Post has published by kymiou

Ce sujet a 8 réponses, 3 participants et a été mis à jour par  mongotmery, il y a 1 an et 4 mois.

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    Avant d’aborder le sujet, je ne pense pas mauvais de remonter aux sources. Cela pose toujours l’ambiance. 😉

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    Lors de dernier maximum glaciaire, vers 20.000 av. J.-C., la vie terrestre n’était pas à la fête. Cela se conçoit bien dans le nord, mais les zones soi-disant tempérées souffraient aussi. L’évaporation étant très limitée, il y avait peu de nuages et par conséquent peu de pluies. On peut dire qu’à cette époque, tout ce qui n’était pas gelé était aride. Les forêts tropicales se trouvaient elles-mêmes réduites à quelques îlots en bordure desquels vivotait ce qui restait de faune, hommes compris.

    Il y avait quelques exceptions. Les plaines asiatiques, à peu près dépourvues d’arbres, produisaient des millions d’hectares d’herbes basses où festoyaient les mammouths et les rhinocéros laineux. On a d’ailleurs donné à ce type de végétation un nom sans surprise : steppe à mammouths.

    Vers 12.000 av.J.-C. s’amorça un réchauffement général pour des raison encore discutées. Dans l’Atlantique Nord, le Gulf Stream recommença à conduire ses eaux tièdes vers la Scandinavie tandis que les pluies de mousson de l’Océan Indien élargissaient leur aire jusqu’à arroser toute l’Afrique. Les mers, alors plus basses de cent mètres, commencèrent à remonter avec des résultats spectaculaires. La Grande-Bretagne s’isola du continent et le plateau indonésien devint un archipel. Ailleurs, les glaciers en pleine fonte provoquèrent d’immenses flaques, telles le lac Agazziz, au nord-est de l’Amérique, avec ses 440.000 kilomètres carrés d’eau douce ou encore le lac Pontique, qui deviendra la Mer Noire quand la Méditerranée aura assez remonté pour franchir le Bosphore.

    Ce réchauffement fut progressif et entrecoupé de brèves rechutes glaciaires, comme le Dryas Récent (8000 av.J.-C.), un coup de froid qui semble avoir été provoqué par le déversement cataclysmique du lac Agazziz dans la baie d’Hudson à la suite de la rupture d’un barrage de glace. Le Gulf Stream s’en trouva bloqué et mit près de quinze siècles à redémarrer. Cet épisode a sans doute inspiré les scénaristes de Ice Age II.

    Puis ce fut une sorte d’âge d’or, articulé autour de 7.000 av. J.-C. quand se situa le minimum désertique. L’Afrique n’était plus alors que lacs, forêts épaisses et riches savanes. Même l’Arabie voisine se tapissait de vert. La faune et la flore, jusque là blotties contre l’équateur, étendirent leur habitat jusqu’aux limites du continent. Les gravures rupestres de ce temps – notamment dans le Tassili – nous montrent des communautés humaines prospérant au milieu d’abondants troupeaux aussi nourrissants que bien nourris.

    On n’avait que la peine de laisser tomber une graine pour qu’elle pousse, ce qui encouragea partout la révolution néolithique et le passage à l’agriculture.

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    L’Afrique verte a bien changé. Pourtant, il en reste quelque chose sous les sables où les eaux d’antan subsistent en quantités considérables. Ces nappes viennent d’ailleurs de perdre leur statut « d’eaux fossiles », c’est-à-dire non-renouvelables. On a récemment déterminé qu’elles récupèrent naturellement environ 30% de ce qu’on y pompe annuellement.

    Ce changement climatique à grande échelle n’alla pas sans un peu de casse. On ignore ce qu’est devenue la mégafaune américaine. Quant aux mammouths, ils virent leurs immenses steppes d’herbes tendres se réduire au profit de forêts de conifères dont ils n’avaient que faire. Ainsi furent-ils lentement repoussés vers le nord sibérien où les derniers disparurent vers 2000 av. J.-C dans l’île Wrangel.

