Post has published by kymiou

Ce sujet a 11 réponses, 4 participants et a été mis à jour par  karas, il y a 9 mois et 2 semaines.

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    De 1550 à 1200 av. J.-C, l’obsession du Nouvel Empire égyptien fut de maintenir une présence constante dans le couloir syro-palestinien, qu’il voyait comme un glacis lui permettant de voir venir les invasions de loin. Plus question de subir une nouvelle occupation hyksôs !

    Mais le dispositif ne s’appuie pas sur une occupation à la romaine, avec légions, postes fortifiés et toutes ces choses. Il suffit à Pharaon qu’une cité se reconnaisse vassale des Deux-Terres pour être laissée relativement tranquille. Elle peut même pratiquer sa diplomatie et quelque guerres locales sans que Thèbes ne fronce les sourcils. Les villes les plus importantes, comme Byblos, abritent un haut-fonctionnaire égyptien qui supervise la situation et fait régulièrement rapport, selon un système rappelant celui des Résidents-généraux dans les protectorats de l’époque coloniale.

    Il va de soi que dans les désordres extrêmes, Pharaon mobilisera ses armées et cela peut faire très mal. Les contemporains de Thoutmès III et d’Amenhotep II l’ont bien compris. Mais dans la majorité des situations et tant que sa suzeraineté n’est pas directement menacée, l’Égypte a tendance à laisser faire. Au fond, les coûteuses expéditions lointaines, c’est pas trop son truc et le troupier égyptien rechigne à mourir loin de sa vallée aimée des dieux, de ses ateliers d’embaumement et de ses rites d’immortalité.

    La situation au Nord de l’Euphrate est très différente. Cités et empires en formation s’entrechoquent en permanence. Leurs réussites et leurs échecs doivent beaucoup aux qualités du roi du moment. On voit des entités se gonfler comme un ballon sous un règne et se réduire sous le suivant. Seul le Mitanni affiche une certaine constance. Encore est-il constamment menacé par les Assyriens à l’Est et par les Hittites à l’Ouest – du moins quand ces derniers ne subissent pas eux-mêmes une révolte ou une invasion.

    Compte à rebours

    -1430 : Tudhaliya I de Hatti profite des hostilités entre Shaushtatar I du Mitanni et Thoutmès III d’Égypte (écrit depuis une trentaine d’années Thoutmôsis, ce que je déplore) pour s’emparer de l’Arzawa (au Sud-Ouest de l’Asie Mineure) et du Kizzuwatna ( future Cilicie). Il fait aussi une descente sur Alep et Karkémish.

    -1420 : Arnouwanda I de Hatti subit une lourde invasion des tribus gasgas établis sur le littoral de la Mer Noire. Hattousa est prise et incendiée. Le Mitanni s’empresse d’en profiter pour récupérer les terres conquises par les Hittites sous le règne précédent.

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    -1400 :en grande difficulté, Tudhaliya II de Hatti galvanise ses forces, bat les Gasgas et les renvoie sur leurs plages pontiques. Il vainc ensuite les Mitanniens et reprend le Kizzuwatna et l’Arzawa à la grande colère de leurs habitants : ils ne cesseront jamais de se rebeller à la moindre occasion.

    A Thoutmès III a succédé Amenhotep II, qui poursuit les martelages annuels de son père sur le front de l’Euphrate, toujours contre Shaushtatar du Mitanni. Ce dernier, qui n’est pas sans qualités militaires, résiste et s’efforce de rendre coup pour coup mais ses forces s’affaiblissent et les Égyptiens peuvent tenir ce rythme indéfiniment – en tout cas, ils en donnent l’impression.

    Conscient de ne pouvoir tenir éternellement sur deux fronts (hittite et égyptien), son successeur Artatama de Mitanni fait marcher la diplomatie et signe avec Thoutmès IV une paix qui évoluera en entente cordiale. Les zones d’influence sont clairement définies : les Égyptiens au Sud et à l’Ouest de l’Euphrate, les Mitanniens au Nord et à l’Est. Désormais sans ennemi à combattre, l’Égypte s’installe dans la paix et s’y ramollit dangereusement sous le règne suivant, celui d’Amenhotep III.

