques de sang, de corps déchiquetés et de membres arrachés à moitié fondus. Bref, ce nombre de deux cent-cinquante ne doit pas être vu comme celui des pertes mais plutôt comme celui de ceux qui ne sont pas morts dans la seconde même de l’explosion.

    Quant au nombre de passagers sur le San Salvador, on ne peut que spéculer. Une centaine de matelots, cent cinquante canonniers, les engagés volontaires et leur personnel, des détachements de l’armée embarquée… Six cents est plausible, huit cents aussi. Allez savoir !

    COMBIEN de navires les Anglais ont-ils réussis à couler (…) ?

    Ah ! Une question facile : AUCUN. A ma connaissance, le seul navire coulé en combat dans la Manche fut la très petite patache anglaise Pleasure. Un coup de chance ou de malchance, selon le point de vue.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts42
    Member since: 10 mars 2017

    600-800 mon dieu c’est impressionnant. J’imagine pas l’état hygiénique du navire et des maladies qui pouvaient en découler 🙂 dès centaines de matelots entassés dans leur quartiers. En tout cas hâte de lire la suite cest prenant. Si un sujet medieval te donne l’envie d’écrire un dossier dessu jaurai hâte de lire sa 🙂

  • Participant
    Posts544
    Member since: 21 avril 2012

    Aucun navire espagnol directement coulé par les Anglais ?! :ohmy:

    Je savais qu’il devait y en avoir eu peu, mais c’est quand même étonnant… 😉

    San Salvador : 6 à 800 hommes à bord, ça me paraît effectivement être un nombre plausible pour l’époque.

    @nassau : En effet, les conditions d’hygiènes étaient alors tout à fait déplorables 🙁 … mais bon, ils étaient en guerre et devaient parer au plus urgent. Du coup, le reste comptait très peu.

    Vivement la suite ! B)

    La guerre, c'est l'histoire de l'humanité !
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  • Participant
    Posts42
    Member since: 10 mars 2017

    Quand on voit dans la plus part des guerres d’avant XX eme siècle le nombre de morts de maladies par rapport à ceux morts en plein combat sa devait tellement etre frustrant pour les généraux et rois de voir leurs armees perdent un grand pourcentage avant le combat. Imaginez un soldat ou un marin qui part 3 ans en campagne pour au final mourir de maladies :/.

  • Participant
    Posts544
    Member since: 21 avril 2012

    Effectivement, ça devait être très frustrant… (Même si trois ans de campagne ne signifie pas forcément trois ans en plein cœur de batailles.)

    En plus, et surtout lorsqu’il est question de navires comme pour l’Armada, il ne faut pas tenir compte que des maladies, mais aussi des intempéries, qui peuvent s’avérer tout à fait désastreuses. 🙁

    La guerre, c'est l'histoire de l'humanité !
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  • Participant
    Posts1194
    Member since: 12 avril 2012

    Je vais probablement dire des conneries mais ….

    pourquoi ne pas avoir envoyé l’armada espagnol par petit groupe au fur et à mesure vers la Flandre ? Cela aurait certes détruit l’élément de surprise mais une menace précise peut peser lourd dans une négociation. En plus de permettre un ravitaillement régulier en or et hommes pour l’armée des Flandres, il est plus facile de gérer de petits groupes de navires aptes à dire merde aux pirates qu’une flotte de cette taille avec un rentier sans expérience à sa tête.

    ou bien d’essayer de négocier avec la France pour un voyage de port en port, permettant un ravitaillement régulier en plus de conserver une cohésion de la flotte.

    Un point, c'est tout.

    Et deux si t'insistes.

  • Participant
    Posts544
    Member since: 21 avril 2012

    Il faudrait alors préciser quelques données… B)

    Par exemple, avant d’essayer d’envoyer l’Armada espagnole par petits groupes, se renseigner sur les forces que les Anglais pouvaient rassembler. Les Anglais n’avaient pas que des pirates (ou des corsaires, plutôt) à disposition, mais bel et bien une véritable flotte composée de nombreux galions. 😉

    Dès lors, envoyer l’Armada par petits paquets, n’était-ce pas le meilleur moyen de la sacrifier… de les envoyer au massacre au fur et à mesure ? :huh:

    Quant à faire voyager l’Armada de port français en port français… cela aurait peut-être pu aider niveau ravitaillement (les navires n’emportaient-ils pas déjà assez de vivres ? :huh: ), mais cela aurait ralenti le mouvement global de la flotte. Perte de l’élément de surprise, voire même perte éventuelle de l’initiative… 😉

    Et pour la cohésion de la flotte, si presque 130 navires doivent entrer dans les ports quasiment à tour de rôle… Niveau logistique, ça peut être plus subtil qu’il n’y paraît de prime abord. B)

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  • Participant
    Posts1194
    Member since: 12 avril 2012

    Pas nécessairement. Obliger les anglais à mobiliser leur flotte en permanence là où les espagnols n’envoient que des groupes juste assez fort pour résister aux pirates, cela peut être option si l’Espagne a les reins assez solide pour supporter les pertes le temps que les caisses de l’angleterre se vide.
    Un massacre ? assurément après un moment mais c’était une des options que j’avais en tête. Faire rentrer l’angleterre dans une logique d’attrition. Cela aurait eu de plus l’avantage de libérer des anglais les transports de métaux précieux en provenance des colonies américaines.

    Il me manque bien sûr les connaissances requises (si les espagnols peuvent supporter les lourdes pertes navales, la réaction des anglais, l’état du reste de l’empire espagnol ….), je me contente de réfléchir à un plan alternatif plausible avec le peu d’info dont je dispose ^^

    Un point, c'est tout.

    Et deux si t'insistes.

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    La nuit agitée de Lord Howard.

    L’amiral anglais était donc parti se reposer en laissant la conduite de sa flotte à son suppléant Francis Drake, dont c’était après tout le rôle. Son Revenge marchait en tête, suivi de ses deux conserves ordinaires, le Mary Rose et le White Bear. L’Ark Royal venait ensuite.

    Deux heures plus tard, on vint tirer Howard de dessous sa couette avec une nouvelle inquiétante : les fanaux de Drake et de son escorte avaient disparus ! Il a dû accélérer, mais pourquoi ? L’amiral croit comprendre. Les Espagnols cherchent sans doute à prendre de l’avance et gagner le temps nécessaire pour se placer en position défensive sous le vent de l’île de Wight. Ce fin renard de Drake l’a remarqué et à suivi. A l’amiral de combler l’écart. Il ordonne de sortir toute la toile et l’Ark Royal bondit en avant.

    Les minutes s’écoulent, puis les quarts-heure. Tous les yeux scrutent l’obscurité. Enfin : « Fanal droit devant ! ». Drake est retrouvé, mais il est vraiment loin. On maintient l’allure. Le fanal grossit petit à petit. On en distingue bientôt deux autres. Le Mary Rose et le White Bear, parbleu !

    Ben non. Car les lanternes de poupe commencent à se multiplier et l’aube naissante révèle la méprise. C’est vers toute l’Armada que fonce Lord Howard ! Et tout seul encore car sa propre flotte est hors de vue. Si l’Ark Royal avait eu des freins, on les aurait entendu crisser…

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1514747252.png

    Il se trouve que le premier Espagnol à le remarquer est précisément celui qui, mieux que tout autre, peut réagir : Hugo de Montcada, amiral des galéasses. Mais il n’a pas la fougue de Recalde ou d’Oquendo, qui auraient foncé d’abord, quitte à en demander la permission ensuite. Don Hugo signale donc à Médina Sidonia que le vaisseau amiral ennemi est à sa portée. Avec les deux cents canons additionnés de ses quatre galéasses, il se fait fort de fixer l’ennemi le temps que les galions accourent. La réponse arrive : non.

    Ulcéré, Montcada se retire sur son navire tandis qu’Howard, tout penaud, vire de bord et s’éloigne sans être inquiété. Qu’est-ce qui a pu passer par la tête du Capitaine Général de la Mer Océane ?!! Coincer le Lord Amiral, c’était pourtant aspirer toute sa flotte dans une mêlée qui s’achèverait ENFIN en abordages.