    Vers 5500 av.J.-C., ce qui devait arriver arriva. A force d’érosion, la Méditerranée regonflée fit sauter l’isthme du Bosphore et se précipita dans le lac Pontique qui étalait ses eaux douces cent-cinquante mètres plus bas. Si la thèse de Pitman et Ryan est exacte (ce que je crois), la transformation du lac en mer se fit en quelques semaines.

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    Les rescapés de la catastrophe s’égaillèrent vers l’Ouest et le Sud. Le souvenir oral de l’exode fut entretenu les soirs de veillée et quand l’écriture apparut, vingt-cinq siècles plus tard, le récit en fut couché sur papyrus et tablettes d’argile. Ainsi avons-nous, du côté grec, le mythe de Deucalion et Pyrrha. Pour la Mésopotamie, c’est le récit d’Utnapishtim (dans l’épopée de Gilgamesh) et du très biblique Noé, qui va jusqu’à mentionner le mont Ararat, géographiquement compatible avec l’événement.

    Un dessèchement progressif, voire insensible.

    Mais après -7000, la tendance commence à s’inverser. Non pas qu’il fît plus froid, bien au contraire, mais la pluviosité commença à décroître lentement. Avec la rétractation des zones de mousson, les déserts, alors réduits à quelques bacs à sable clairsemés, recommencèrent à reprendre de la vigueur. Les années sèches reprenant lentement le pas sur les années humides, le Sahara recommença à se « sahelliser » et les populations migrèrent – à la cadence de quelques dizaines de kilomètres par génération – vers les quatre points cardinaux en quête de fleuves réguliers. Ainsi les Proto-égyptiens finirent-ils par atteindre la vallée du Nil.

    Ce phénomène, très lent, est général et se reproduit en Mésopotamie comme dans le bassin de l’Indus. Au milieu du 4ème millénaire avant J.-C, tout est en place pour la formation des premières civilisations humaines structurées, définitivement sédentarisées le long des fleuves et réunies les unes aux autres par des routes commerciales parcourues par les peuplades pastorales restées nomades.

    En Inde, la civilisation harappéenne, avec son millier d’implantations dont la célèbre Mohenjo-Daro, s’appuie sur deux fleuves parallèles, l’Indus et le Ghaggar-Hakra (Nara dans son cours inférieur) qui forment comme une autre Mésopotamie. L’aire culturelle est d’autant plus grande que le désert de Thar, mentionné sur la carte, n’existe pas encore.

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    On ne présente plus l’autre Mésopotamie, la vraie, celle de Sumer et d’Akkad, C’est un réseau de cités qui s’allient ou se cognent mais partagent une même culture malgré quelques disparités de langues. L’agriculture s’y porte bien, n’étant l’instabilité chronique de ces grands fleuves de plaine qui changent régulièrement de lit en provoquant mille catastrophes locales. Un problème que les Chinois, de l’autre côté de la Terre, ne connaissent que trop bien.

    Et enfin l’Égypte. Là, tout baigne. Les crues du Nil, merveilleusement régulières, couvrent les champs de limon frais à haute fertilité chaque année, de juillet à octobre. L’épuisement des sols, on ne connaît pas. La pluie n’est même pas espérée : elle est parfaitement inutile. D’ailleurs le désert est encore lointain, très au-delà de l’horizon occidental.

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    Si un ravaleur jouant du ciseau sur le chantier de la pyramide de Khéops avait regardé vers l’Ouest, c’est un paysage du genre de la photo de gauche qu’il aurait vu. Il va de soi qu’aujourd’hui, c’est celle de droite qui s’impose !

    Mais pour notre ouvrier, cette riche savane est normale. Il la doit aux bons rapports entretenus par Pharaon avec les dieux. Il est le garant de la stabilité cosmique. Sans lui, toute vie disparaîtrait. Il la mérite, sa pyramide !

    Nous avons une idée de ces paysages parce que les Égyptiens étaient des peintres animaliers de première force. L’examen des tombeaux de la IVème dynastie (2625 – 2510 av. J.-C.) atteste d’une faune sauvage parfaitement identifiable dont la présence serait aujourd’hui impossible.