    -1380 : bref règne du pâle Hattousili II de Hatti. Libérés des pressions pharaoniques, les Mitanniens font un retour en force contre les Hittites et les contraignent à reculer une nouvelle fois.

    -1350 : premièr coup de canif dans le traité : Abdi-Ashirta, roi d’Amourrou, au Sud de l’Euphrate, cherche à quitter l’orbite égyptienne et sollicite Tudhaliya III de Hatti qui se dit intéressé. A cette époque, l’Amourrou est un royaume important. Il touche à la côte du Levant, s’enfonce loin à l’Est au cœur de la Syrie et surtout, tient la frontière de l’Euphrate.

    Tudhaliya hésite. L’idée doit encore mûrir. En attendant, Abdi-Ashirta se fait les dents en harcelant le port de Byblos sur lequel il a des visées. Son prince, Rib-Addi, s’en plaint auprès du pharaon-nouveau Akhenaton. Ce dernier, sur les conseils du Résident-général, fait assassiner l’ambitieux par la garnison de la base égyptienne d’Oulassa, toute proche.

    C’est vers ce temps-là que Souppilouliouma accède au trône hittite. Tout le monde le sait : c’est le grand homme de la dynastie. Il consacre ses dix premières années de règne à mettre au pas ses turbulents voisins d’Asie Mineure et à stabiliser en un empire bien structuré son réseau de vassaux – jusque-là à géométrie variable.
    Après quoi il entreprend systématiquement les possessions mitanniennes à l’Ouest de l’Euphrate, jusqu’à Alep inclus, sous le regard indifférent de l’allié égyptien. En finale ne restait au Mitanni que ses territoires à l’Est du fleuve, encore ne fut-il autorisé à les conserver qu’en acceptant de devenir vassal de la nouvelle puissance.

    Les Assyriens sautent aussitôt sur l’occasion pour se libérer de leur propre vassalité vis-à-vis des Mitanniens. Ils risquent même une expansion à leur dépens. Trop tôt : une intervention des Hittites et un blocus de leurs voies commerciales les obligent à une courbe rentrante. Pour l’instant…
    A noter que ces bouleversement laissent Akhenaton de glace. Avec lui, sorti de sa réforme religieuse et de la construction de sa nouvelle ville d’Amarna, il n’y a plus personne !

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    Amourrou, théoriquement zone frontière côté Égypte.

    Vers -1340 : en Amourrou, c’est l’heure d’Azirou, le fils d’Abdi-Ashirta. Avec un pharaon qui s’en fiche et des Hittites très occupés ailleurs, il se sent les mains libres et étend ses conquêtes tous azimuts.

    Il renforce sa présence sur la côte du Levant en y installant sa capitale, Ardata. De là, il menace Byblos sous le nez de la garnison égyptienne d’Oullasa impuissante, faute d’instructions royales. Ensuite, il se tourne vers l’Est et s’empare de Qatna, Tounip, Dapour et pousse jusqu’à Damas dont il se proclame le roi. Il impose une alliance au prince Ettakama de Kadesh et force Ougarit à lui verser tribut. Peu après, il fait assassiner Rib-Addi de Byblos. La ville tombe temporairement entre ses mains mais le résident-général égyptien l’en fait chasser par ses maigres troupes.

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    Même pour l’indolent Akhenaton, cela commence à faire beaucoup pour un soi-disant « fidèle vassal de Pharaon ». Il le fait enlever par ses hommes et livrer à la cour d’Amarna pour qu’il s’explique. Azirou y reste bloqué un an quand se produit un événement gravissime : Ettakama de Kadesh, toujours en zone égyptienne et lié contre son gré à l’Amourrou, vient de passer aux Hittites ! Akhenaton, qui n’en manque jamais une, libère aussitôt le roi d’Amourrou pour qu’il aille y mettre bon ordre.