    Il n’y a qu’une explication. Le Moyen-Âge n’est pas si loin et les vieilles règles de chevalerie existent toujours. Parmi elles : « Le vaisseau amiral ennemi est l’adversaire privilégié du nôtre ». Nul ne peut s’interposer dans ce duel au sommet. On a beau être dans le dernier quart du 16ème siècle, ces principes hantent encore les neurones. Ils expliquent le tollé provoqué par l’abandon du Rosario, vu comme la trahison d’un suzerain envers son vassal. Cela explique aussi, côté anglais, le geste de Lord Howard qui, avant d’attaquer le premier jour, envoya une patache tirer un boulet minuscule sur un galion. C’était comme jeter son gant à celui qu’on défie.

    Pour l’occasion, l’amiral y avait instillé une touche d’humour anglais : le coup tiré, la patache vira de bord et présenta aux Espagnols son nom inscrit sur sa poupe : Disdain.

    Une si tentante épave.

    Mais ici, plus question d’humour. Il était gros comme un boulet de trente livres, l’œuf que Howard avait à peler avec Drake. Revenu près de sa flotte, il apprit – ben voyons ! – que ce dernier s’était esquivé pour capturer le Rosario. Conscient que son navire était indéfendable, Pedro de Valdès avait déposé les armes en échange de garanties honorables. Drake accorda à ses hommes le pillage des bagages et des cabines, sauf celle de l’amiral espagnol où il trouva une fraction du trésor de l’Armada : cinquante-cinq mille ducats d’or. Quant à Don Pedro, il fut traité en invité de marque : un chef d’escadre du roi Philippe vaut son pesant de rançon !

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1515166945.png
    La reddition de Pedro de Valdès. Il demeura sept ans à la Tour de Londres avant d’être échangé contre des prisonniers anglais… et une rançon, ça va de soi !

    L’explication avec Howard a dû être orageuse. En guise d’explications, Drake soutint qu’il avait cru voir des Espagnols remonter le vent par le nord. N’en étant pas certain, il prit le parti de les suivre en éteignant sa lanterne de poupe pour éviter de traîner toute la flotte à sa suite. Il s’est avéré que ces navires n’étaient que d’inoffensifs pêcheurs. C’est en revenant prendre son poste qu’il est tombé par hasard – mais vraiment par hasard, figurez-vous – sur le Rosario. Voilà.

    Nul ne fut dupe, bien sûr, pourtant les choses s’arrêtèrent là. Howard était lucide. La reine toucherait quarante pour cent des ducats sans compter un vaisseau de 1150 tonneaux et 46 canons, légèrement scalpé certes, mais vieux d’à peine trois ans et réparable à peu de frais. Drake resterait encore longtemps le chouchou de Sa Majesté et, à ce titre, inattaquable.

    .

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  • Participant
    Posts544
    Member since: 21 avril 2012

    Eh bien, décidément, Lord Howard fonçant avec seulement l’Ark Royal, vaisseau amiral et galion d’environ 55 canons, droit contre l’Armada… 😆 Bon, il a été induit en erreur par les conditions atmosphériques notamment. :pinch:

    En tous cas, il a eu de la chance qu’une certaine forme de chevalerie prévalait encore. 🙂 Pourtant, s’il avait croisé Recalde ou Oquendo, cela aurait peut-être été différent. Quant à Don Hugo, s’il avait directement 200 canons à opposer aux 55 des Anglais… il devait quand même être bien tentant de tirer quelques bordées, même sans trop insister !

    Que serait-il advenu de la rivalité “Drake-Howard” si ce dernier s’était fait capturer en mer ? 😉 En tout cas, Drake a marqué un point de plus en capturant le Rosario (même s’il était “légèrement scalpé” 😆 ). Ce navire était en effet le plus gros navire de l’escadron andalous de l’Armada…

    Je dois avouer que j’ai beaucoup aimé découvrir l’anecdote du Disdain. B)

    Mais, au fait, combien de galions les Anglais pouvaient-ils alors exactement aligner ?

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  • Participant
    Posts2925
    Member since: 26 février 2013

    Quand on voit dans la plus part des guerres d’avant XX eme siècle le nombre de morts de maladies par rapport à ceux morts en plein combat sa devait tellement etre frustrant pour les généraux et rois de voir leurs armees perdent un grand pourcentage avant le combat. Imaginez un soldat ou un marin qui part 3 ans en campagne pour au final mourir de maladies :/.

