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    Introduction

    1945. Le monde entier découvre avec horreur les camps d’extermination. Des millions de juifs ont été industriellement supprimé car ils étaient juifs. Exterminé pour ce qu’ils étaient et non pas pour ce qu’ils sont devenus ou ce qu’ils ont fait. Trois ans plus tard, la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide est signé par 41 pays (dont la France et les États-Unis). Début 1994, près de 120 pays ont adhéré à cette convention. Six mois plus tard, l’un des plus importants génocides de l’Histoire avait lieu.

    Cela s’est produit il y a moins de 20 ans. La plupart d’entre nous étaient déjà nés. Peut-être même vous avez pu voir des images à la télévision. Ce génocide nous prouve que malgré nos idéaux, le pire peut encore arriver, même maintenant. Je vous propose donc d’en apprendre un peu plus. Peut-être qu’en analysant bien cet événement et ceux similaires parviendront nous à les prévenir. Au moins soyons-nous sur nos gardes.

    Ce dossier suivra un plan très simple. J’ai essayé d’être le plus chronologique possible, mais parfois cela n’a pas été possible. Pour bien comprendre ce drame, il nous faudra entrer en profondeur dans l’histoire de ce petit pays d’Afrique qu’est le Rwanda. Commençons donc par sa géographie.

    Le pays des mille collines

    Le Rwanda fait partie de l’Afrique des grands lacs. Appelé le Pays des mille collines, le Rwanda est bordé au nord par une chaîne de volcans élevés (3500 à 4 500 mètres), à l’est par les marais de l’Akagera, au sud-est par les marais du Bugesera, au sud-ouest par le massif forestier de Nyungwe, écrin de la source du Nil, et à l’ouest par l’immense et magnifique lac Kivu. La capitale, Kigali, est à 1 400 mètres d’altitude et une grande partie du pays est au-dessus de ce niveau. Bien qu’étant situé juste sous l’équateur, du fait de l’altitude, le Rwanda a un climat très agréable et des températures moyennes de 18 à 20 degrés, parfois moins dans certaines régions montagneuses. Le pays ne manque ni de pluies, ni d’eau. Les forêts d’altitude (en diminution) maintiennent des réserves d’eau qui alimentent les rivières dans les périodes plus sèches (juin-août). Il arrive malgré tout qu’il y ait certaines années des périodes de sécheresse.

    Les paysages sont très verdoyants, ondoyants, fréquemment couverts de bananeraies et les rivières abondantes. Dans les vallées et jusqu’au sommet des collines, les petites parcelles cultivées à la houe, quadrillent la campagne.

    Je vous mets le plan pour que vous sachiez où j’en suis par rapport à ce que j’ai prévu de faire. Bien sûr il est susceptible de changer et si vous avez des idées, n’hésitez pas à m’en faire part. Vu le nombre important de sigles et de termes, j’ai prévu un glossaire à la fin pour s’y retrouver.

    *

    Plan : 

    Introduction

    • Le pays des mille collines
    • Plan

    1 – Contexte

    • I – Découverte et colonisation
      1. i – Organisation sociale du Rwanda avant colonisation
      2. ii – Colonisation allemande
      3. iii – Colonisation belge
    • II – Décolonisation
      1. i – Retournement des belges
      2. ii – L’indépendance
      3. iii – La première république Hutu
    • III- Prise du pouvoir et politique de Juvénal Habyarimana
      1. i – Prise du pouvoir
      2. ii – Politique « d’équilibre ethnique »
      3. iii – Appauvrissement et corruption

    2 – Le génocide

    • I – Radicalisation du pouvoir et prémices
      1. i – Offensives du FPR
      2. ii – Démocratisation et propagande ethniste
      3. iii – La montée du Hutu Power
    • II – L’impensable arrive
      1. i – L’attentat du 6 avril 1994
      2. ii – Les massacres
      3. iii – La reprise de la guerre
    • III – Réactions internationales et fin du génocide
      1. i – Déni international
      2. ii – Réactions de la MINUAR
      3. iii – L’opération turquoise

    3 – Conséquences du génocide jusqu’à maintenant

    • I – Bilan du génocide
    • II – Situation de la région des grands lacs 1994 – 2003
      1. i – Incursions des forces génocidaires 1994 – 1996
      2. ii – Première guerre du Congo 1996 – 1997
      3. iii – Deuxième guerre du Congo 1998 – 2003
    • III – Situation de la région des grands lacs 2003 – aujourd’hui
      1. i – Guerre du Kivu
      2. ii – Mouvement du 23 Mars
      3. iii – Situation du Rwanda aujourd’hui

    Conclusion

    • Rôle de l’ONU
    • Rôle de la France

    Glossaire
    Sources

    *
    * *

    1 – Contexte

    I – Découverte et colonisation

    i – Organisation sociale du Rwanda avant colonisation

    Lorsque les premiers explorateurs allemands et autrichiens ont découvert le Rwanda, ils sont tombés sur des contrées fortement peuplés (le Rwanda étant trop loin des côtes et bien protégé par des montagnes et des lacs, ses habitants n’ont pas subi la traite négrière), avec une grande cohésion social. Les habitants parlent tous une même langue, le kinyarwanda, et ont tous la même religion monothéiste (la croyance au dieu Imana), facilitant par la suite l’assimilation de la religion chrétienne. La distinction entre Tutsi, Hutu et Twa existe alors tout comme celle des clans. On peut le comparer à une distinction sociale : le Tutsi est éleveur, le Hutu est agriculteur et le Twa est artisans. Bien sûr, ceci reste réducteur et n’est en rien immuable : un Hutu peut devenir Tutsi si il récupère des bêtes par exemple.

    Or dans la tradition rwandaise, la vache joue un rôle très fort, aussi bien symbolique qu’économique et social. Il est le symbole de richesse mais aussi de fécondité et de vie. Ainsi, quelqu’un qui possédait une vache était considéré comme quelqu’un de riche, mais aussi comme quelqu’un qui a réussi socialement (mutatis mutandis, ce serait équivalent à posséder une belle voiture aujourd’hui).
    Comme les Tutsi possédaient en général des troupeaux, ils étaient donc considérés comme ayant un haut rang social. Ainsi, la grande majorité des rois (appelé Mwami) et des princes étaient des Tutsi : des (attention ! « des » et non pas « les ») Tutsi constituaient l’aristocratie au Rwanda. Il existe aussi une grande mosaïque du pouvoir car certains clans n’acceptaient que leur propre souverain (qui pouvait être Hutu).

    http://www.rwandagateway.org/fr/IMG/jpg/musinga_court-2.jpg

    ii – Colonisation allemande

    Le Ruanda-Urundi s’est retrouvé dans une zone attribuée à l’Allemagne après la Conférence de Berlin de 1885. L’existence du lac Kivu n’était même pas connue des Européens à cette époque. La délimitation de la frontière entre le Congo du roi Léopold et le Sud-Est africain allemand ne se fera que plus tard. Les Allemands s’appuient sur les missionnaires, les Pères blancs en particulier, pour prendre le contrôle du pays. Ils aident le roi Tutsi à asseoir son pouvoir sur les rois Hutu. En 1916, deux colonnes belges, venues du Congo, attaquent les Allemands et prennent Kigali le 8 mai 1916.

    iii – Colonisation belge

    Sous la tutelle des belges, les Tutsi sont vus comme le symbole de l’oppression colonial. En effet, les colonisateurs utilisent le Mwami pour imposer leur décisions et lui laisse quelques prérogatives. Par exemple, c’est lui qui se charge de lever l’impôt.

    Par ailleurs, les Belges et les missionnaires instituent le concept des Tutsi, race supérieur, et des Hutu, race inférieur. Pourtant, il n’existe même pas de distinction ethnique entre les deux groupes. D’après Larousse, une ethnie est :

    Groupement humain qui possède une structure familiale, économique et sociale homogène, et dont l’unité repose sur une communauté de langue, de culture et de conscience de groupe.

    On en déduit plutôt que les Tutsi et les Hutu forment une seule ethnie.

