Post has published by Von_Clausewitz

Ce sujet a 7 réponses, 6 participants et a été mis à jour par  UlysseSLee, il y a 4 ans et 3 mois.

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    http://image.noelshack.com/fichiers/2014/14/1396699636-battle-of-poltavaa-1709.png

    Avant-propos :
    Je vous propose ici un dossier relatif à la bataille de Poltava (1709), mais, l’originalité, ou plutôt la solution qu’à trouver l’auteur (moi) pour réduire son travail, tient au fait que je vais reprendre le texte de Voltaire que je trouve d’une très bonne narration. Bien entendu, ce n’est par flemmingite que je reprend son texte mais pour que l’on ait une vision “pro-russe” de la bataille. Explication :

    En tant que philosophe des Lumières, Voltaire et bien d’autres vont porter attention à ce qui se passe dans les différentes cours européennes de leur temps. Par dessus tout, ils vont être admiratifs du système parlementaire anglais et de ceux que l’on nomme les despotes éclairés. Par le terme de despotisme éclairé, l’on définit la rencontre entre idées des Lumières et les souverains (ainsi que leurs réformes). Ici donc, il s’agit de Pierre Ier de Russie, que l’on connait sous Pierre le Grand. Il est à l’origine de la modernisation de la Russie et a entrepris toute une série de réformes qui n’ont pu que laisser Voltaire admiratif : : impôt pour les russes les plus riches, limite pouvoir des nobles boyards, modernisation du code judiciaire, encourage le mercantilisme, science, éducation… Ainsi, vous comprendrez la subjectivité de l’auteur en faveur du Tsar Pierre Ier.

    Cependant, afin de ne pas vous proposer un pavé indigeste, je n’ai conservé que la description de la bataille, et non pas de tous les événements antérieurs (début du conflit de la Grande Guerre du Nord…etc…). Je vous proposerai donc une petite mise en contexte (très petite) pour ensuite laisser parler Voltaire. Enfin, j’agrémenterai de nombreuses illustrations pour que l’ensemble soit digne du terme de “dossier”.

    Mise en contexte :
    La Grande Guerre du Nord (1700-1721) met en confrontation deux coalitions, l’une menée par la Suède et l’autre par la Russie. La lutte a des odeurs de volonté hégémonique dans une zone stratégique et commune à de nombreux souverains : le littoral de la Baltique. Après des campagnes victorieuses dans le Nord du théâtre d’opérations, Charles XII de Suède décide de faire mouvement en direction de Moscou, mais, subissant l’attrition russe (terre brûlée), il se retire en Ukraine pour mieux revenir. Il est face à Poltava, qu’il doit se saisir pour marcher sur Moscou… Je laisse la parole à Voltaire…

    ******************

    Poltava est remplie de provisions et pouvait servir de place d’armes à Charles XII. Elle est située sur la rivière de Vorskla assez près d’une chaine de montagnes qui la dominent au Nord; le côté de l’Orient est un vaste désert, celui de l’Occident est plus fertile et plus peuplé. La Vorkla va se perdre à 15 grandes lieues au dessous du Boristhène (nom antique du Dniepr). On peut aller de Poltava au Septentrion (Nord) gagner le chemin de Moscou par les défilés qui servent de passage aux Tartares. Cette route est difficile, les précautions du Tsar l’avaient rendue presque impraticable mais rien ne paraissait impossible à Charles et il comptait toujours prendre le chemin de Moscou après s’être emparé de Poltava. Il mit donc le siège devant cette ville au commencement de Mai 1709. C’était là que Pierre l’attendait, il avait disposé ses corps d’armées à portée de se joindre et de marcher tous ensemble aux assiégeants. Il avait visité toutes les contrées qui entourent l’Ukraine.

    http://excellentworlds.com/data_images/countries/poltava/poltava-03.jpg
    L’emplacement de Poltava dans les frontières actuelles.

    Dès qu’il sait que cette ville est assiégée, il rassemble ses quartiers. Sa cavalerie, ses dragons, son infanterie, Cosaques, Kalmouks, s’avancent de vingt endroits, rien ne manque à son armée; ni gros canon, ni pièces de campagne, ni munitions de toute espèce, ni vivres, ni médicaments. C’était encore une supériorité qu’il s’était donnée sur son rival. Le 15 Juin, il arrive de Poltava avec une armée d’environ 60.000 combattants. La rivière Vorskla était entre lui et Charles; les assiégeants au Nord-Ouest, les russes au Sud-Est.