    La suite ne fait pas un pli : Azirou plonge à son tour dans les bras de Souppilouliouma, dont les troupes franchissent aussitôt l’Euphrate. La vieille frontière issue du traité égypto-mitannien est pulvérisée ! Si Akhénaton encaisse la nouvelle avec flegme, ses propres militaires, qui se sentent pieds et poings liés, commencent à s’énerver.

    Il faut dire que le passage à l’ennemi de Kadesh autorisait les réactions les plus vives. N’importe quel pharaon aurait juré de laver cette félonie dans le sang de son auteur. Akhenaton, lui, se borna à écrire dans sa correspondance diplomatique que cet Ettakama était « un traître avec lequel on ne s’assied pas à table » .

    -Non mais Allo quoi ? comme dirait un brillant esprit de notre temps. 😉

    Hésitations à Hattousa.

    De son côté, Souppilouliouma marque un temps d’arrêt. Les habituelles rebellions internes sont matées ; les gens d’Arzawa se tiennent tranquilles ; les gasgas se font tout petits ; le Mitanni n’est plus un problème.

    Que faire à présent ? Certes, Khadesh et l’Amourrou sont des bonnes prises et on ne va pas bouder son plaisir mais tout de même… Défier un empire deux fois millénaire aux ressources infinies, est-ce bien raisonnable ? D’autant qu’une épidémie (peste ? Variole ?) frappe ses domaines. Alors qu’Akhenaton est sur sa fin (1338 av.J.-C), le Hittite préfère calmer le jeu et entamer des pourparlers. Au fond, il ne lui déplairait pas de reprendre à son compte le vieux traité sur l’Euphrate comme ligne frontalière.

    Mais peu après éclate un épisode inattendu lourd de conséquences…

    L’affaire Zannanzah.

    Ce qu’on en sait : une reine d’Egypte, veuve, seule sur le trône, demande à Souppilouliouma un de ses fils pour l’épouser et régner ensemble « car elle refuse d’être mariée à un de ses sujets ». Après moultes hésitations, le roi hittite envoie son fils Zannanzah, qui disparaît presque aussitôt dans des circonstances troubles. Il aurait été assassiné par les Egyptiens de sa propre escorte ! S’en suivra une guerre qui s’éternisera.

    Oui mais quelle reine ? La préférence va largement à Ânkhesenamon, la veuve de Toutânkhamon, à qui on proposait le vieux chancelier Ay comme prince consort. Elle finit par s’y résoudre et disparut juste après. Ay régna seul de 1327 à 1323.

    La foudre hittite.

    On le comprendra, Souppilouliouma prit très mal la chose. Il lança ses armées qui collectèrent toutes les villes se réclamant encore de l’alliance égyptienne, dont Karkémish, Ougarit et Qatna – où des traces d’incendies encore visibles montrent que ce fut très violent. Une armée égyptienne improvisée avec les garnisons locales fut balayée, les régions de Byblos et Damas ravagées.

    Kadesh, fraîchement récupérée par Toutânkhamon, fut reperdue. Cette ville, dont la notoriété n’est plus à faire, est un point stratégique de première importance, presque un symbole. Elle contrôle à la fois la route Est-Ouest depuis le cœur de la Syrie jusqu’à la côte d’Amourrou et la piste Nord-Sud – grosse voie d’invasion – par son accès à la plaine de la Békaa.