    Les Belges n’en restent pas là. En 1931, ils instaurent une carte d’identité mentionnant l’ « ethnie ». Celle-ci aurait été déterminée par le nombre de vache possédés, mais surtout par des caractères morphologiques, principalement la taille. C’est comme si en France on faisait une distinction entre les grands, les moyens et les petits. Les Européens inventèrent aussi une histoire de nègres blancs venus d’Ethiopie, de peuple hamitique (les Tutsi) pour expliquer que ceux-ci étaient plus proche du blanc que les Hutu pouvaient l’être.

    Ainsi les Belges ont figé un critère de distinction sociale qui était fluide, car on devenait Tutsi et un Tutsi pouvait redevenir Hutu. Les termes qui, en kinyarwanda, désignaient des entités socioprofessionnelles vivant en harmonie, devinrent ainsi des catégories raciales hétérogènes. Le malheur des Tutsi, certains du moins, est d’avoir cru à ces théories et de s’être pris pour des Européens à la peau noire. Il semble certain que le problème racial Hutu-Tutsi soit une invention européenne. Ils en ont inventé les concepts, imposé l’histoire et enclenché l’affrontement.

    http://41.74.172.18/t3_apps/miniyouth/uploads/pics/mwami_rwanda_01.jpg

    Ce qu’il faut retenir

    1. Tutsi et Hutu n’étaient pas deux ethnies distinctes
    2. Les colonisateurs (Allemands puis Belges) se sont appuyés sur les Tutsi pour gouverner
    3. Les colonisateurs ont fait naître le sentiment de races supérieures et inférieures
    *

    II – Décolonisation

    i – Retournement des belges

    Sous la tutelle des Belges, les Tutsi sont donc favorisés par rapport aux Hutu. Ils ont accès aux postes à responsabilités et surtout aux études supérieures (à l’exception notable des séminaires). Versé dans les idées de libertés, notamment celles de la Révolution Française, mais aussi dans un contexte de décolonisation, ces Tutsi songent de plus en plus à l’indépendance.

    À la fin des années 50, le Congo belge entre dans un processus de transition vers l’indépendance. En conséquence, les Tutsi commencent à propager au Rwanda des idées similaires. Néanmoins, l’administration belge (pertes des intérêts coloniaux) et l’Église catholique (la séparation entre l’Église et l’État, la liberté de culte, la perte du contrôle sur l’enseignement mènent vers le matérialisme athée) ne le voient pas d’un très bon œil. La Belgique se doit de mener le Rwanda vers l’indépendance, d’après des accords signés avec l’ONU en 1946, mais ne souhaite pas perdre toute influence.

    En 1957, le « manifeste des bahutu » est publié par Grégoire Kayibanda et d’autre Hutu. Ce manifeste décrit le Tutsi comme étant d’une race étrangère. Pire, il les désigne comme étant des colonisateurs pires que les européens. Or cet ouvrage a été écris par des Pères blancs (missionaires) sous l’impulsion de Mgr Perraudin, archevêque de Kabgayi. Ainsi en essayant de diviser pour mieux régner, l’Église (c’est un raccourci bien sûr, il s’agit plus probablement d’initiative individuelle d’évêques et d’archevêques que d’une vrai politique papale) espère voir une indépendance du Rwanda favorable au pouvoir religieux.

    ii – L’indépendance

    http://www.un.org/en/events/decolonization50/slideshow_images/rwanda.jpg

    En 1959, Kayibanda créé le Parmehutu, un parti politique prônant que les Hutu sont les « vrai rwandais », que les Tutsi doivent « retourner en Abyssinie » (Éthiopie). Les autorités belges et ecclésiastiques vont prendre fait et cause pour les leaders du Parmehutu. Or au Rwanda, les Tutsi représentent environ 14% de la population totale, et les Hutu 83%. Ce parti emporte donc assez facilement l’adhésion populaire.

    Petite aparté, les dictateurs Hutu qui suivront utiliseront cet argument du nombre pour affirmer que leur gouvernement est démocratique : comme 80% de la population est Hutu et que le gouverneur est Hutu, alors le gouvernement est une démocratie. Ceci est totalement faux : ce n’est pas parce que la France est majoritairement catholique (bon c’était particulièrement vrai avant Vatican 2) que si le président est catholique alors on est en démocratie. Donc si le président était musulman, protestant, … on serait en dictature ? Absurde. (Si toute référence à la religion vous dresse les cheveux sur la tête, remplacer « catholique » par « bruns » et « musulman, protestant, … » par « blond, roux, … »)

    Le 25 juillet 1959, le Mwami Mutara III meurt dans des conditions suspectes. Kigeri V est nommé Mwami par le chef du rituel de la cour, sans consultation du vice-gouverneur général belge, Jean-Paul Harroy, mis devant le fait accompli, ni de l’Église catholique, ni du peuple.
    Des troubles éclatent en novembre 1959, opposant les contestataires hutu aux autorités tutsi. Environ 20 000 Tutsi sont massacrés, c’est la « Toussaint rwandaise ». De nombreux chefs ou sous-chefs tutsi sont arrêtés, s’enfuient ou sont tués. Les biens des Tutsi sont pillés et leurs maisons brûlées de manière à les contraindre à l’exode. Environ 300 000 Tutsi partent en exil vers les pays limitrophes, l’Ouganda, la Tanzanie, le Burundi ou le Zaïre. Les réfugiés Tutsi de 1959 sont considérés comme les plus anciens réfugiés d’Afrique.

    Le 25 juin 1960, des élections sont organisées, et le Parmehutu obtient plus de 70% des voix. Le 28 janvier 1961, Kayibanda proclame la République. Il s’agit du coup d’État de Gitarama. Les premiers « raids » sont organisés par les exilés Tutsi, depuis les pays limitrophes, pour rentrer chez eux. Mais ils se heurtent à la garde nationale rwandaise, commandée par des officiers belges. Plusieurs milliers de Tutsi seront alors massacrés. Les Tutsi sont appelés Inyenzi, les « cancrelats ».

    Le 1er juillet 1962, le Rwanda devient indépendant. Les Belges affirment que le nouveau « Rwanda est franchement anticommuniste [et] ne s’en cache pas » et que « l’atout de l’Occident réside dans les liens culturels et religieux établis ».

    iii – La première république Hutu

    http://www.eufrika.org/wordpress/wp-content/uploads/2012/07/Gregoire-Kayibanda.jpg

    Le 20 décembre 1963 une centaine d’exilés Tutsi au Burundi attaquent le camp Gako dans le Bugesera, tuent 4 soldats puis se font anéantir par un peloton de la garde nationale commandé par des Belges au pont de Kanzenze. En représailles, le gouvernement arrête des personnalités Tutsi, organise « l’autodéfense populaire ». Cette dernière entraine le massacre de dizaines de milliers de Tutsi à Butare, Cyangugu et surtout dans la préfecture de Gikongoro. Les auteurs de ces crimes ne seront jamais punis. On voit là s’installer les germes du génocide de 1994 : marginalisation d’une minorité, impunité des bourreaux sur celle-ci… à tel point que Bertrand Russel, logicien et prix Nobel, déclare alors qu’il s’agit du « massacre le plus horrible et le plus systématique depuis l’extermination des Juifs par les nazis ».

    À l’élection présidentielle de 1965, Kayibanda obtient 98 % des voix. Le Parmehutu devient un parti unique sans opposition. Jusqu’en 1973, Kayibanda régnera en dictateur. Non seulement il qualifie les Tutsi de « race minoritaire », mais en plus il favorise les Hutu du Sud (région dont il est originaire) au détriment de ceux du Nord.

    En février 1973, une nouvelle vague de persécutions anti-tutsi se répand. Une campagne d’épuration ethnique est organisée dans l’enseignement secondaire et à l’université de Butare. Le mouvement aurait été organisé par des dissidents du Nord, mécontents du gouvernement Kayibanda, mais de nombreux témoignages montrent que Kayibanda lui-même en est l’organisateur.