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    En haut, l’auroch africain ; en-dessous, de gauche à droite, le bubale roux, évidemment le lion et enfin l’autruche. Quand le désert s’intensifiera, c’est cette dernière qui s’éloignera en premier.

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    Il va de soi qu’on retrouve des animaux de ce genre autour des autres vallées cultivées. Les scènes de chasse au gros ne manquent pas dans les bas-reliefs assyriens, pourtant très postérieurs. Et quelques lions subsistent toujours en Inde.

    Le temps s’écoule encore. Si les pluies ont pratiquement cessé dans les plaines, elles persistent sur les montagnes et nourrissent les fleuves qui s’y forment. Le Nil se partage entre les Grands Lacs Africains (qui assurent l’ordinaire) et le plateau d’Abyssinie (qui fournit la crue annuelle) ; le Tigre et l’Euphrate viennent des monts Taurus, encore raisonnablement arrosés ; quant au réservoir de l’Indus et du Ghaggar, c’est l’Himalaya ! Largement de quoi voir venir, pense-t-on.

    La disparition des pluies de plaine laisse indifférentes les civilisations fluviales. Elles les verrait plutôt comme nuisibles. Les averses sur les vallées n’apportent pas grand chose mais, en revanche, les violents orages frappant les hauteurs provoquent des torrents surgissant des oueds et qui balayent tout sur leur passage.

    C’est ainsi qu’à l’époque des plus grandes pyramides, sous Snéfrou, Khéops et Khéphren, les ingénieurs égyptiens bâtirent un grand barrage pour fermer un oued particulièrement menaçant… mais c’est un autre sujet.

    Non. Les seuls à réellement souffrir de cet assèchement progressif étaient les pasteurs nomades sillonnant les zones semi-désertiques du Croissant Fertile. Ceux-là avaient vraiment du mouron à se faire. Du reste, nous en avons un exemple concret. Sous le règne du pharaon Ounas (vers -2450), des Égyptiens revenant du désert décrivent des tribus de pasteurs tellement faméliques qu’on en grava l’image saisissante dans la pierre.

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    Cela sonnait comme une mise en garde.

    A la veille du désastre.

    Vers 2280 av. J.-C., Pépy II monte sur le trône d’Égypte. Il n’a que six ans. Un jour lointain, il quittera cette terre pour entrer simultanément dans le royaume d’Osiris et le Guinness Book pour avoir connu le plus long règne de l’Histoire : 96 ans.

    A la même époque en Mésopotamie, un homme a toutes les raisons d’être satisfait : il s’appelle Sargon d’Akkad et il a unifié manu militari la vallée entière sous son autorité. C’est la première fois que cela arrive.

    A Harappa et Mohendjo-Daro, prospères mais étonnamment dépourvues de palais et de temples, on cultive tranquillement sa glèbe. D’autres font marcher l’artisanat et le commerce. Il faut dire que les centres harappéens développent en grand l’exportation de diverses gemmes, dont une pierre à haute valeur ajoutée de Bactriane, futur Afghanistan : le lapis-lazuli aux riches nuances bleues. On se l’arrache jusqu’en Égypte. Difficile d’en dire plus : ces gens nous sont presque totalement inconnus.

    -2200. Les vannes célestes se ferment.

    Quelque chose dans le climat a subitement franchi un seuil critique. La mousson disparaît derrière l’horizon. Désormais, il ne pleut plus nulle part, ou peu s’en faut. Même les montagnes ne reçoivent plus que de pauvres ondées. Il semble que la crise aiguë ait duré une cinquantaine d’années. Ensuite, le système tendit à se remettre en route mais comme à regret, avec énormément de rechutes. Cela n’arrangea rien : à la soif succéda l’angoisse de la soif !

    À suivre…

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
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    Member since: 20 juillet 2013

    Avec nos yeux actuels c’est tellement dur d’imaginer l’Afrique du Nord entierement verte.