    Parenthèse : pour les Égyptiens, s’emparer de la ville est plutôt facile en l’absence de renforts hittites occupés ailleurs. Sa milice ne fait pas le poids. Mais ils sont incapables de rester car ils ne peuvent – ni ne veulent – immobiliser de grosses troupes aussi loin dans le Nord sans tenir fermement l’Amourrou voisin. Ce raisonnement pèsera lourd dans la stratégie de Ramsès II pour la bataille que vous savez…

    Pour ne rien arranger, l’affaiblissement spectaculaire des Deux-Terres aspira des hordes de pasteurs shasou (mot signifiant « poussiéreux »), autrement dit des bédouins, qui traversèrent le Jourdain pour participer à la curée. Les acquis de la XVIIIème dynastie s’effondraient les unes après les autres.

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    Toutefois, l’inertie égyptienne avait disparu avec Akhenaton. Sous Toutânkamon déjà, des généraux plus énergiques, dont Horemheb, maniaient des armées plus consistantes et mieux équipées comme le prouve la reprise temporaire de Kadesh. La progression hittite s’en trouva ralentie.

    Cela n’empêcha pas Souppilouliouma d’encore aborder Canaan et le sud de la Palestine avant de mourir de la peste (-1322). Après un an, son fils Arnouwanda II périt du même mal.

    -1321 : quand Mursil II accède au trône d’Hattusa, il ne peut poursuivre la dynamique de son père. Les changements de règnes sont toujours l’occasion de multiples révoltes, voire des tentatives d’invasion d’états voisins. En ce domaine, Mursil fut particulièrement bien servi : attaque surprise des inévitables Gagsgas dans le Nord, révolte de l’Arzawa dans le Sud-Ouest, retour des Gasgas, irruption des Assyriens à l’Est, sécession de Karkémish, Kadesh et Ougarit au Sud ! Manqueraient plus au tableau que les Égyptiens et justement,…

    Grande lessive à Memphis

    Justement, dans les Deux-Terres, c’est le grand réveil. Le général Horemheb, qui fut longtemps le bras militaire de Toutânkhamon, venait à son tour de monter sur le trône. Il avait eu tout le temps de préperer son programme, qui impliquait : réorganisation complète du pays après la grande déglingue atonienne (que l’on effacerait des annales) et reprise en main des administrations : trésor, tribunaux, affaires religieuses et armées, tout y passe. En corollaire, chasse féroce à la corruption, aux privilèges et aux abus de toutes sortes avec lourdes condamnations à la clef. Même la lutte contre la pauvreté figurait dans la liste sous forme de grands travaux.
    Sans illusion sur la qualité des haut-responsables des règnes précédents, Horemheb plaça partout des militaires dont il connaissait personnellement les qualités. Ainsi nomma-t-il respectivement aux vizirats du Nord et du Sud un vieux compagnon d’armes appelé Pa-ramsès et son fils Séthy.

    Restait la question hittite. Horemheb lança vers le front des amorces d’offensive, juste assez pour amener Mursil à se dire que, décidément, trop c’était trop et qu’il fallait convenir d’une trêve. Celle-ci fut signée au soulagement des deux parties. Le Hittite pouvait enfin se consacrer à plein-temps aux troublions de son empire. Quant à l’Egyptien, il tourna ses forces contre les pillards shasou qui tourbillonnaient en Palestine, coupaient les routes et paralysaient le commerce. Ils furent reconduits avec pertes et fracas au-delà du Jourdain.

    Mursil réduisit les révoltes les unes après les autres et entama une politique de déportation de populations pour repeupler l’Anatolie centrale que l’épidémie avait particulièrement touchée. Ce procédé intimidant, très pacificateur, intéressa beaucoup les Assyriens.

    A propos de ces derniers, leur roi Adad-Nirari (-1308 – 1275) leur faisait grignoter tranquillement les derniers morceaux du Mitanni. L’appétit venant en mangeant, leurs dents s’allongeaient à vue d’œil. Un jour, elles racleront le dallage.

    Dernière ligne droite avant le grand jeu.