    Craignant les Hutu du Nord, desservis dans le partage du pouvoir, Kayibanda, à la tête des Hutu du Centre et du Sud, aurait voulu reprendre la main en recourrant aux vieilles recettes, la chasse aux Tutsi. Les massacres de Hutu organisés par le gouvernement burundais en 1972 ont créé aussi une psychose chez les dirigeants hutu rwandais.

    Les régions les plus touchées sont Gitarama, Kibuye, Butare. Des localités comme Nyundo, Gisenyi, Nyamasheke, Save, sont déjà le théâtre de pogroms. Bien sûr, les autorités ne sont pour rien dans ces exactions.

    Le gouvernement, effrayé par la dimension que prenaient les pogroms, prit peur. Kayibanda, craignant un coup d’État militaire, déplaça certains officiers. L’armée, chargée de rétablir l’ordre, aurait au contraire encouragé les désordres. Le coup d’État du 5 juillet fut un soulagement pour les Tutsi encore en vie et encore au pays.

    Ce qu’il faut retenir

    1. Les Belges et surtout l’Église décide de soutenir les Hutu aux détriment des Tutsi
    2. De ce fait, cela favorise une haine raciale entre Tutsi et Hutu
    3. Dans le processus d’indépendance, environ 300 000 Tutsi quittent le pays
    4. Il commence à y avoir une banalisation des massacre des Tutsi et on commence à voir les germes annonciateurs du futur génocide : marginalisation des Tutsi, rabaissement (traité de “inienzi”) et impunité
    *

    III- Prise du pouvoir et politique de Juvénal Habyarimana

    La suite est principalement tirée de “La France au coeur du Génocide des Tutsi” de Jacques Morel, p32-35

    i – Prise du pouvoir

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7d/Flag_of_Rwanda_%281962-2001%29.svg/450px-Flag_of_Rwanda_%281962-2001%29.svg.png

    Le 5 juillet 1973, Juvénal Habyarimana, chef et ministre de la Garde nationale, l’armée rwandaise, et de la police, prend le pouvoir par un coup d’État soutenu par la faction nordiste de l’armée. Une cinquantaine de membres du gouvernement sont assassinés et Kayibanda est emprisonné. Il mourra en 1976 suite à de mauvais traitements. Juvénal Habyarimana proclame la seconde République rwandaise.

    ii – Politique « d’équilibre ethnique »

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9b/DF-SC-83-02204.jpg/250px-DF-SC-83-02204.jpg

    Juvénal Habyarimana prétend rétablir l’unité nationale et exhorte ses compatriotes à « s’aimer les uns les autres sans distinction d’origine ethnique ou régionale ». Mais il se garde bien de rétablir les victimes des pogroms des Comités pour le salut public. Les exilés restent exilés, les licenciés, licenciés. Dès son arrivée au pouvoir, il instaure une politique des quotas, censée être représentative de la proportion des « ethnies » dans la population. Ce système de quotas limite à 9 % le taux de Tutsi qui peuvent avoir accès aux études et à un emploi. Juvénal Habyarimana qualifie cette politique d’« équilibre ethnique et régional », ce qui, à l’étranger, lui donnera l’image d’un président modéré. Ce n’est en fait qu’une politique de marquage et d’exclusion ethnique.

    En 1978, une nouvelle constitution est adoptée. Chaque Rwandais, dès sa naissance, est intégré au parti unique fondé par le Président, le MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement). Lors des élections présidentielles, Habyarimana est élu avec 99 % des voix.

    En 1979 au Kenya est fondée la Rwandese National Union (RANU), une organisation qui lutte pour le retour des réfugiés et veut combattre le régime rwandais, considéré comme une dictature. Ce rassemblement sera un des éléments fondateurs du Front Patriotique Rwandais quelques années plus tard. Aux nombreuses demandes pacifiques des exilés Tutsi pour rentrer au pays, Habyarimana répondra toujours par la négative, prétextant que « le Rwanda est déjà surpeuplé ». Mais les Tutsi exilés en Ouganda, étaient, de leur côté, pressés par le régime ougandais de l’époque, celui de Milton Obote qui menaçait de les refouler. Les Tutsi exilés n’ont eu pour choix que de se rallier au mouvement de Yoweri Museveni, qui, en 1982, lance sa guérilla contre le régime Obote.

    iii – Appauvrissement et corruption

    http://u.jimdo.com/www27/o/sab82ff30b53993fb/img/if473a6a70e218682/1349102659/std/agatsiko-kazabazwe-abanyarwanda-barenga-miliyoni-bazize-inda-ndende-yako.png

    À la fin des années quatre-vingt, le régime politique rwandais, immuable, est confronté à des difficultés économiques et sociales structurelles et conjoncturelles : impasse économique, ajustement structurel, désespoir de la jeunesse, montée de l’opposition, aspirations au pluralisme. Le Rwanda dépend pour une grande part de l’aide internationale sur laquelle le clan présidentiel prélève sa part. La corruption est de plus en plus flagrante et généralisée. L’appauvrissement des ressources accroît les tensions pour garder le contrôle de l’économie. Les dépenses militaires vont augmenter en flèche après l’invasion d’octobre 1990.
    Pendant toutes ces années d’exil, les Tutsi rwandais se sont rassemblés dans les pays limitrophes. Après de nombreux appels à un retour pacifique qui n’avaient donné aucun résultat, ils ont constitué une force armée pour pouvoir rentrer au pays. Cette force armée, le Front Patriotique Rwandais (FPR), formée en 1987, s’est réunie en Ouganda, d’où la rébellion est partie. Il serait faux de penser que le FPR est composé uniquement de Tutsi. Des Hutu opposés au régime Habyarimana, mis à l’écart ou persécutés par ce dernier, ont rejoint ses rangs. Le colonel Alexis Kanyarengwe, compagnon du 5 juillet 1973, est la figure emblématique de ces Hutu.
    Alors qu’en juillet 1990 un plan de règlement de la question des réfugiés rwandais est élaboré sous l’égide du HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) et de l’OUA (Organisation de l’unité africaine), Juvénal Habyarimana déclare fin septembre devant l’assemblée générale de l’ONU que le Rwanda est trop petit et trop pauvre pour accueillir les réfugiés.

    Ce qu’il faut retenir

    1. Juvénal Habyarimana prend le pouvoir en arrêtant un massacre
    2. Il prône un “équilibre ethnique” qui n’est autre qu’une discrimination des Tutsi
    3. Cette politique le fait bien voir des occidentaux, qui voient en son régime une démocratie
    4. Les Tutsi qui se sont exilés (première vague en 1959) se sont organisés pour tenter de revenir au Rwanda. Le FPR, qui les rassemble, unit aussi en son sein les opposants au régime d’Habyarimana

    *
    * *

    2 – Le génocide

    I – Radicalisation du pouvoir et prémices

    i – Offensives du FPR

    http://rwanda94.pagesperso-orange.fr/gifrwan/cartdeja.gif

    Le 1er octobre 1990, le FPR attaque pour la première fois depuis l’Ouganda. Dans un premier temps, les forces du régime rwandais sont balayées. Le président Habyarimana en appelle alors à la communauté internationale pour lui venir en aide. Il convainc les Belges d’envoyer des troupes et Mobutu (dictateur du Zaïre) détache des éléments de sa garde présidentielle qui commettent des exactions. Mais il convainc surtout le président Mitterrand de lancer l’opération Noroît. Rapidement, les troupes du FPR sont repoussés. Officiellement, seules les troupes zaïroises ont combattus au front, les troupes belges et françaises devant « protéger les ressortissants » (il est avéré que les troupes françaises firent plus que cela cf. « La France au cœur du génocide des Tutsi » p109-120).

    Dans la nuit du 4 au 5 octobre, une simulation d’attaque de Kigali est le prétexte pour arrêter une partie de l’opposition ainsi que des Tutsi. Les Forces Armées Rwandaises (FAR) commettent des exactions sur les Tutsi du nord. On voit là se répéter le schéma étrange de défense du pays : dès qu’une tentative de retour des exilés est lancée, on commence à exterminer des Tutsi de l’intérieur.