    Je viens justement de finir un bouquin qui parlait du “Doggerland” et les merveilles que certains chalutiers remontent du fond de l’ocean.

    Les scientifiques disent que la disparition de cette toundra tres basse par rapport a la mer aurait ete englouti vers les -7500.

    Ca correspond bien avec la remontee des oceans, voir meme un raz de maree un peu aggressif.

    J’attend la suite avec impatience.

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    Dans l’Est lointain, une longue agonie.

    En Inde, l’Indus devient vite une triste rigole et son voisin le Ghaggar a carrément disparu ! S’il correspond bien au fleuve Sarasvati cité dans d’anciens textes, il avait pourtant plusieurs centaines de mètres de large dans ses meilleurs jours. Aujourd’hui encore, ce n’est plus qu’un oued saisonnier inexploitable en bordure du désert de Thar. Le drame se jouera en trois siècles au terme desquels les populations harappéennes émigreront petit à petit vers l’Inde profonde, laissant la voie aux invasions aryennes.

    Notez que certains ont attribué la disparition définitive du Ghaggar à un tremblement de terre qui aurait refermé une vallée et détourné ses eaux vers le bassin du Gange. Cela n’aurait évidemment rien arrangé pour les malheureux Harappéens !

    Théorie.

    Pour la Mésopotamie, il semble se dégager un scénario à répétition. Quand arrive la sécheresse, les premiers à pouvoir y réagir sont les autorités locales. Cela introduit de facto une autonomie croissante que le pouvoir central, très occupé par des problèmes similaires, ne conteste pas. Ainsi l’empire se morcelle-t-il sans que nul ne l’ait réellement voulu – même si cela donnait des idées à certains ! Nous constaterons le même phénomène en Égypte.

    Mais il ne suffit pas de se concentrer sur les seules digues et citernes pour tirer le maximum des pauvres eaux qui passent. La même sécheresse a durement frappé les peuples nomades qui, du coup, recherchent des terroirs plus humides, quitte à passer sur le ventre des citadins. Il faut donc monter un système militaire, ce qui renforcera, par contrecoup, les velléités d’indépendance de la province.

    Ensuite, l’aridité perd un peu de son emprise, les fleuves remontent un tantinet et… rencontrent des réseaux d’irrigation étudiés pour profiter de la moindre goutte ! Le rendement est aussitôt optimal et la prospérité revient – du moins pour cette année. Le pouvoir central, ou un autre qui l’a remplacé, cherche alors à récupérer les provinces perdues par la persuasion ou la guerre. En parallèle, les nouveaux gouvernants renforcent leur administration et lancent des grands travaux, en particulier les temples où on implore les dieux d’éloigner à jamais la sécheresse.

    Mais celle-ci revient régulièrement et le cycle recommence.

    Et en pratique…

    L’empire des fils de Sargon d’Akkad prit de plein fouet le désastre climatique dans sa phase la plus dure, de -2200 à 2140. Nous avons de cette époque la célèbre stèle de la victoire où le petit-fils de Sargon, Naram-Sîn, plastronne devant les montagnards Lullubis en fuite.

    http://imgc.allpostersimages.com/images/P-488-488-90/50/5053/HBO4G00Z/affiches/stele-de-la-victoire-de-naram-sin.jpg

    Mais s’agit-il bien d’une conquête ? Qui nous dit qu’il ne s’agissait pas d’une contre-attaque désespérée – quoique provisoirement victorieuse – contre la pression de plus en plus forte des tribus montagnardes aux abois par manque d’eau ? Cela expliquerait que l’empire se retrouvât réduit à la simple province d’Akkad dès son successeur Shar-kali-sharri. L’empire avait vécu.

    Tout le problème est que la Mésopotamie n’a pas de glacis défensif sur son flanc nord. C’est tout de suite la chaîne des Zagros et on ne sait jamais si un envahisseur va en débouler. Les candidats sont nombreux, Lullubis, Elamites, Hourrites, Gutis, plus tard Amorrites et Kassites… Et quand ils déboulent, il est souvent trop tard pour réagir.