    1295 : Horemheb et Mursil II décèdent cette même année. Au premier succède son vizir du Nord, Ramsès Ier mais, avec un règne de seulement 17 mois, il ne fait que passer. Il avait pleinement associé son fils Séthy au pouvoir : au père la politique intérieure dans le droit fil de la restauration d’Horemheb ; au prince héritier l’extérieur, c’est à dire les armées, la surveillance frontalière, le renouvellement des alliances avec les cités syriennes et la traque aux Shasou.

    Pour vous détendre avant la suite : prononcez dix fois « J’en suis à chasser le Shasou, s’est dit Séthy ». 😆

    A Hattousa, Muwatalli II a remplacé son père Mursil. Bien entendu, les Gasgas fêtent l’événement à leur manière en déferlant sur l’empire. Ils investissent Hattousa et la saccagent comme d’habitude. Cela devient d’un banal ! Le nouveau roi confie la défense du Nord à son jeune frère Hattousili (qui lui succédera un jour) et se retire vers le Sud pour contrer d’autres soulèvements.

    De son côté, Séthy peaufine la renaissance égyptienne. Pour être au plus près des opérations, il a déplacé sa capitale à Tanis, dans l’Est du Delta. Quelques années se passent encore à pacifier ce qui doit encore l’être et bâtir un réseau de petits postes fortifiés le long des routes importantes.

    1289 : Désormais tranquille dans sa propre zone d’influence, Sethy s’attaque à la résorption du dernier héritage calamiteux d’Akhenaton : la récupération de Kadesh et de l’Amourrou. Il dispose d’une nouveauté : trois divisions – Amon, Rê et Seth – capables d’opérer ensemble ou séparément, totalement interarmes avec un corps de choc (les haouty), des unités de couvertures (archers), une masse de 400 chars, un train des équipages, des chariots à bœufs, des ateliers de campagne, des artisans, une intendance, …etc. Des légions avant la lettre.
    Le contraste est saisissant avec l’armée hittite. Pour redoutable qu’elle soit, celle-ci s’appuie sur une juxtaposition de troupes issues des citées vassales, commandées chacune par leur prince et serrées autour d’un noyau dur anatolien. Cela lui donne des allures d’ost royal de notre propre moyen-âge.

    La première bataille de Kadesh.

    Séthy suit la route côtière – dite chemin d’Horus – jusqu’aux frontières d’Amourrou, vassale des Hittites depuis Azirou. Il écrase les forces locales du roi Tuppi-Teshub à la bataille d’Adrata puis entame la tournée des cités voisines dont il reçoit la soumission. Les Égyptiens en sont à Kadesh quand une armée rameutée dans l’urgence par le vice-roi hittite de Karkémish, accourt pour la défendre. C’est un nouveau succès égyptien et Séthy fait graver dans la ville prise une stèle de la victoire, selon l’antique tradition. Il est clair que son offensive-éclair a pris tout le monde au dépourvu.

    Mais cela ne doit pas faire illusion. Pour tenir un pays hostile (c’est à dire sans alliance formelle avec les princes locaux), il faut multiplier les garnisons. Toute l’armée de campagne de Séthy y serait passée et il ne peut pas se le permettre. Il sonne donc le repli à ses hommes surchargés de butin. Sans doute a-t-il laissé en arrière quelques bons détachements cantonnés dans les points forts, comme Oulassa et Megiddo, avec mission d’entretenir une certaine guérilla.

    Mais dans l’entre-temps, Muwatalli a eu le temps de rassembler son armée principale et récupère les terres perdues à mesure que les Égyptiens les évacuent. Il fera le même coup à Ramsès II.

    A propos de Ramsès, alors âgé d’une quinzaine d’années, il était déjà présent sur place en tant que prince héritier.