    Même au XXème siècle on meurt énormément de maladie en campagne, la 1ère guerre mondiale est célèbre pour sa grippe espagnole, mais la dysenterie et le typhus font toujours des ravages en Orient et sur le front de l’Est. Les armées des guerres balkaniques seront aussi décimée par ces deux compagnes des armées. Les monarques et chef de guerre en étaient bien conscient comme le soldat. C’était pas forcément “frustrant” comme tu le dit (qui parle avec un monde rempli d’antibiotique) mais simplement la vie. C’est énervant qu’un soldat meurent avant le but mais c’était comme ça.

    Omnia Sunt Comunia

    Je suis anarchiste au point de traversé dans les clous pour ne point avoir de soucis avec la maréchaussée.

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    Member since: 14 mai 2013

    @ergogan

    A propos de ton plan d’attrition: Il me semble que ce n’est pas une bonne stratégie dans ce cas pour plusieurs facteurs, même si elle est adaptée au but de Philippe II de faire “plier” l’Angleterre:

    – Longueur des lignes de communication espagnoles (avec les intempéries qui peuvent les couper)
    – L’artillerie anglaise de plus grande portée, qu’une grande flotte peut contrer par sa menace (comme on le voit dans les premiers combats décrits par @kymiou) mais qui rendrait un petit groupe vulnérable au harcèlement

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

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    Member since: 8 février 2014

    Je vais probablement dire des conneries mais ….

    pourquoi ne pas avoir envoyé l’armada espagnol par petit groupe au fur et à mesure vers la Flandre ? Cela aurait certes détruit l’élément de surprise mais une menace précise peut peser lourd dans une négociation. En plus de permettre un ravitaillement régulier en or et hommes pour l’armée des Flandres, il est plus facile de gérer de petits groupes de navires aptes à dire merde aux pirates qu’une flotte de cette taille avec un rentier sans expérience à sa tête.

    ou bien d’essayer de négocier avec la France pour un voyage de port en port, permettant un ravitaillement régulier en plus de conserver une cohésion de la flotte.

    Négocier avec les français n’est pas une bonne idée, en 1588, Henri III, encore roi de France (il décédera l’année suivante), a été chassé de Paris début mai par la Ligue, alors pro-espagnole, et la situation reste trouble avec une autorité royale affaiblie, on ne sait pas vraiment sur qui compter en France, tandis que les protestants au sud tiennent diverses places fortes. La France n’est pas une alliée de l’Espagne et on ne voit pas l’intérêt de s’allier avec les soutiens de la Ligue. Si l’Armada se rendait tout de même dans un port, nulle doute qu’elle essaierait de la faire tomber entre les mains de ses soutiens ligueurs, ce qui conduirait à une nouvelle guerre ouverte, gaspillant de fait les ressources de l’armada.

    Affamer l’Angleterre peut sembler intelligent, mais il ne fait pas oublier que les Habsbourgs d’Espagne sont très liés à leur branche cadette d’Autriche, qui à 1000km de frontières avec l’autre grande puissance du XVIème siècle, l’Empire Ottoman, qui demeure une sacré menace en Méditerranée orientale. L’entretien d’une telle frontière à l’Est de l’Autriche coûte des sommes faramineuses, et les Habsourgs d’Espagne doivent soutenir leurs cousins financièrement, divisant leurs efforts.
    Le soutien aux ligueurs français, combiné à la guerre dans les Pays-Bas et à l’aide face aux Ottomans, draine les ressources pourtant considérables de Philippe II. Alors avec les pirates qui attaquent les convois…Une telle solution est infaisable.

    Envoyer des unités plus petites dans les ports dans les Flandres Espagnoles peut sembler à première vue une bonne idée, mais celles-ci arrivent alors au compte-goutte (ce qui donne le temps de déserter une fois à terre), sont plus vulnérables aux actions de la flotte anglaise en maraude et aux aléas du temps (facteur extrêmement important à l’époque de la Marine à voile), on voit ça au triste destin de l’Armada, à la fin du dossier.

    "Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve"-Euclide

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    Member since: 20 juillet 2013

    @Pano :

    Mais, au fait, combien de galions les Anglais pouvaient-ils alors exactement aligner ?

    Des listes existent mais elles sont impossibles à interpréter car elles énumèrent, pèle-mêle, les grosses unités et les petits navires d’appoints. Quand le cuirassé et l’aviso sont cités sur le même plan… ! Alors, disons une cinquantaine de vrais bâtiments de combat, dont plus de la moitié de pirates mobilisés. Mis à part l’énorme Triumph de Martin Frobisher (1100 T), ils sont en moyenne plus petit d’un tiers par rapport à leurs adversaire. Le Revenge de Drake, un des meilleurs vaisseaux de la flotte, ne faisait que 440 tonneaux.