    Vers 2120 av.J.-C., la chape de plomb se soulève un peu. Des années plus humides, encore rares, reviennent timidement. Désormais, ce ne sera plus la famine noire mais une disette d’intensité variable, plus ou moins gérable.

    Un certain renouveau apparaît à Lagash, avec le prince Goudéa. La remise en ordre de l’économie lui permet de faire venir d’Oman la diorite des statues qui l’ont rendu célèbre.

    http://historiaantigua.es/sumer/etapaneo/files/Gudea%20de%20Lagash.jpg
    ”Nous avons avons eu chaud, mais ça va mieux 🙂 ”

    Vingt ans plus tard, le sumérien Ur-Nammu entame et réussit l’incorporation des villes émancipées sous son nouvel empire, celui de la Troisième dynastie d’Ur (pour miner le moral d’un interlocuteur, vous pouvez balancer négligemment Ur III, c’est bon aussi et ça fait vachement spécialiste ).

    A ce stade, le plus dur de la sécheresse est donc passé mais les « mauvaises années » restent majoritaires. On voit les rois sumériens gérer autant que possible les pénuries par une puissante administration, comme par exemple quand Shulgi installe le système fiscal du bala : les provinces payent en taxes les produits qui abondent chez elles mais qui manquent ailleurs. Le pouvoir se charge alors de les répartir au gré des besoins.

    Comme les caravanes marchandes ont disparu et que les déserts sont des nids à brigands, les Sumériens construisent des navires pour entretenir un minimum de commerce comme on l’a vu avec la diorite de Goudéa. On pousse même jusqu’à l’Indus en quête de lapis-lazuli mais il devient difficile de trouver un Harappéen encore debout.

    Et puis, comme la météo dépend des dieux, les rois insistent sur leurs bons rapports avec ceux-ci, au point de se faire diviniser de leur vivant. En contrepoint, on écrit pour l’édification des masses « la malédiction d’Akkad » qui explique l’effondrement de cet empire-là par l’impiété supposée de Naram-Sîn.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/73/Ur_III.svg/440px-Ur_III.svg.png

    Le danger extérieur reste constant. En témoigne l’organisation générale de l’empire, scindé entre les provinces centrales et les entités périphériques militarisées, véritables « marches » au sens médiéval du terme et blotties au pied des Zagros. Elles apparaissent en plus clair sur l’illustration.

    Et l’eau dans tout çà ? Eh bien, quelques tablettes évoquent ici et là la confection de digues en bottes de roseaux maniées par des femmes. Ce genre d’ouvrage, un peu dans le style des castors, devait être largement répandu sur les bras secondaires des deux fleuves. La leçon avait porté.

    Et en Egypte ?

    On serait tenté d’affirmer que c’est encore pire. Au début du règne de Pépy II, on vous aurait affirmé la main sur le cœur que le paradis, c’était ici. Pour illustrer les jardins d’Osiris sur les murs des tombeaux, rien de plus facile : il suffisait de copier le paysage ! Secondé par ses respectueux sujets, Pharaon détenait assez de puissance magique pour avoir l’oreille de tous les dieux et ceux-ci, rassasiés d’offrandes, ne lui refusaient rien.

    Parfaitement huilée, la machine. A peine l’étoile Soped (Sirius) paraît-elle sur l’horizon de juillet qu’arrive la crue. Une première vague, celle du Nil Vert, passe comme un coup de serpillière sur la vallée. Cela ne sent pas très bon mais cela nettoie le pays de toutes les salissures de l’année précédente. Puis, vient le Nil Brun, riche de ce limon qui garantira les moissons à venir.

    Là-dessus tombe la sécheresse et Pépy est toujours vivant. La crue disparaît et la population terrifiée contemple un Nil réduit à ce qu’il est d’ordinaire au plus fort de la saison chaude : une coulée aussi putride que parcimonieuse. On imagine les commentaires :

    – Mais qu’est-ce qu’ils fichent dans les temples ?
    – Plus rien, faut croire. Avec la sénilité couronnée qui nous sert de pharaon… !
    – A se demander si tout le baratin qu’ils nous servent depuis des siècles n’est pas une blague !