    Les belges, ne tolérant pas ces manquements aux Droits de l’Homme, retirèrent rapidement leur troupes. Le Zaïre fit de même (mais pas pour les mêmes raisons : au vue des massacres et du pillage provoqués par les troupes zaïroises, le gouvernement rwandais demanda à Mobutu de retirer ses troupes).

    http://nuit.rwandaise.free.fr/images/Controlbarrage.jpg

    ii – Démocratisation et propagande ethniste

    La « démocratisation »

    Ainsi, reste de la France avec l’opération Noroît, opération qui va durer plus de 3 ans. Cette guerre apparemment stoppée, puis mouvante et larvée, puis relancée dès janvier 1991 entre les volcans et Byumba, va provoquer une dégradation catastrophique de la situation intérieure, favoriser naturellement le retour des courants ethnistes qui n’en demandaient pas tant, mais va aussi précipiter le régime dans une spirale de contestation intérieure et de pressions internationales qui n’aura d’issue que dans l’ouverture démocratique. Le 10 juin 1991, le président se résout enfin à faire adopter par le parlement, la nouvelle constitution instaurant le multipartisme. Plusieurs partis se déclarent alors pour se joindre au parti jusque-là unique MRND dont le R devient “républicain” au lieu de “révolutionnaire”, et qui s’adjoint l’appellation de “démocratie” afin de dévaluer la création du MDR ci-dessous :

    1. le MDR : Mouvement Démocratique Républicain, qui se présente comme le “fils naturel” de l’ancien MDR Parmehutu, parti unique de la première République de l’ancien président Grégoire Kayibanda.
    2. le PSD : Parti Social Démocrate, originaire de Butare au sud du pays.
    3. le PL : Parti Libéral, associant des Hutu et des Tutsi.
    4. le PDC : Parti Démocrate Chrétien.
    5. le CDR : Coalition pour la Défense de la République, créée de toutes pièces par les leaders du MRND pour brouiller les cartes du MDR, en se présentant comme le réel héritier du MDR Parmehutu, et aussi pour véhiculer un vocabulaire ethniste plus agressif, ce que le MRND ne peut officiellement se permettre.
    6. Pour compléter la confusion, le MRND suscite la prolifération de petites formations d’une moyenne de 30 adhérents, “sans assise populaire, et que l’opposition appelle vite les chiots du MRND”. Ceux- ci occupent les ondes de “Radio Rwanda” au même titre que les autres formations en attendant des élections, et monopolisent les séances de négociations entre partis.

    Juvénal Habyarimana doit donc composer avec trois principales forces politiques :

    1. l’Akazu : (la « maisonnée » issue du nord-ouest, menée par la famille de la présidente, Mme Agathe Kanziga, épouse Habyarimana), occupe les postes les plus importants dans les ministères, l’armée et les entreprises d’État. Elle n’hésite pas à stimuler l’extrémisme hutu, à faire liquider des opposants par un escadron de la mort et réagit aux perspectives de paix avec le FPR en organisant de « petits » massacres de Tutsi.
    2. L’opposition intérieure, essentiellement Hutu (mais peu influente du fait du morcellement des parties)
    3. L’opposition armée du FPR, essentiellement Tutsi.

    Et à cela, s’ajoute de nombreuses pressions internationales.
    En même temps que se créé les parties, leur mouvement de jeunesse se créé aussi dont les tristement célèbres « Interahamwe » et les « Impuzamugambi ».

    http://www.inyenyerinews.org/wp-content/uploads/2012/06/Interahamwe.jpg
    http://nuit.rwandaise.free.fr/images/interheamwe.jpg

    Une répétition du génocide

    Dans la région du Bugesera (au sud du Rwanda), il y avait une forte population Tutsi due au camps de déplacés après les évènements de novembre 1959. Le 4 mars 1994, Radio Rwanda (la radio nationale !) diffuse des fausses nouvelles désignant les Tutsi de cette région comme des terroristes à la solde du FPR. Venu de Kigali, des bandes d’Interahamwe encadrèrent la population Hutu et la poussèrent à attaquer les Tutsi.

    Des centaines voire des milliers de cases ont été incendié, pillé. Les viols ont été systématiques et les meurtres n’ont pas été comptabilisés. L’impunité a été totale : quelques Hutu ont été punis pour avoir mangé des vaches au lieu de s’occuper du massacre…

    L’appel au génocide est constant et culmine avec l’appel de Léon Mugesera, vice-président du MRND (parti du président !) dans la préfecture de Gisenyi le 22 novembre 1992 :

    Les accords d’Arusha

    Sur le front, l’année 1991 est principalement occupée par l’implantation du FPR dans le nord du Rwanda (région de Byumba). En mars 1991, le premier cesser le feu de N’Sele est signé et en juin se déroule à Arusha en Tanzanie des entrevues pour la paix entre le gouvernement rwandais et le FPR.

    Ces accords visent à entamer un processus de paix entre le FPR et le gouvernement de Juvénal Habyarimana. Mais à chaque avancé vers la paix, des massacres de Tutsi sont perpétrés et bien sûr, le FPR ne veut pas négocier tant que ces massacres continuent.

    Pourtant, au bout de 14 mois, des accords sont enfin signées. Les principaux points sont un partage politique entre le FPR et les autres parties politiques via la mise en place d’un nouveau gouvernement (GTBE, Gouvernement de Transition à Base Élargie), le rapatriement des exilés rwandais et le mélanges des forces du FPR et des forces gouvernementales (les FAR). Pour aider à la mise en place de ces accords, l’ONU envoit un contingent de 2500 hommes, commandé par le général canadien Roméo Dallaire : la MINUAR (MIssion des Nations Unis pour l’Assistance au Rwanda).

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    iii – La montée du Hutu Power

    (tiré de « La France au cœur du génocide des Tutsi », p 38)

    Le début de la mission onusienne coïncide avec le coup d’État militaire avorté du 21 octobre 1993 au Burundi au cours duquel le président démocratiquement élu Melchior Ndadaye, un hutu, trouve la mort. Cet événement est largement exploité par la radio RTLM (Radio Télévision Libre des Milles Collines : radio extrémiste Hutu) qui avait commencé à émettre depuis trois mois. Elle diffuse des chants de guerre pourtant proscrits depuis la signature de l’accord de paix. Dans la foulée, un riche homme d’affaires, membre du comité directeur du Mouvement démocratique républicain (MDR, le plus grand parti d’opposition), Frodouald Karamira, organise un meeting politique le 23 octobre 1993 à Kigali au cours duquel il lance le slogan « Hutu Power », qui traduit la radicalisation ethnique d’une partie des militants des mouvements politiques : la plupart des formations politiques se disloquent en tendances extrémiste (« power ») et modérée qui se disputent la légitimité.

    Les tendances « power » s’unissent de fait avec la CDR.

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    Cela permet aux opposants aux accords de paix de retarder la mise en place du gouvernement et du parlement de transition prévus par les accords de paix, plusieurs partis présentant deux listes. Le 5 janvier 1994, Habyarimana prête serment comme président de la République avec des pouvoirs théoriquement réduits conformément aux Accords d’Arusha. Mais l’investiture du gouvernement et du parlement sont empêchés par des manifestants Interahamwe et des membres de la Garde présidentielle qui interdisent l’accès du CND (Conseil National de Développement : le parlement rwandais) à l’opposition, seuls les candidats de la mouvance MRND sont présents. Les blocages politiques persistant, cette investiture n’aura jamais lieu.

    La tension monte d’un cran le 21 février 1994 quand un leader de l’opposition, le ministre des Travaux publics, Félicien Gatabazi, dirigeant du PSD (Parti Social Démocrate), est assassiné devant son domicile à Kigali. Le lendemain, en représailles, le président de la CDR, Martin Bucyana, est lynché par une foule en colère dans le sud à Butare, la région natale de Gatabazi. De nouvelles violences éclatent, notamment à Kigali et à Cyangugu (sud-ouest), le fief de Bucyana.