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1515340909.png

    Le Revenge. Il offre une coque innovante, très longue pour son tonnage : 43 mètres. Armement : 20 canons dont des couleuvrines et 25 bouches à feu plus légères pour les abordages. Martin de Brentendona, qui survécut au désastre de l’Armada, le coulera aux Açores trois ans plus tard.

    Nous devons gommer les clichés sur la Royal Navy, incompatibles avec cette époque. En 1588, la puissance navale écrasante est l’Espagne, surtout avec son renfort portugais récent. Une autre force maritime est en voie de développement rapide : la Hollande. L’Angleterre ne commencera à peser qu’un siècle plus tard à la suite de l’Acte de Navigation signé par Cromwell en 1651.

    De plus, les forces de Lord Howard changeaient tous les jours. Il réceptionnait régulièrement de nouveaux bateaux marchands armés à la hâte et peu efficients tandis que d’autres faisaient des va-et-vient pour ravitailler la flotte. Vers la fin, avec l’arrivée de l’escadre de Douvres renforcée de Gueux de Mer hollandais, on parle de cent-cinquante voiles, toutes tailles confondues.

    De toutes façons, le nombre importe peu car les Anglais n’attaquent jamais en masse. Une dizaine de vaisseaux se portent vers une extrémité de la corne, assaisonnent la victime choisie aussi longtemps qu’ils le peuvent mais se retirent à l’arrivée des renforts. La cible se retrouve alors avec un gréement fragilisé par les boulets, mâts écorchés, vergues brisées, haubans coupés, etc… et les matelots espagnols mettent la nuit pour réparer les dégâts. La facilité avec laquelle le vent a démâté le Rosario s’inscrit bien dans ce schéma : la collision avec la Santa Catalina s’était produite après la bataille mais avant que les réparations aient pu se faire.

    Zut et re-zut !

    😉

    Sans nier les usages chevaleresques évoqués, j’ai été un peu vite en expliquant ainsi l’immobilisme de Médina Sidonia dans l’épisode de l’Ark Royal. J’ai retrouvé le journal tenu par le Duc durant ces journées (et qui est davantage un plaidoyer pour sa cause qu’un véritable compte-rendu). Il y apparaît clairement qu’à ce moment-là, le vaisseau-amiral anglais était mal identifié par les Espagnols. Pour eux, ce n’était pas l’Ark Royal mais le Triumph, du fait de sa taille. Il faut en conclure qu’en rembarrant Montcada, Don Alvaro n’a fait qu’obéir à son indécision chronique.

    Bon, on continue ?

    Mis à part l’épisode de l’Ark Royal, le lundi 1er août 1588 marque une pause dans les combats. Les Anglais, partis de Plymouth au débotté, avaient brûlé l’essentiel de leurs réserves. Une boutade courait parmi leurs artilleurs : à force de racler les tonnelets de poudre, on finirait bientôt par charger les canons avec de la sciure de bois ! Des navires rapides s’efforçaient de trouver à terre tout ce qui pouvait traîner d’utile : biscuits secs, bière tiède, boulets et bien entendu la précieuse poudre.

    Côté espagnol, on était mieux pourvus mais pour combien de temps encore ? Le ravitaillement chargé à la Corogne était de bonne qualité et l’ordinaire des équipages presque suffisant : 600 grammes de biscuits, un demi-litre de vin et un litre d’eau par jour. S’y ajoutent des suppléments qui varient suivant le jour de la semaine : du lard et du riz les dimanches et jeudis, des haricots ou des pois chiches les lundis et mercredis. Pour les mardis, vendredis et samedis, c’est du thon, de la morue ou du poulpe, à l’huile ou au vinaigre. Mais une sourde inquiétude plane sur les réserves d’eau potable. Leur niveau baisse vraiment très vite…