    Une fois lancé ce mauvais esprit, on devine la suite. Les civilisations fluviales conservent heureusement quelques ressources comme la pêche, la chasse et les plantes d’eau comestibles mais le prix des denrées monte en flèche et les classes moyennes ne peuvent plus suivre, sans parler des innombrables paysans ruinés. Une nouvelle catégorie de possédants apparaît et tient le haut du pavé : brigands le jour, pilleurs de tombes la nuit. Même les sanctuaires royaux y passent.

    Pourquoi se gêner ? L’équilibre cosmique régit par la déesse Maât, les pouvoirs magiques du soi-disant Dieu vivant du Palais, toutes ces divinités qu’on disait bienveillantes et consciencieuses, on n’y croit plus. L’Égypte perd un peu de son âme et beaucoup de ses illusions. Les dynasties suivantes – s’il y en a ! – devront en tenir compte.

    Naturellement, Memphis ne peut réagir et les provinces s’émancipent à la mésopotamienne. Certains gouverneurs s’efforcent de maintenir un semblant d’ordre, répartissent les maigres victuailles, répriment les pillages de tombes qui s’étendent bientôt aux pyramides… mais d’autres les organisent pour leur propre compte, c’est selon.

    Et il a les périls extérieurs. Partout rôdent les pasteurs en quête de prairies pour leurs troupeaux faméliques. Mais ont-ils le choix ? Les plus discrets s’installent en catimini ; d’autres se font vertement repousser ; une troisième catégorie cherche à s’imposer en force et cela ajoute du dégât aux dégâts.

    Affolés, certains scribes se confient à leurs papyrus, tel Ipou-our, dans ses Lamentations :

    « Les miséreux sont devenus riches et celui qui n’avait même pas une paire de sandales en possède aujourd’hui des monceaux. (…) L’or, le lapis-lazuli, l’argent, la turquoise et la cornaline entourent le cou des servantes tandis que les nobles Dames errent dans le pays à la recherche d’un peu de nourriture. »

    Si c’est ça la vie, autant en finir tout de suite, semble conclure l’auteur anonyme du Dialogue du désespéré avec son âme :

    « La mort est aujourd’hui devant moi comme la guérison devant un malade, comme la première sortie d’un convalescent.
    La mort est aujourd’hui devant moi comme le parfum de la myrrhe, comme quand on se repose sous voile par bon vent… 
    »

    Les listes royales rendent bien compte de ce temps d’hyène. Elles comptent deux dynasties en à peine quarante ans, de -2200 à 2160. Des pharaons dont on ne sait naturellement rien – à supposer qu’il y ait quelque chose à en savoir !

    Comme en Mésopotamie, une certaine rémission apparaît vers -2140. Le Nil se réveille. Enfin, un peu.

    A l’heure où Goudéa soupire de soulagement devant ses belles statues, l’Egypte se reconstitue vaille que vaille en deux entités rivales, celle du Nord, capitale Hérakléopolis, et celle du Sud, où l’on cite pour la première fois la ville de Thèbes. C’est de là que va repartir le mouvement d’unification, à coups de sièges et de batailles. Pour les détails, vous pouvez toujours consulter ceci.

    Mais tandis que parlent les armes, les pharaons de la XIème dynastie sentent bien dans leur dos le regard lourd de la population. Le temps où elle bêlait devant leur Dieu vivant du palais est bien révolu. Si la famine pure et dure s’est transformée en disette plus ou moins chronique, la rancœur des masses couve toujours autant.

    A l’avenir, il va falloir serrer des vis…

    A suivre…

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  • Admin bbPress
    Posts6307
    Member since: 20 juillet 2013

    Quant aux mammouths, ils virent leurs immenses steppes d’herbes tendres se réduire au profit de forêts de conifères dont ils n’avaient que faire. Ainsi furent-ils lentement repoussés vers le nord sibérien où les derniers disparurent vers 2000 av. J.-C dans l’île Wrangel.