    Pierre remonte la rivière au dessus de la ville, établit ses ponts, fait passer son armée et tire un long retranchement qu’on commence et qu’on achève en une seule nuit, vis à vis de l’armée ennemie. Charles put juger alors si celui qu’il méprisait et comptait détrôner à Moscou entendait l’art de la guerre. Cette disposition faite, Pierre posta sa cavalerie entre deux bois et la couvrit de plusieurs redoutes garnies d’artillerie. Toutes les mesures ainsi prises, il va reconnaître le camp des assiégeants pour en former l’attaque.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/81/Poltava_inledning.png
    Les dispositifs décrits par Voltaire (les redoutes sont dans la forêt au Nord-Ouest).

    Cette bataille allait décider du destin de la Russie, de la Pologne, de la Suède et des deux monarques sur qui l’Europe avait les yeux. On ne savait chez la plupart des Nations attentives à ces grands intérêts, ni où étaient ces deux Princes, ni quelle était leur situation; mais après avoir vu partir de Saxe Charles XII victorieux à la tête de l’armée la plus formidable, après avoir su qu’il poursuivait partout son ennemi, on ne doutait pas qu’il ne dût l’accabler et, qu’ayant donné des lois en Danemark, en Pologne, en Allemagne, il n’allait dicter dans le Kremlin de Moscou les conditions de la paix et faire un Tsar après avoir fait un roi de Pologne. J’ai vu des lettres de plusieurs ministres qui confirmaient leurs cours dans cette opinion générale.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cc/Victory_at_Narva.jpg
    Bataille de Narva (1700), les suédois l’emportent à 1 contre 4 !

    Le risque n’était point égal entre ces deux rivaux. Si Charles perdait une vie tant de fois prodiguée, ce n’était après tout qu’un héros de moins. Les provinces de l’Ukraine, les frontières de Lituanie et de Russie cesseraient alors d’être dévastées; la Pologne reprenait avec sa tranquillité son roi légitime déjà réconcilié avec le Tsar son bienfaiteur. La Suède enfin épuisée d’hommes et d’argent pouvait trouver des motifs de consolation. Mais si le Tsar périssait, des travaux immenses, utiles à tout le genre humain, étaient ensevelis avec lui et le plus vaste Empire de la Terre retombait dans le chaos dont il était à peine tiré.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/84/%D0%A1%D0%9F%D0%B1,_%D0%9F%D0%B5%D1%82%D1%80%D0%BE%D0%BF%D0%B0%D0%B2%D0%BB%D0%BE%D0%B2%D1%81%D0%BA%D0%B0%D1%8F_%D0%BA%D1%80%D0%B5%D0%BF%D0%BE%D1%81%D1%82%D1%8C._%D0%9D%D0%B5%D0%B2%D1%81%D0%BA%D0%B0%D1%8F_%D0%BA%D1%83%D1%80%D1%82%D0%B8%D0%BD%D0%B0._6.06.2011%D0%B3.jpg
    St-Petersbourg, réalisation de Pierre Ier (ici la forteresse Pierre et Paul).

    Quelques corps suédois et russes avaient été plus d’une fois aux mains sous les murs de la ville. Charles XII, dans une de ces rencontres avait été blessé d’un coup de carabine qui lui fracassa les os du pied. Il essuya des opérations douloureuses qu’il soutint avec son courage ordinaire et fut obligé d’être quelques jours au lit. Dans cet état il apprit que Pierre devait l’attaquer, ses idées de gloire ne lui permirent pas de l’attendre dans ses retranchements : il sortit des siens en se faisant porter sur un brancard.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/93/Mazepa2.JPG
    Charles XII, blessé, accompagné de Ivan Mazepa, hetman des Cosaques d’Ukraine et allié de circonstances des suédois.

    Le journal de Pierre le Grand avoue que les suédois attaquèrent avec une valeur si opiniâtre les redoutes garnies de canons qui protégeaient sa cavalerie, que malgré sa résistance et malgré un feu continuel, ils se rendirent maitres de deux redoutes. On a écrit que l’infanterie suédoise maitresse des deux redoutes crut la bataille gagnée et cria victoire. Le feu des redoutes ne se ralentit point, et les russes résistèrent partout avec autant de fermeté qu’on les attaquait avec ardeur. Ils ne firent aucun mouvement irrégulier. Le tsar rangea son armée en bataille hors des ses retranchements avec ordre et promptitude.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0f/Poltava_skanslinjen3.png
    Voyez au Nord-ouest la prise des redoutes décrite par Voltaire.