    Il y a un autre niveau qui, lui, monte un peu trop régulièrement : l’eau de mer dans les cales. C’est entendu, les fameuses couleuvrines anglaises, de calibre modeste et tirant à limite de portée utile, n’avaient pas les effets dévastateurs escomptés mais tout de même, à force de frapper… Prenez une planche de bordé quelconque ; la canonner une ou deux fois n’aura pas beaucoup d’effets. Mais après cinq, sept, dix impacts, le bois finira par se fendiller, son calfatage se décollera, ses clous prendront du jeu… et l’eau commencera à sourdre. Après dix semaines de mauvaise mer et les combats qui ont suivi, cette mort lente menace à terme la plupart des vaisseaux de l’Armada et particulièrement les plus combatifs puisque ce sont eux qui ont reçu le plus de coups. La nuit, le galion de Recalde, par exemple, était un vrai chantier flottant. En plus des travaux en gréement, on se relayait aux pompes tandis que des plongeurs colmataient sous l’eau, avec des joins de charpie et des plaques de plomb clouées. Un travail déjà pas facile à l’ancre en eau calme mais là, sur une coque en mouvement dans la houle, ce devait vraiment être du sport !

    Temps d’orage sur le San Martin.

    Un conseil des amiraux se tint certainement ce 1er août et l’ambiance dut y être glaciale. Développons un peu, ce sera utile pour la suite. Nous avons donc le Duc, passablement déforcé par son pas de clerc du petit matin, avec l’Ark Royal. Heureusement pour lui, il a à ses côtés Diego Florès, son conseiller désigné par le Roi. Bien pratique cette proximité, car il peut lui imputer la responsabilité de toutes ses mauvaises décisions. Son journal abonde en citations du genre : « Diego Florès m’a recommandé de… J’ai suivi l’avis de Diego Florès… mais Diego Florès me fit valoir que… etc ». Et cela marchait. Plus personne n’adressait la parole à Diego Florès.

    On commence à bien cerner la personnalité du capitaine général espagnol : propriétaire terrien tranquille, excellent organisateur, courageux à la bataille, plutôt réactif aux attaques ennemies mais aussi dépourvu du moindre sens tactique, obsédé par les instructions royales, si inadaptées soient-elles, hésitant, influençable et surtout virtuose du parapluie : l’a-t-il assez répété, que Diego Florès lui avait été imposé par Philippe !

    En face de lui, nous avons l’ancien état-major du feu marquis de Santa Cruz ; tous des anciens de la bataille des Açores ; tous endurcis aux vents de l’Atlantique, de l’Océan Indien et même aux pièges de la Mer du Nord ; tous affectés, entre deux croisières, à la conception de galions toujours plus performants. Oui mais…

    Recalde est malade depuis plusieurs semaines. Il ne tient debout et se bat qu’au prix d’un énorme effort de volonté. Du reste, il mourra dans les jours qui suivirent son retour en Espagne. Pareil pour Oquendo. Lui aussi décédera à l’arrivée, laissant un fils de 11 ans, Antonio, que Martin de Brentendona prendra sous son aile et qui deviendra le plus grand marin espagnol du 17ème siècle.

    Alonzo de Leiva est un cas particulier avec, comme qui dirait, un pied à l’eau et un pied à terre. Il a commandé un temps les galères de Naples mais s’est surtout fait un nom comme capitaine général de la cavalerie de Milan. Sur l’Armada, il commande les cinq tercios embarqués qu’il remettra, si tout va bien, au duc de Parme. C’est pourquoi il exerce son commandement depuis la caraque de 900 tonneaux Rata Santa Maria Encoronada, qu’il faut voir comme un transport de troupes. C’est de là qu’il supervise les actions de l’avant-garde de la flotte (qui, rappelons-le, est désormais à l’arrière-droite).

    Mais il y a autre chose : parmi les documents embarqués figure une instruction royale sous pli scellé « à ouvrir en cas de décès du duc de Medina Sidonia ». Elle désigne nommément Leiva comme nouveau capitaine général de l’Armada. On peut méditer là-dessus. Que se serait-il passé si… ?

    Leiva ne survécut pas non plus à la campagne. J’ai déjà évoqué les circonstances de sa fin ici.

    L’Armada se réorganise.