    Je tiens à commenter ma lecture en commençant par ce fait. J’ignorais totalement que certains mammouths avaient survécu jusqu’à une époque si tardive. Ce fait est connu depuis quand? As tu plus d’informations sur les fouilles survenues au niveau de cette île russe?

    La guerre a été écrite dans le SANG...
    Pour le reste, il y a le FORUM DE LA GUERRE!!!

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    Wrangel est une île de bonne taille (+/-8000 km2 mais très… polaire. Moins 20 en hiver, 0° en été. Les mammouths qu’on y a trouvés étaient une espèce naine, en assez mauvais état du point de vue génétique. L’isolement, sans doute. La date finale est en fonction des trouvailles faites. Il y a trente ans, on disait -6000av.JC. Vers 2010, on disait plutôt -2300. Il est question aujourd’hui de -2000.

    Si cela se trouve, on en trouvera un demain qu’on daterait de -1500, qui sait ? Cela ne changerait pas grand chose.

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  • Participant
    Posts2324
    Member since: 20 juillet 2013

    [ As tu plus d’informations sur les fouilles survenues au niveau de cette île russe?

    A Irkouskt en 2008, dans le mess des officiers du regiment d’attaque au sol qu’on inspectait, il y avait des enormes defenses qui tronaient au plafond.

    Il s’agissait simplement de defenses de mammouths recuperaient par des contre-bandiers a coups de Karcher pour etre revendu sur le marche international. Des douaniers scrupuleux les avais chopees pour un vol affrete pour Beijing.

    Ca peut sembler idiot mais toutes les interdictions de vente pendant des decennies concernees l’ivoire d’elephant et pas de mammouth donc les autotritees russes s’en fichaient royalement d’avoir des wagons remplis de defenses.

    Les autorites russes ont tres vite interdit les fouilles “”agressives”” pour la chasse a l’ivoire mais en 30 ans, des centaines de tonnes d’ivoire de mammouth ont disparu sur les marches internationaux en se faisant passe pour de l’ivoire d’elephant.

    Wrangel etait la source majeure de cette contre bande.

  • Admin bbPress
    Posts6307
    Member since: 20 juillet 2013

    Intéressant, je n’aurais jamais cru que cette matière aurait pu se peser en centaines de tonnes en Russie seulement. Effectivement, en faisant quelques recherches, ont peut voir que des habitant de la Sibérie font le commerce illégal — et oh combien lucratif — de ces défenses qu’ils peuvent trouver un peu partout comme cette photo l’indique :

    http://www.humanosphere.info/wp-content/uploads/2013/04/yakoutes1.jpg

    Ici, ce n’est pas ce qu’on peu appeler une fouille agressive par contre 😉 Une cueillette du dimanche serait plus approprié.

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  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    A présent, le gros de la crise est passé. Les peuples des vallées fluviales ont appris à tirer le maximum de chaque goutte de cette eau encore rare mais qui revient petit à petit. Mais cela ne vaut que pour eux. Les déserts se sont réinstallés en force et nombreux sont ceux qui rêvent d’en sortir, quitte à balayer s’il le faut quiconque se trouvera dans son chemin.

    C’est ainsi que vers 2000 av. J.-C., les Élamites en finissent avec l’empire d’Ur. Les Sumériens sortent de l’Histoire… au moment où les Amorrites y entrent. Ils passent pour de parfaits barbares mais ce sont des barbares qui apprennent vite. Ils se montreront rapidement des gestionnaires avisés qui conserveront, l’amélioreront même, les réseaux d’irrigation.

    Avec la disette qui s’éloigne, ils se répandent dans toute la Mésopotamie dans un élan constant quoiqu’assez lent – et non sans quelques guerres, notamment entre Isin et Larsa. Ils y mettront deux siècles. Ce sera alors leur tour de lutter contre les candidats à l’invasion, qui ne manquent pas.