    La bataille devint générale. Pierre faisait dans son armée la fonction de général major, le général Baur commandait la droite, Menzikof la gauche, Sheremento le centre. L’action dura deux heures. Charles le pistolet à la main allait de rang en rang sur son brancard porté par ses Drabans; un coup de canon tua un des gardes qui le portaient et mit le brancard en pièces. Charles se fit alors porté sur des piques car il est difficile, quoi qu’on en dise, que dans une action aussi vive on eut trouvé un brancard tout prêt. Pierre reçut plusieurs coups dans ses habits et dans son chapeau; ces deux princes furent continuellement au milieu du feu pendant toute l’action. Enfin après deux heures de combat, les Suédois furent partout enfoncés, la confusion se mit parmi eux et Charles XII fut obligé de fuir devant celui qu’il avait tant méprisé. On mit à cheval dans sa fuite ce même héros qui n’avait pu y monter pendant la bataille, la nécessité lui rendit un peu de forces; il courut en souffrant d’extrêmes douleurs, devenus encore plus cuisantes par celle d’être vaincu sans ressource.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c1/Poltava_slutstriden2.png
    La déroute générale suédoise.

    Les russes comptèrent 9.224 suédois morts sur le champ de bataille, ils firent pendant l’action deux à trois mille prisonniers, surtout dans la cavalerie. Charles XII précipitait sa suite avec environ 14.000 combattants, très peu d’artillerie de campagne, de vivres, de munitions et de poudre. Il marcha vers le Boristhène au midi entre les rivières de Vorskla et de Sol (dans le pays des Zaporaviens). Par delà le Boristhène, en cet endroit sont de grands déserts qui conduisent aux frontières de la Turquie. Le prince Menzikof se présenta sur les hauteurs avec 10.000 hommes de cavalerie et un train d’artillerie considérable quand le roi passait le Boristhène. 14.000 suédois se rendirent prisonniers de guerre à ces 10.000 russes : Lewenhaupt, qui les commandait, signant cette fatale capitulation par laquelle il livrait au tsar les Zaporaviens, qui ayant combattu pour son roi se trouvaient dans cette armée fugitive. Les principaux prisonniers faits dans la bataille et par la capitulation furent le comte de Piper (1er ministre) avec deux secrétaires d’État et deux du Cabinet, le Feld-maréchal Renchild, les généraux Lewenhaupt, Schlippenbac, Rozen, Stakelber, Creutz, Hamilton, trois aides de camp généraux, l’Auditeur général de l’armée, 59 officiers de l’État-major, 5 colonels (parmi lequel un prince de Wurtemberg), 16.942 soldats ou bas-officiers, enfin, en y comprenant les domestiques du roi et d’autres personnes suivant l’armée, il y en eut 18.746 au pouvoir du vainqueur; ce qui, joint au 9.224 qui furent tués dans la bataille, et à peu près 2.000 hommes qui passèrent le Boristhène à la suite du roi, fait voir qu’il avait en effet 27.000 combattants sous ses ordres dans cette journée mémorable.

    http://theatrumbelli.hautetfort.com/media/01/00/521857106.jpg
    Les Cosaques d’Ukraine, sous les ordres de leur hetman Mazepa, héros national ukrainien.

    Il était parti de Saxe avec 45.000 combattants; Lewenhaupt en avait amené plus de 16.000 de Livonie, rien ne restait de toute cette armée florissante, et, d’une nombreuse artillerie perdue dans ses marches, enterrée dans les marais, il n’avait conservé que 18 canons de fonte, deux obus et douze mortiers. C’était avec ces faibles armes qu’il avait entrepris le siège de Poltava, et qu’il avait attaqué une armée pourvue d’une artillerie formidable, aussi l’accuse t-on d’avoir montré depuis son départ d’Allemagne plus de valeur que de prudence. Il n’y eut de morts du côté des russes que 52 officiers et 1293 soldats, c’est une preuve que leur disposition était meilleure que celle de Charles, et que leur feu fut infiniment supérieur.

    http://www.battle-poltava.org/pic/pano2.jpg
    Les suédois souffrirent de la supériorité russe en artillerie.

    Un ministre envoyé à la cour du tsar prétend dans ses Mémoires que Pierre ayant appris le dessein de Charles XII de se retirer chez les Turcs, lui écrivit pour le conjurer de ne pont prendre cette résolution désespérée et de se remettre plutôt entre ses mains qu’entre celles de l’ennemi naturel de tous les princes chrétiens. Il lui donnait sa parole d’honneur de ne point le retenir prisonnier et de terminer leurs différends par une paix raisonnable. La lettre fut porté par un exprès jusqu’à la rivière Bug qui sépare les déserts de l’Ukraine des États du Grand Seigneur. Il arriva lorsque Charles était déjà en Turquie, et rapporta la lettre à son maitre.

    http://www.herodote.net/Images/AhmetIIIVanMourRijksmuseum.jpg
    Le sultan ottoman Ahmet III, il offrit l’asile à Charles qui y restera 5 ans !