    Constitution de milices, distribution d’armes, entraînement des miliciens, propagande anti-tutsi dans les médias, tous les ingrédients sont mis en place pour déclencher « l’apocalypse ». Le 6 avril 1994, à 20 h 25, au retour du président Habyarimana d’une conférence à Dar es-Salaam où il s’est engagé à mettre en place le GTBE, son avion est abattu par un missile alors qu’il approche de l’aéroport de Kigali. Quelques heures plus tard, le génocide commence.

    Ce qu’il faut retenir

    1. Le FPR commence à attaquer le gouvernement rwandais en octobre 1990
    2. Habyarimana se voit forcer de démocratiser son pays pour obtenir de l’aide et du prestige à l’internationale
    3. Le front stagnant, une tentative d’accords a lieu pour faire la paix. Il est ponctué par des offensive du FPR d’un côté et des massacres de Tutsi de l’autre
    4. Le multipartisme est instauré, permettant au président Habyarimana de sous-évalué l’opposition en la divisant
    5. Le Hutu Power se créé : les extrémistes Hutu ont désormais leur parti
    6. La propagande est en marche : la radio et des journaux propagent des idées racistes. Des appels au génocide sont lancés.
    7. Un “mini-génocide” a lieu, permettant au régime de s’entrainer pour le vrai
    8. L’ONU intervient pour aider la mise en place des accords : c’est la MINUAR avec à sa tête le général canadien Roméo Dallaire
    *

    II – L’impensable arrive

    i –L’attentat du 6 avril 1994

    Les faits :

    Le 6 avril 1994, se tient à Dar-es-Salam en Tanzanie un sommet pour finaliser et mettre en place les Accords de paix d’Arusha. Au cours des négociations, le président Habyarimana accepte d’exclure le CDR (le parti raciste) de la phase de transition démocratique. Fatigué, le président décide de rentrer directement à Kigali, au lieu du 8 avril comme prévu. Son avion, un Falcon 50 offert par la France, quitte Dar es Salam vers 19h et prévoit d’arriver vers 20h30 à Kigali. À bord, en plus du président rwandais, se trouve aussi le président burundais, monté à la demande d’Habyarimana.

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    Voici comment Colette Braeckmann (journaliste belge pour le quotidien Le Soir, présent lors du génocide) relatait fin 1994 l’arrivé du Falcon à Kigali :

    Soudain, alors que l’appareil commence à survoler Kigali, évitant de passer au-dessus du cantonnement du Front patriotique, les lumières de la piste s’éteignent. Il est 20 h 23, l’appareil se trouve à 600 mètres d’altitude et l’épouse du commandant de bord Jean-Pierre Minaberry, qui, depuis, Kigali, suit ses communications radios, l’entend expliquer les difficultés de l’atterrissage. La conversation est interrompue par des déflagrations : un tir de roquette effleure l’appareil, puis un deuxième coup, tiré quelques secondes plus tard, fait mouche. Le Mystère-Falcon, dont l’équipage (des militaires passés au secteur privé) avait été fourni par une société prestataire de services, la Satif, est touché de plein fouet et prend feu immédiatement. C’est une véritable torche qui descend au-dessus du domaine présidentiel de Kanombe pour s’abattre sur le mur d’enceinte de la propriété du président, non loin d’une pépinière. L’avion en flammes tombe à quelques mètres des casemates de la garde présidentielle, qui veille sur les lieux en permanence. A quelques mètres aussi de la piscine gardée par un paon majestueux.

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    L’aéroport est sur un plateau qui domine le camp militaire de Kanombe, dénommé camp Mayuya, dans un creux à l’est. La propriété du Président Habyarimana est quasiment dans l’axe de la piste. Les avions la survolent en atterrissant. Le camp militaire est situé légèrement au sud, entre la maison d’Habyarimana et la piste.

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    Les nombreux témoignages sont floues voire contradictoires. On peut les résumer ainsi : vers 20h30, il y a eu entre 1 et 3 tir de roquettes ou de missiles qui sont partis soit de la colline de Masaka, soit du camp militaire de Kanombe. L’avion présidentiel aurait réussi à éviter le premier engin (lorsqu’il y en a plusieurs) avant de se faire percuter. Il s’est écrasé dans le domaine présidentielle, c’est-à-dire là où était sa femme et ses enfants :

    Q. Comment avez-vous appris que l’avion de votre père avait été abattu dans la nuit du 6 avril 1994 ?
    R. Je l’ai vécu personnellement parce qu’à ce moment-là, je sortais de la piscine avec deux de mes cousins, Éric et Aimé ; on sortait de la piscine et il était aux alentours de 20 h 30, donc il faisait déjà nuit. Et au moment où on était en train de monter vers la maison, on a entendu un bruit d’avion. Et directement, j’ai dit à mes cousins qu’on attende un peu parce que notre résidence de Kanombe se trouvait dans l’axe de la piste d’atterrissage de l’aéroport de Kanombe. Donc j’ai dit qu’on attende un peu que l’avion passe, et j’étais sûr que c’était l’avion de mon père, parce que je le reconnaissais par le bruit. C’était… c’était pratiquement le seul jet du Rwanda et il avait un bruit particulier. Et comme il faisait déjà nuit, il n’y avait pas d’autres vols commerciaux qui devaient arriver ; donc c’est pour ça que j’étais sûr que c’était l’avion de mon père. Donc, quand l’avion… Comme à la maison il y a beaucoup d’arbres, donc on voyait les lumières de l’avion à travers les arbres, de loin, et tout d’un coup, on a vu des choses comme des balles traçantes ou bien des fusées, et il y en a eu trois, et des… des coups qui… qui les accompagnaient. Et l’avion a explosé en l’air, et c’est comme ça que moi, j’ai… je dirais pas que je l’ai appris, mais je l’ai vécu directement de mes propres yeux.

    Théories :

    Deux théories principales s’affrontent : le FPR serait responsable de l’attentat ou bien le Hutu Power.

    • Dans le premier cas, cela impliquerait que les tireurs se sont positionnés sur la colline de Masaka (en aucun cas ils auraient pu entrer dans un camp militaire Hutu). Cela implique aussi que le FPR soit en quelque sorte le responsable du génocide et aurait assassiné le président Habyarimana pour obtenir le pouvoir. Néanmoins, rien qu’en tant qu’hypothèse cette théorie n’est pas très convaincante : en effet lors de la conférence de Dar es Salam, le FPR a obtenu le fait que le CDR ne fasse pas parti du gouvernement de transition (leur principal point). Or après la chute de Kigali le 4 juillet, le FPR mettra en place un gouvernement de transition comme prévu : ils n’avaient rien à y gagner. En tout cas, le juge Bruguière a en 2006 lancé neuf mandats d’arrêt sur des proches du président rwandais Paul Kagame (alors général du FPR) alors même qu’il s’est appuyé sur des preuves et des témoignages douteux (témoins se rétractant, preuves falsifiés de Paul Barril, …). Il en résulte que les relations officielles entre la France et le Rwanda ont été rompus.
    • Dans le second cas, cela impliquerait que les tirs se soient produit soit sur la colline soir dans le camp militaire (dans ce cas, la responsabilité seraient avérés). Ils auraient assassinés le président car il se serait trop compromis avec les Tutsi et les auraient écartés du pouvoir. En 2008, le juge Marc Trévidic prend la relève de Bruguière et décide de se rendre sur les lieux de l’attentat (chose que n’a pas faite son prédécesseur). En 2011, le rapport des experts est formel : les missiles n’ont pu être tiré que depuis le camp militaire (http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2012/01/10/un-rapport-technique-qui-fait-basculer-lhistoire/)

    Ainsi, le président a été assassiné par des extrémistes Hutu. Et comme l’annonçait le 2 avril 1994 la RTLM, la radio raciste :

    À la date du 3, 4, et du 5, il est attendu qu’une petite chose va survenir ici à Kigali, et même ils [les Tutsi] vont poursuivre et se reposer à la date du 6, et à la date du 7 et du 8, ils vont faire une petite chose, en utilisant ces balles et ces grenades.

    ii – Les massacres

    Le coup d’état

    À la suite de l’assassinat du président Habyarimana, il est normalement convenu que le premier ministre doit prendre la place à la tête de l’état. Mais dès la nuit du 6 au 7 avril, l’état-major des FAR en décida autrement. Le général Dallaire fut opposé au refus du colonel Bagosora et décida d’affecter des casques bleus (10 parachutistes belges et 5 soldats ghanéens) pour protéger Agathe Uwilingiyimana, la première ministre d’alors. Ils furent rapidement encerclés par une vingtaine de soldats rwandais et furent obligés de rendre les armes. Le 7 avril vers 11h du matin, la première ministre sera assassinée avec son mari tandis que les dix casques bleus belges seront emmenés dans un camp militaire pour y être abattus.