    Les années suivantes, Séthy envoya des forces faire le coup de khopesh en Nubie et en Libye, où il eut la surprise de capturer des guerriers nouvellement arrivés d’Europe : les Sherden. Il ne le savait pas, mais ils formaient la première avant-garde des Peuples de la Mer, qui créeront tant de problèmes à son petit-fils Merenptah. Avec leurs casques cornus, leurs cuirasses de bronze et leurs épées d’estoc, il les jugea intéressants et les incorpora dans sa garde personnelle, ce corps d’élite qu’on nomme les Shemsou (litt : ceux qui suivent).
    Il est probable que le prince héritier Ramsès participa à ces campagnes en l’absence de son père, déjà malade. Séthy mourra en effet en 1279 av. J.-C, à l’approche de la cinquantaine, après un règne glorieux de douze ans.

    L’Amourrou change (encore) de camp.

    -1277 : un épisode presque anecdotique. On signale des vaisseaux pirates cherchant à s’introduire dans les embouchures occidentales du Nil. L’affaire semble suffisamment importante pour que Ramsès monte une souricière avec des barques de guerre dissimulées. Les intrus sont capturés et identifiés : encore des Sherden. Autant de recrues pour la garde royale !

    -1275. C’est l’an 4 du règne et Ramsès vise, comme son père, Kadesh et l’Amourrou. Son armée, portée à quatre divisions, suit la côte jusqu’à Adrata où elle s’attend à devoir combattre. Mais le jeune roi Benteshina a remplacé son père Tuppi-Teshub, qui était un inconditionnel du camp hittite. Le nouveau monarque est moins attaché aux traditions familiales lancées par le grand-père Azirou. Il a, en revanche, été très impressionné par le renouveau égyptien. Entre Ramsès qui est devant lui, et Muwatalli qui est loin, il n’hésite pas et propose à Pharaon un renversement d’alliance à son profit.

    Aux anges, le Ramsès ! Il vient de récupérer l’Amourrou sans coup férir. La mythique frontière de l’Euphrate n’avait jamais été aussi proche depuis un demi-siècle. Il restait encore quelques cités à convaincre et en tout premier lieu Kadesh. Mais comme la saison était déjà avancée (septembre), ce serait pour l’an prochain.

    Comme on s’en doute, Muwatalli II ne partagea pas cette euphorie en apprenant la nouvelle. La présence de Pharaon en Amourrou ne le perturbait pas outre mesure. Cela s’était déjà vu, cela se verrait encore. Les armées, ça va, ça vient.

    Beaucoup plus grave était le coup de girouette de Benteshina. L’empire hittite reposait sur la fidélité indéfectible de ses alliés et il était exclu de les laisser changer d’allégeance comme de tunique. Pour Muwatalli, l’affaire avait valeur de test. Conscient d’être observé par ses vassaux avec la plus grande attention, il se vit contraint de frapper fort.

    Il décida, pour le printemps suivant, le rassemblement du meilleur de ses armées avec le plus de princes vassaux possibles, pour qu’ils voient de leurs yeux ce qui arrive à ceux qui trahissent leur serment. Cela revenait à dégarnir dangereusement les autres frontières mais, par chance, les Assyriens venaient de perdre ce vieux renard d’Adad-Nirari et leur nouveau roi, Salmanasar Ier, qui avait besoin de temps pour asseoir son autorité, accepterait certainement une trêve.

    Sans doute proposa-t-il aussi à ses vieux ennemis gasgas de participer au coup de balai puisqu’on les retrouvera, sous le nom de keshkesh, dans les récits égyptiens de la bataille.

    Ainsi libéré de tout autre souci, Muwatalli se concentra à fond sur ses préparatifs. Tout comme Ramsès, d’ailleurs, qui se voyait déjà faire boire ses chevaux dans l’Euphrate, comme Ahmès et Thoutmès III avant lui.

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    Muwatalli VS Ramsès. La prochaine campagne sera intéressante…

    D’ailleurs, elle a déjà été traitée ici.

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1364
    Member since: 20 juillet 2013

    Merci pour toutes ces informations, Kymiou!