    Comme il est impensable que les forces ennemies de Douvres attaquent contre le vent, il est décidé de concentrer à l’arrière les vaisseaux les plus puissants, toutes escadres confondues, y compris les quatre galéasses. Les Anglais, qui attaquent systématiquement du fort au faible, trouveraient désormais un mur compact de navires en parfaite position pour s’aider mutuellement. Le reste de la journée se passe dans un calme relatif. On approche lentement de l’île de Wight, où tout le monde pense qu’on jettera l’ancre dans l’attente de nouvelles du duc de Parme. L’enseigne Juan Gil, déjà cité, est reparti vers Dunkerque sur une patache pour s’informer. En attendant, les Espagnols regardent avec amertume les Anglais prendre en remorque l’épave noircie du San Salvador, décidément insubmersible.

    Mardi 2 août 1588. Le vent tourne enfin au Nord-Est !

    Réveil en fanfare. Les messagers de Leiva, Recalde et Oquendo se bousculent à l’échelle de coupée du San Martin pour implorer Medina Sidonia d’ordonner l’attaque. Ce dernier regarde vers l’ouest et, effectivement, avec le vent contre eux, les Anglais sont en difficulté. On ne connaît que trop leur manœuvrabilité individuelle supérieure mais ici, on voit bien qu’ils ont encore beaucoup à apprendre dans la conduite des escadres. Leurs voiles sont en désordre. Côté nord, vers le promontoire de Portland Bill (Dorset), certaines cherchent à se maintenir en serrant le vent – notamment le Triumph, que les espagnols pensent toujours être le vaisseau-amiral ennemi – mais cela ne marche pas très bien pour eux car la côte et ses courants sont trop proches. D’autres semblent déportés vers le sud. Le Duc acquiesce :

    ¡ Para Dios y el Rey, al ataque!

    Toute la force de frappe de l’Armada fonce alors voiles gonflées vers le groupe de Martin Frobisher et son Triumph. D’abord Leiva et Bertendona avec les levantins, suivis par l’escadre d’Oquendo et bientôt les Portugais, derrière le San Martin. Tous prêts aux abordages tant espérés.

    Mais même en difficulté, les Anglais restent de fins manœuvriers. La plupart du temps, ils parviennent à respecter la distance fatidique des cent mètres, en-deçà de laquelle les lourds boulets ibériques deviennent efficaces. Comme pour le rappeler, certains atteignent parfois leur but et font mal, comme sur le petit Pleasure qui sombre aussitôt. Au fil des heures, la situation s’aggrave pour Frobisher. Si puissant qu’il soit, le Triumph est un vaisseau déjà ancien, construit en 1562. Il n’a pas profité des derniers perfectionnements intervenus sur les gréements et il manœuvre plus lourdement que ses conserves. Les espagnols se pressent autour de lui. S’écarter des canons d’une caraque revient bientôt à se rapprocher de ceux d’un galion. Ce n’est plus qu’une question de temps…

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1515337684.png

    C’est alors que le vent retrouve subitement son régime de sud-ouest. Les Anglais qu’on croyait déportés vers le sud et dirigés par l’inévitable Drake reviennent en force sur l’autre aile espagnole et la malmènent durement. Seul Recalde était en position de les contrer et son San Juan, de plus en plus troué, encaisse une nouvelle fois les bordées d’une dizaine d’adversaires. Sidonia s’en aperçoit et fait virer de bord à toute ses forces. Forbisher est sauvé.

    Recalde reçoit du secours, d’abord les galéasses puis les galions, uns à uns. Le San Martin échange une furieuse canonnade avec l’Ark Royal et six autres vaisseaux. La bataille s’équilibre sans dégâts notables de part et d’autre. En fin d’après-midi, il devient clair que les quelque cinq mille boulets de la journée ont été lancés pour rien. Les belligérants se séparent.

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1515337530.png

    San Martin vs Ark Royal.

    Les collines de l’île de Wight se dessinent à l’est…

    Résumé des premiers jours d’opérations.

    https://images.empreintesduweb.com/originale/1515337300.png

    Ces cartes furent publiées en Angleterre deux ans après les événements. Elles rencontrèrent le succès qu’on imagine. Les illustrations 3 et 4 montrent les positions le matin et l’après-midi d’une même journée.

    1.L’Armada entre dans la Manche le 29 juillet 1588

    2.Devant Plymouth, la flotte anglaise contourne et prend le vent de l’Armada (30 juillet).

    3.Les Anglais attaquent l’Armada 31 juillet.

    4.Harcèlements anglais, ripostes espagnoles (1 et 2 août)

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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