    Dans le même temps, les personnalités politiques de l’opposition furent traquées et tuées lors des premiers massacres du 7 avril 1994. Seul en réchappe ceux qui étaient alors à l’étranger et quelques-uns qui sont parvenus à se cacher. Aussi, le 8 et 9 avril, un Gouvernement Intérimaire Rwandais fut formé avec les personnalités politiques restantes, c’est-à-dire celles en faveur des Hutu Power. Il est à noter que ce gouvernement, qui disait respecter les accords d’Arusha – quand bien même aucun membre du FPR n’y siégeait, prêta serment, non pas au parlement ou dans un quelconque bâtiment officiel, mais à l’ambassade de France.

    Ainsi, l’assassinat du président Habyarimana est l’occasion pour le Hutu Power de prendre le pouvoir en éliminant toute opposition.

    100 jours d’extermination (tiré de « La France au cœur du génocide des Tutsi », p688-690)

    La conduite du génocide a été pensée et expérimentée au préalable. Tous les actes ont été préparés, listes de personnes à tuer, repérage des maisons des victimes, caches d’armes, entraînement des miliciens, accusations contre les Tutsi diffusées par les radios, provocation du bataillon FPR au CND. Le couvre-feu obligeant les gens à rester à leur domicile est imposé à tout le pays. Les barrières sont mises en place. Il y en a à l’entrée et à la sortie de chaque localité.

    Tout Tutsi contrôlé aux barrières est exécuté. Une autorisation est nécessaire pour se déplacer d’une commune à l’autre. Les frontières sont fermées.

    Un dispositif semblable à celui de Kigali est mis en place simultanément le 7 dans toutes les communes du Rwanda. Les Hutu d’opposition, les intellectuels ou hommes d’affaires tutsi sont visés nominativement et tués à leur domicile. À la campagne, les maisons des Tutsi sont pillées et incendiées.

    Après la mise en place du gouvernement intérimaire, l’exécution des massacres est pilotée par quatre hiérarchies parallèles, celles de l’armée et de l’administration, celle des milices et celle de l’autodéfense populaire. Le colonel Bagosora contrôle, de fait, le Gouvernement intérimaire, les FAR et les milices, et agit aussi par l’organisation de l’autodéfense populaire. Le chef d’état-major des FAR, Augustin Bizimungu, fournit des militaires pour exécuter les massacres et approvisionne en armes les milices et les couvre. Les milices obéissent en fait à Bagosora, à Bizimungu et à leurs leaders MRND et CDR, mais prétendent être un mouvement spontané de la population. Elles s’opposent aux quelques cadres administratifs et officiers des FAR qui veulent empêcher les massacres. Enfin, le GIR et l’administration prennent la direction des massacres quand, profitant du départ des militaires et observateurs étrangers, ils sont sûrs de pouvoir agir dans l’impunité. Ils commandent à la gendarmerie et aux policiers locaux.

    Ce système à quatre hiérarchies parallèles permet d’imposer les massacres partout, car, si un maillon bloque dans une chaîne de commandement – un responsable administratif ou un officier qui s’oppose aux massacres –, une autre chaîne est activée, soit les milices, soit l’autodéfense populaire. Les milices ayant le défaut de dépendre de partis, MRND et CDR, l’autodéfense populaire a l’avantage d’être au-dessus des appartenances partisanes.

    C’est le GIR qui décide d’écarter les opposants. C’est lui qui prend les décisions de déclencher les massacres de masse. Il les prend en Conseil des ministres ou en réunissant les préfets comme le 11 avril. 327 Il n’y a pas d’ordre explicite de tuer les Tutsi. Mais aucune consigne n’est donnée pour arrêter les tueurs et les responsables administratifs qui s’opposent aux massacres sont accusés d’être complices de l’ennemi. Au niveau préfectoral, sous-préfectoral et communal, le déclenchement des massacres est décidé en conseil de sécurité.

    Les radios appellent à tuer. Radio Rwanda dépend du GIR et la RTLM des dirigeants MRND, CDR et des FAR.

    Les autorités encouragent les Tutsi à se regrouper. Guidés par l’expérience des massacres antérieurs, ils vont se réfugier dans les centres paroissiaux. Mais on les pousse à aller aussi dans les stades, les écoles, les centres de santé, les centres communaux, au prétexte que là, leur dit-on, il sera plus facile de les défendre. Les bourgmestres envoient des gendarmes pour « protéger » les Tutsi. Les gendarmes désarment les Tutsi. Ils leur interdisent de sortir. Les responsables locaux les affament et les privent d’eau pendant plusieurs jours.

    Quand ils sont bien affaiblis, la décision de l’extermination est prise en conseil de sécurité communal ou préfectoral. Parfois, c’est un membre du GIR qui vient donner cet ordre. Des armes sont réunies, des militaires, des gendarmes et miliciens sont acheminés sur les lieux. Des paysans, armés de machette et de gourdins cloutés, sont amenés là en camions. Des accusations contre les Tutsi sont lancées : ils cachent des armes, ils écoutent la radio du FPR, ils menacent la sécurité des Hutu.

    L’attaque commence avec des tirs d’armes à feu par des gendarmes, des policiers, des militaires ou des miliciens, car les Tutsi se défendent avec des pierres. Les grenades sont utilisées en particulier dans les lieux fermés. Quand les Tutsi qui se défendent sont mis hors de combat ou ont épuisé leurs stocks de pierres, l’assaut est donné à l’arme blanche par les miliciens. Les paysans bouclent le périmètre, abattent ceux qui fuient, achèvent les blessés et délestent les cadavres de tout objet de valeur.

    Les miliciens arrêtent le « travail » le soir à heure fixe. Cela permet aux rares survivants de tenter de s’échapper dans la brousse. Les tueurs sont récompensés avec de la bière et ont le droit de prélever leur butin sur les victimes. Les paysans mangent les vaches que les Tutsi ont amenées avec eux et pillent leurs maisons.

    Le lendemain, les tueurs reviennent achever les blessés, parfois ce sont des femmes ou des enfants qui le font. Les cadavres sont abandonnés aux chiens. Au bout de quelque temps, l’administration décide de les faire enlever par des prisonniers de droit commun et de les jeter dans des fosses avec des camions et des engins des entreprises publiques.

    Les exécutions sur les barrières continuent pendant toute la durée du génocide, y compris dans la zone Turquoise contrôlée par l’armée française. Des battues sont organisées pour traquer les Tutsi cachés en brousse.

    Durant la campagne de pacification, des autorités locales font croire que tout est terminé, que la paix est revenue, que les Tutsi n’ont plus rien à craindre. Ceux qui sortent de leurs cachettes sont abattus.

    iii – La reprise de la guerre

    Le gouvernement intérimaire a deux fronts à gérer : le front « intérieur », c’est-à-dire le génocide, et le front extérieur, c’est-à-dire contre le FPR. Dès le 7 avril, le FPR prend les armes contre les FAR, au moins à Kigali où ils sont assiégés par la garde présidentielle. Trop occuper sur le front « intérieur », les FAR se font écraser par les forces du FPR, qui, en l’espace de trois mois, réaliseront ce qu’ils n’avaient pu faire en plusieurs années. Seul Kigali résista longtemps (atteinte dès le 20 avril, Kigali ne tombera que le 4 juillet). Durant toute la durée du génocide, le FPR fut la seule force à s’y opposer, malgré de nombreuses exactions commises. Ainsi, le génocide cessa soit faute de victimes, soit dû aux offensives du FPR. La catastrophe militaire fut telle que des Interahamwe étaient parfois envoyés au front alors même qu’ils demeuraient des civils. En général, une dizaine de soldats des FAR encadraient une centaine d’Interahamwe, qui étaient surtout utilisés comme chair à canon.