  • Modérateur
    Posts8402
    Member since: 20 juillet 2013

    Quelle mise en contexte! Ces empires sont tout de même bien gerroyeurs, y a t’il eu des “équivalents” de Akhenaton au Mitanni ou en Hatti? Un roi qui se fiche de l’expansion territoriale (lointaine dans le cas égyptien, plus proche pour les deux autres)?

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    @mongotmery :

    y a-t-il eu des “équivalents” de Akhenaton au Mitanni ou en Hatti?

    Akhenaton est unique et c’est heureux. L’Égypte a mis 80 ans à se remettre (et encore, pas totalement) de ses dix-sept années de règne – dont les dix dernières réellement funestes, ce qui fait suspecter une forme de folie gagnant du terrain.

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  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    @mongotmery :

    Ces empires sont tout de même bien guerroyeurs, (…).

    Eh bien, c’est selon. Je lis en ce moment Les pharaons du Nouvel Empire : une pensée stratégique, de Pierre Grandet (paru en 2008) et il évoque la question.

    Cette période, considérée comme la plus guerrière de l’histoire égyptienne, s’étend de 1550 à 1069 av. J.-C. Sur les murs des temples, les pharaons en firent des tonnes à propos de leurs exploits mais, en réalité, ces 481 années n’en comptent que 151 de vrais conflits. Et encore ! Nombreuses sont les années soi-disant « en guerre » où il ne se passa rien, par armistice tacite ou convenu.

    Ce décompte, qui comprend 24 campagnes à but réellement stratégique, ne tient évidemment pas compte des opérations purement réactives comme la mise au pas d’une cité rebelle, la chasse aux raiders bédouins ou la défense du territoire contre des peuples en migration (les peuples de la mer, par exemple). Quant à ces 24 campagnes, dix d’entre elles ne concernent que le seul Thoutmès III et certaines d’entre elles ne furent que des tournées d’inspection.

    Cela montre assez qu’il n’y a, en Égypte, aucun goût de conquête pour le simple plaisir de la conquête. Il fallait aux pharaons un glacis défensif de quelques centaines de kilomètre, soit. Mais s’ils l’ont porté beaucoup plus au nord, vers l’Amourrou sur la côte et Kadesh à l’intérieur, c’est parce qu’il y passait la route de l’étain en provenance de Bactriane – futur Afghanistan – qui était alors l’unique source de ce métal. De plus, le cuivre du Sinaï commençait à manquer et il fallait se rabattre sur celui de Chypre, ce qui impliquait d’y exercer une certaine influence.

    Pour réaliser ces buts, les Égyptiens ne cessèrent jamais de brandir leur khopesh de la main droite et des accords commerciaux (prêts à signer) de la gauche – avec une nette préférence pour ces derniers.

    Les empires asiatiques, c’est une autre affaire. Démunis de frontières naturelles, ils sont contraints de s’entrechoquer constamment. Il suffit d’un revers improbable, d’un succès inattendu, une succession royale difficile, une disette ou une épidémie pour remettre tous les compteurs à zéro. Il en résulte une très grande instabilité et le poids militaire y est donc beaucoup plus lourd. La politique de ces États s’en ressentit.

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  • Modérateur
    Posts8402
    Member since: 20 juillet 2013

    Et comment expliques t’on la capacité de garnisons égyptiennes à mettre au pas si vite et si facilement les rois de la côte qui cherchent à s’étendre, alors qu’elles sont “balayées” par l’armée hittite?

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    @mongotmery :

    Et comment explique-t-on la capacité de garnisons égyptiennes à mettre au pas (…) les rois de la côte (…) alors qu’elles sont “balayées” par l’armée hittite?

    Personne n’a balayé personne ! Ni les Égyptiens ni les Hittites ne voulaient d’une guerre au finish car ils avaient constamment besoin de leurs forces ailleurs, les premiers pour contenir les Bédouins, les autres pour contrer les Assyriens. Kadesh eut une certaine ampleur, je te l’accorde, mais ils s’empressèrent de calmer le jeu dès le lendemain.