    Vers 1800 av. J.-C. s’installe l’empire de Babylone au Sud et le premier royaume assyrien dans le Nord. Comme les dynasties sont cousines, leurs rapports seront bons. Les souverains-phares sont Hammourabi (-1792 – 1750) et Samsî-Addu (-1815 – 1775), un souverain intéressant évoqué ici. Quant à ceux qui voudront approfondir la question des Amorrites en général, cela se passe .

    A ce moment, la grande sécheresse finissante était probablement largement estompée dans les esprits. L’homme est ainsi fait qu’il oublie facilement les phases climatiques.

    Vous vous souvenez, vous, du temps qu’il faisait la semaine passée ? 🙂

    En Égypte, c’est différent car ils notent tout. Des puits gradués, appelés nilomètres, sont creusés près des rives du fleuve quand la crue est au plus haut. Par effet de vases communicant, on peut y lire la hauteur maximum atteinte et en déduire le rendement des récoltes six mois plus tard. C’est le fisc qui gère cela et c’est plutôt génial.

    Sous la XIème dynastie, qui achève la réunification peu avant 2000 av.J.-C., la menace reste lourde et bien souvent, les scribes notent la hauteur des eaux en hochant tristement la tête. Encore une année de vaches maigre, comme dit la Bible. Il y en a encore tellement que cette dynastie, pourtant méritante puisqu’elle avait ouvert le Moyen Empire et guerroyé contre des tentatives d’invasion soudanaises, disparaît dans le soulagement général.

    La XIIème a cette chance de connaître enfin un renouveau des crues et la prospérité qui s’ensuit. Cela tombe bien car les scribes soumettent un programme complet issu de leurs observations depuis deux siècles :

    – fermer la porte aux Soudanais en verrouillant le Nil d’un chapelet de forteresses aux allures de Château-Gaillard (fossés, double enceinte, archères, mâchicoulis, etc…) ;

    – au plus fort de la crise, la haute Egypte accaparait le peu d’eau disponible et il ne
    restait qu’un pipi pour Memphis et le Delta. On décide le creusement d’un canal prélevant des eaux à trois cents kilomètres en amont de la capitale et les déversant au Nord dans le lac du Fayoum, d’où il sera possible de les déverser dans le Nil et compléter les besoins ;

    Reste la question délicate du prestige royal, sérieusement écorné. Là, on va jouer du bâton et de la carotte :

    – la statuaire est changée. Finies les statues de pharaons aux expressions apaisées, légèrement souriantes. Les représentations nouvelles feront littéralement la gueule et on les affuble d’oreilles gigantesque. Cela devrait en inquiéter plus d’un :

    http://l7.alamy.com/zooms/cba9c28404654aa59b3285d55b54114d/king-sesostris-iii-twelfth-dynasty-1850-bc-deir-el-bahri-egypt-egyptian-b4fhkn.jpg
    Faites gaffe, Messieurs, je vous écoute !

    – les villes importantes seront coupées en deux par une muraille. D’un côté les beaux quartiers, de l’autre la populace ; avec tous les mercenaires nubiens engagés pour faire la police, on n’est pas près de revoir les émeutes qui ont assombri l’agonie de l’Ancien Empire.

    Reste la carotte. Eh bien, jusqu’ici, la vie éternelle chez Osiris était le privilège exclusif de Pharaon et des serviteurs qu’il s’était choisi. Dorénavant, les formules magiques nécessaires sont versées dans le domaine public. Chacun pourra en user en les faisant inscrire sur son sarcophage. Cela coûterait bonbon aux amateurs mais les inciterait à travailler encore plus pour pouvoir se l’offrir.

    http://2.bp.blogspot.com/_FOh98vZ6Mh8/TRgJLodF2OI/AAAAAAAAANk/sRm5nD7M1hQ/s1600/coffins13.jpg

    Ces différents points furent appliqués à la lettre.

    En Mésopotamie comme en Égypte, la crise de l’eau était conjurée et je termine ici ce sujet quelque peu aride ;).

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts8389
    Member since: 20 juillet 2013

    Intéressant de voir ces premiers changements dans ces deux civilisations au gré d’une situation extérieure (au sens large comme tu le montres: climat, nomades..) variée.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

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