    Après une lutte de plus de mois, Kigali tombe aux mains du FPR le 4 juillet 1994. Bien que des massacres ont continués jusqu’à la fin juillet, on retient cette date comme celle de la fin du génocide au Rwanda.

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    Ce qu’il faut retenir

    1. – Le président Habyarimana a très certainement été assassiné par les extrémistes hutus
    2. – Le génocide s’est accompagné d’un coup d’état de la part de ces mêmes extrémistes et a commencé par l’éradication de toute opposition politique
    3. – En parallèle du génocide, la guerre contre le FPR a repris et se termine en débâcle pour les FAR
    *

    Sources

    http://www.un.org/Depts/Cartographic/map/profile/rwanda.pdf
    La France au cœur du génocide des Tutsi, Jacques Morel (2010, révisé en 2012)
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Rwanda
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_du_23-Mars
    http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_au_Rwanda_:_les_cons%C3%A9quences_du_g%C3%A9nocide
    http://treaties.un.org/pages/ViewDetails.aspx?src=TREATY&mtdsg_no=IV-1&chapter=4&lang=fr
    http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/
    http://rwandarugali.tripod.com/rwanda/id279.html
    http://rwanda94.pagesperso-orange.fr/
    http://bataillescelebres.esy.es/rwanda/index.html
    http://rwanda94.pagesperso-orange.fr/sitepers/dosrwand/genofram.html
    L’agenda Du Génocide, Jean-François Dupaquier, 2010

  • Participant
    Posts2982
    Member since: 12 avril 2012

    Excellente idée @Henri Beyle.Je doit par contre avoué que j’ai des connaissances limités sur cette page sombre de l’histoire.

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Merci vauban. J’espère que ce dossier te permettra d’en connaître plus !

    J’en profite pour dire que j’ai mis à jour la partie 1-I !

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Mise à jour de la partie 1-II.
    Désolé du gros bloc de texte, mais c’est nécessaire pour bien comprendre les tenants et les aboutissants de cette affaire.
    En tout cas bon courage pour ceux qui me liront !

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Mise à jour de la partie 1-III. La partie 1 est enfin terminée.
    Cette partie est principalement tirée de “La France au coeur du Génocide des Tutsi” de Jacques Morel. J’ai préféré conservé en partie son texte que de le paraphraser et de faire perdre de l clarté au texte.

    Bientôt le coeur de cette sombre affaire.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 23 avril 2012

    Excellent!!! Ton aide enrichi considérablement le forum! merci! 🙂 +1

  • Participant
    Posts2170
    Member since: 12 avril 2012

    Excellent dossier ! On en apprend tous les jours ce cette guerre.

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Merci à vous 🙂

    Mise à jour de la partie 2-I.
    Elle est vraiment énorme et il y a encore tant à dire… J’espère qu’elle est assez clair, n’hésitez pas à commenter pour me dire si il y a des détails que vous ne comprenez pas ou bien à rajouter !

    La partie 2-II va elle aussi être très longue, donc je ne sais pas dans combien de temps je l’aurais fini…

  • Participant
    Posts2724
    Member since: 12 avril 2012

    Je n’ais fait que survoler et il me semble vraiment pas mal. J’apprécie l’idée de rajouter un résumé de chaque partie concernant les idées principales

  • Participant
    Posts2982
    Member since: 12 avril 2012

    Bravo pour la continuation du dossier! 🙂

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Mise à jour de la partie 2-II-1. Désolé pour l’attente….

  • Participant
    Posts3524
    Member since: 12 avril 2012

    Alors là, chapeau! Je viens de découvrir ton dossier, et c’est vraiment passionant. Je crois n’avoir jamais aussi bien compris d’où vient l’horreur de ce génocide… Merci

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Merci à toi Saganami 🙂

  • Participant
    Posts2982
    Member since: 12 avril 2012

    Je relisait le dossier de Henri Beyle et j’ai été surpris par cette partie:

    Le 7 avril vers 11h du matin, la première ministre sera assassinée avec son mari tandis que les dix casques bleus belges seront emmenés dans un camp militaire pour y être abattus.

    Il n’y a pas eu d’action de représailles de la part des forces de l’ONU ou de la Belgique?

  • Participant
    Posts2324
    Member since: 11 mai 2012

    Le 7 avril vers 11h du matin, la première ministre sera assassinée avec son mari tandis que les dix casques bleus belges seront emmenés dans un camp militaire pour y être abattus.

    Ce n’est pas le genre de la maison. L’ONU ne mene jamais de represaille pour la seule et bonne raison qu’elle n’en a pas le mandat. Jamais une unite de l’ONU menera une operation offensive s’il n’ait pas ouvertement aggressee. Bosser pour l’ONU est le pire des boulots, tu observes mais tu ne fais rien. Et sans compter sur ce beau casque tout bleu qui fait une merveilleuse cible.

    Excellent dossier en tout cas. La passivite de l’ONU est une honte et montre l’impuissance des Casques Bleus qui n’ont simplement pas les pouvoirs pour intervenir et sauver des vies.

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Petit Poucet a bien résumé l’incapacité de l’ONU. J’ajoute à cela un extrait de http://bataillescelebres.esy.es/rwanda/index.html :

    Présente en effectif réduit, la force de maintien de la paix des Nations-Unies (MINUAR), sous le commandement du général canadien Roméo Dallaire, tenta de stabiliser la situation.

    Dans la nuit du 6 au 7 avril, l’état-major des FAR (Forces armées rwandaises) s’opposa verbalement au général Dallaire, commandant de la MINUAR, qui rappela l’autorité légale du premier ministre pour prendre le contrôle de la situation. Le Colonel Bagosora contesta son autorité. Le général Roméo Dallaire décida de donner une escorte de casques bleus à Madame Agathe Uwilingiyimana pour la protéger et lui permettre de lancer un appel au calme à la radio dès le lendemain matin.

    Le 7 avril à 2h00, dix paras belges (Caporal Bruno Bassine, Cpl Alain Debatty, Cpl Christophe Dupont, Cpl Stéphane Lhoir, Cpl Bruno Meaux, Cpl Louis Plescia, Cpl Christophe Renwa, Cpl Marc Uyttebroeck, 1 Sergent Yannick Leroy et Lieutenant Thierry Lotin), partirent du centre de Kigali, à bord de deux jeeps, afin de rejoindre le domicile du Premier ministre. Vu la présence de plusieurs barrages, les Belges n’atteignirent leur but qu’à 5h30, où il rejoignirent cinq soldats ghanéens, également affectés à la sécurité du Premier ministre à son domicile.
    À 05 h 37, le Lt Lotin indiqua qu’il n’était plus question, vu les barrages établis, de se rendre à Radio-Rwanda. Ordre lui fut donné de prendre une position défensive
    À 06 h 55, le Lt Lotin signala qu’il était encerclé par une vingtaine de militaires rwandais, armés de fusils et de grenades, et que des membres de la garde présidentielle lui demandaient de déposer les armes. Ses supérieurs lui enjoignirent de ne pas rendre les armes et de maintenir le dialogue.
    A 8h34, le Premier ministre tenta de fuir son domicile en compagnie de gendarmes, affectés à sa sécurité, qui la cachèrent dans la maison d’un voisin . Elle y fut découverte par des membres de la garde présidentielle qui la ramenèrent à son domicile où elle fut tuée vers 11 h 45 ainsi que son mari.
    A 08 h 43, le groupe Lotin fut déchargé de sa mission de protection du Premier ministre par le commandement mais prié de ne pas se laisser désarmer et de négocier. Le Lt Lotin rétorqua qu’il était trop tard, ayant déjà quatre hommes désarmés à terre. L’officier, dans ces circonstances, fut autorisé à rendre les armes s’il le jugeait nécessaire: ” Tu es sur place, c’est à toi d’apprécier la situation “.
    Les cinq Ghanéens et les dix Belges furent désarmés sans résistance possible et conduits, sous la menace des armes, vers un minibus VW qui attendait à l’extérieur.