    Ce qui est le plus important dans cette bataille, c’est que de toutes celles qui ont jamais ensanglanté la terre, c’est la seule qui, au lieu de ne produire que la destruction, ait servi au bonheur du genre humai puisqu’elle a donné au Tsar la liberté de policer une grande partie du Monde. Il s’est donné en Europe plus de 200 batailles rangées depuis le commencement de ce siècle jusqu’à l’année où j’écris. Les victoires les plus signalées et les plus sanglantes n’ont eu d’autres suites que la réduction des quelques petites provinces, cédées ensuite par des traités et reprises par d’autres batailles. Des armées de 100.000 hommes ont souvent combattu, mais les plus violents efforts n’ont eu que des succès faibles et passagers; on a fait les plus petites choses avec les plus grands moyens. Il n’y a point d’exemple dans nos Nations modernes d’aucune guerre qui ait compensé par un peu de bien le mal qu’elle a fait; mais il a résulté de la journée de Poltava la félicité du plus vaste Empire de la Terre.

    https://www.raremaps.com/maps/medium/26206.jpg
    ********************

    FIN

  • Participant
    Posts5796
    Member since: 12 avril 2012

    Une lecture très intéressante, même si parfois le parti pris est tel qu’il fait un peu sourire. Il pourrait être utile à présent de fournir une vision critique par rapport à celle de Voltaire. Cependant, je ne connais que trop peu le sujet et je suis bien incapable d’apprécier pleinement les réalités dont il est ici question.

    Aussi, si Von_Clausewitz (ou quelqu’un d’autre) pouvait me fournir de plus amples détails à ce sujet, je ne saurais cacher ma joie !

  • Participant
    Posts860
    Member since: 1 mai 2013

    J’ai trouvé un véritable bijou sur l’histoire de la Russie, avec en introduction (les introductions sont longues à l’époque !) sur la géographie, ethnographie russe… Un bijou je vous dit ! Il s’agit de : Histoire de la Russie, depuis les origines jusqu’à l’année 1877, par Alfred Rambaud, Paris, 1878. Je peux fournir le lien pour télécharger l’ouvrage en PDF si ça intéresse quelqu’un. (je posterai suite à la lecture du passage relatif à la bataille mais étant donné l’heure je vais dormir ! à demain !).

  • Participant
    Posts261
    Member since: 14 mars 2013

    J’ai l’impression que j’ai le même type, le mien c’est Histoire de la Russie des origines à 1996 ( 😛 ) de Nicholas V. Riasanovsky, mais j’ai aussi une bonne intro sur la géographie etc. Je l’ai acheté il a deux jours et j’en suis à l’organisation politique de l’Etat Kiévien.

  • Participant
    Posts639
    Member since: 4 juillet 2012

    C’est très bien expliqué, cette bataille fut peut être une des plus importantes du XVIIème parce qu’à partir d’elle la Russie deviendra la puissance militaire de l’est (la puissance maritime viendra plus tard, avec Catherine la Grande). On devra dès lors considérer la Russie comme un état d’une importance considérable, et non plus (à tort ou à raison) comme des barbares moyen-âgeux(qu’ils n’étaient pas tous). Ce n’est qu’à partir de Louis XVI que les Français commencèrent vraiment à s’intéresser à la Russie, par l’intérmediaire des philosophes, comme Voltaire(qui n’est jamais allé en Russie) mais surtout Grimm, qui resta à la cour de Russie un certain temps. De nos jours les dirigeants européens considèrent (à mon avis) encore la Russie comme un pays barbare ce qui est faux…

  • Modérateur
    Posts2015
    Member since: 26 août 2013

    Ce n’est qu’à partir de Louis XVI que les Français commencèrent vraiment à s’intéresser à la Russie,

    Pierre le Grand avait demandé une alliance à Louis XIV qui l’a refusé car cela signifiait une rupture franco-turque .

  • Participant
    Posts860
    Member since: 1 mai 2013

    Pierre Ier a d’ailleurs fait un “voyage” de presque 2 mois en France, dont les différentes étapes sont retracées ici.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    . Ce n’est qu’à partir de Louis XVI que les Français commencèrent vraiment à s’intéresser à la Russie, par l’intérmediaire des philosophes, c
    Non, Louis XV, avec les philosophes français qui encensaient Catherine II, la Sémiramis du Nord.

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