    En arrivant à destination, au camp militaire de Kigali, les quinze militaires furent obligés de quitter le véhicule et de s’asseoir sur le tarmac situé à l’entrée du camp.
    Rapidement la rumeur circula parmi les militaires FAR rassemblés dans le camp que les soldats belges avaient abattu l’avion présidentiel . Ceci engendra vite un soulèvement général en faveur du lynchage des militaires belges.
    A 9h06, le Lt Lotin, utilisant la radio d’un observateur ONU togolais, informa sa hiérarchie que son équipe avait été emmenée dans un endroit inconnu et que deux de ses hommes se faisaient tabasser et lyncher.
    Des soldats rwandais se ruèrent sur les militaires de l’ONU et les frappèrent à coups de crosses, béquilles, pierres, râteaux et baïonnettes jusqu’au moment où quatre militaires belges succombèrent des suites de leurs blessures .
    Inexplicablement, le général Dallaire passa alors devant le Camp Kigali et aperçu, au sol, plusieurs militaires belges. Si les circonstances ne lui permirent pas d’intervenir immédiatement, il reste incompréhensible, qu’une fois en sécurité, il ne prit aucune mesure afin d’envoyer des secours aux Belges en difficulté.

    Les magasins d’armement du camp, dont la Minuar avait la responsabilité, furent entre-temps fracturés.
    Le Col Nubaha, commandant du camp, accouru sur les lieux en compagnie d’autres officiers, tenta d’empêcher les Rwandais de pénétrer dans un local de permanence ONU où le Lt Lotin s’était finalement réfugié avec quatre militaires belges qui l’avaient rejoint en profitant d’un moment de confusion.
    Un cinquième militaire belge parvint bientôt à rejoindre le groupe Lotin en rampant sous un véhicule.
    Le groupe Lotin était alors composé de six militaires belges et des cinq ghanéens. Quelques instants plus tard, un militaire belge fut tué par un tir d’arme à feu provenant de l’extérieur.

    Le local où s’étaient réfugiés les militaires ONU fut pris sous le tir des armes des Rwandais. Les Belges et les Ghanéens furent contraints de se jeter sous les lits qui s’y trouvaient et de se protéger derrière le cadavre du soldat belge décédé.

    Ayant arrêté les tirs un moment, les Rwandais ordonnèrent aux Ghanéens de quitter le local par une fenêtre cassée. Sous escorte, les cinq Ghanéens furent ainsi expulsés du camp.
    Vers 12h30, un caporal rwandais, voulant pénétrer dans le local des Belges, se fait arracher son fusil Kalashnikov par le Lt Lotin qui le tua à l’aide de son pistolet GP35,seule arme qui avait pu être dissimulée lors de l’arrestation et du désarmement des Belges.
    L’attaque redoubla de violence. Des bombes lacrymogènes furent lancées dans le local tandis que les Belges ripostaient avec la Kalashnikov.

    Une fois les 45 cartouches contenues dans l’AK47 et le GP épuisées, ce fut la curée. Un Rwandais escalada le toit du local pour y lancer, d’un trou pratiqué, des grenades défensives . D’après des témoins, la résistance belge s’arrêta entre 12 h 30 et 13 h 30 (14h00??). Les cadavres furent retirés du local de l’ONU et dévalisés (uniformes, chaussures) avant d’être mutilés (certains les yeux arrachés, d’autres le sexe coupé et placé en bouche,…)
    Cet épisode dramatique plongea la Belgique dans la consternation et entraîna son désengagement de la Minuar. Dans la foulée, la Belgique entraîna à son tour l’ONU dans une spirale de désengagement.

  • Participant
    Posts516
    Member since: 17 août 2012

    Au final la source essentielle de ce post est un livre au titre évocateur “La France au coeur du génocide[…]” alors que le contenu du post ne fait que ressortir l’intervention française lors de l’invasion du Rwanda par les exilés tutsi réfugiés en Ouganda.
    Je trouve ça soit contradictoire et donc mauvais, soit volontaire et partisan. Dans les deux cas ça m’empêche de prendre pour argent comptant ce qui est écrit, dommage.

    Voici ma réponse sur les deux points soulevés :

    – La source essentielle est « La France au cœur du génocide »

    Oui c’est vrai. Il s’agit d’un livre qui a pour objectif de servir de support juridique : ainsi tout ce qui est affirmé l’est avec les preuves qui suivent et dans le cas contraire, l’auteur formule l’ensemble des hypothèses. Ce livre a également pour but de situer les interventions françaises au Rwanda dans son contexte et y livre donc de nombreuses informations autres que la seule influence française. Je vous conseille vivement de le lire pour sa rigueur scientifique. Et j’ajoute qu’on ne juge pas un livre à son titre.
    Info sur Jacques Morel : titulaire d’un 3ème cycle en mathématiques appliquées, il a travaillé comme ingénieur statisticien et informaticien au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Strasbourg et se trouve aujourd’hui à la retraite.

    – le contenu du post ne fait que ressortir l’intervention française lors de l’invasion du Rwanda par les exilés Tutsi réfugiés en Ouganda

    Il fait référence au paragraphe 2.I.i, passage de quinze lignes sur le total :

    Le 1er octobre 1990, le FPR attaque pour la première fois depuis l’Ouganda. Dans un premier temps, les forces du régime rwandais sont balayées. Le président Habyarimana en appelle alors à la communauté internationale pour lui venir en aide. Il convainc les Belges d’envoyer des troupes et Mobutu (dictateur du Zaïre) détache des éléments de sa garde présidentielle qui commettent des exactions. Mais il convainc surtout le président Mitterrand de lancer l’opération Noroît. Rapidement, les troupes du FPR sont repoussés. Officiellement, seules les troupes zaïroises ont combattus au front, les troupes belges et françaises devant « protéger les ressortissants » (il est avéré que les troupes françaises firent plus que cela cf. « La France au cœur du génocide des Tutsi » p109-120).

    Dans la nuit du 4 au 5 octobre, une simulation d’attaque de Kigali est le prétexte pour arrêter une partie de l’opposition ainsi que des Tutsi. Les Forces Armées Rwandaises (FAR) commettent des exactions sur les Tutsi du nord. On voit là se répéter le schéma étrange de défense du pays : dès qu’une tentative de retour des exilés est lancée, on commence à exterminer des Tutsi de l’intérieur.

    Les belges, ne tolérant pas ces manquements aux Droits de l’Homme, retirèrent rapidement leur troupes. Le Zaïre fit de même (mais pas pour les mêmes raisons : au vue des massacres et du pillage provoqués par les troupes zaïroises, le gouvernement rwandais demanda à Mobutu de retirer ses troupes).

    La France y occupe 4 lignes en tout, sachant qu’elle a occupé un rôle majeur dans ce conflit en entraînant, conseillant les FAR et en s’occupant de la planification opérationnelle. Je n’estime pas faire « que » ressortir l’intervention française, après je vous laisse juge. Maintenant, résumer tout un texte de 16 pages sur un paragraphe, je trouve ça très limite.

  • Modérateur
    Posts8251
    Member since: 14 mai 2013

    Intéressant et bien présenté, j’ai lu d’une traite. Après il reste difficile de parler de cet épisode vu le nombre de zones d’ombre rien que visibles dans ce que tu présentes. Mais la présentation des tenants du génocide est intéressant.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

18 sujets de 1 à 18 (sur un total de 18)

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