    Quant aux villes de la côte, ce sont de petites cités bien plus rivales dans le commerce que dans la guerre. Dans l’entourage de chaque roi, quelques officiers égyptiens flanqués d’auxiliaires locaux suffisaient le plus souvent à empêcher les débordements. Il y avait de temps en temps un ambitieux qui cherchait à monter sur la tête des autres, mais cela ne durait jamais longtemps. Vu du Nil, c’était des petits vassaux qui se chamaillaient, la belle affaire !

    Pour Thèbes comme pour Hattusha, l’essentiel est plus au nord, à hauteur de Kadesh et du port de Simyra. Là, c’est du vital pour les deux empires car nous sommes à l’âge du bronze, c’est à dire cuivre + étain comme chacun sait.

    Pour l’Egypte, l’étain venant d’Afghanistan (le seul disponible) aboutit à Simyra, en Amourrou, où il est embarqué pour le Delta. Il va de soi que Pharaon tient fermement ce port et que sa garnison y est sérieuse, en qualité comme en quantité.

    Pour le Hatti, qui manque lui de cuivre, la seule source à bonne portée est Chypre. Mais les vents et les courants rendent ses abords dangereux. La route la plus commode passe par Kadesh… via la région de Simyra.

    Depuis l’époque du Mitanni, des accords existaient certainement pour laisser libres les deux routes. Bien obligé : comme chacun pouvait bloquer les ressources de l’autre, il se tenaient mutuellement par… heu… disons les noisettes 😉 et aucun n’avait intérêt à serrer ! Comme il ne semble pas y avoir eu pénurie de cuivre pour les Hittites ni d’étain pour les Égyptiens, même au plus fort du conflit, on peut penser que dans cette guerre d’ailleurs très sporadique, chacun retenait volontairement ses coups : OK pour filer une baffe à l’adversaire mais le mettre réellement à genoux, jamais !

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  • Modérateur
    Posts8402
    Member since: 20 juillet 2013

    D’accord pour cette explication générale, mais j’utilisais ces termes à propos de la révolte d’Azirou:

    La ville tombe temporairement entre ses mains mais le résident-général égyptien l’en fait chasser par ses maigres troupes.

    Et pour balayer, tu le dis des Hittites:

    On le comprendra, Souppilouliouma prit très mal la chose. Il lança ses armées qui collectèrent toutes les villes se réclamant encore de l’alliance égyptienne, dont Karkémish, Ougarit et Qatna – où des traces d’incendies encore visibles montrent que ce fut très violent. Une armée égyptienne improvisée avec les garnisons locales fut balayée, les régions de Byblos et Damas ravagées.

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

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    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    D’accord, j’ai écrit “balayée“, mais j’ai aussi précisé qu’il s’agissait d’une armée improvisée avec quelques garnisons locales, autrement dit : du troufion de base et mal encadré de surcroît. Rien à voir avec les divisions d’élite égyptiennes, demeurées plus au Sud, à Megiddo ou à Tjarou.

    Quand elles intervinrent enfin, les Hittites refluèrent aussitôt et le front se stabilisa pour vingt ans.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Modérateur
    Posts8402
    Member since: 20 juillet 2013

    Ma question portait justement sur ces garnisons de “troufion de base mal encadrée”, qui sont quand même capables de faire valoir les vues du résident égyptien à Byblos face au vassal agité Azirou, qui certes devait avoir peu de soldats, mais un peu quand même, non?

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  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    Azirou n’a jamais combattu les Égyptiens et c’est toujours la paix avec les Hittites à cette époque. Les cités du Levant sont vassales mais les liens sont essentiellement commerciaux et diplomatiques. Cela se fait via un système de résidents flanqués d’une petite administration, des scribes et une poignée de soldats plutôt voués à des fonctions de police. C’est à rapprocher des ambassades américaines qui disposent toutes de quelques Marines pour les menues tâches de surveillance, les escortes, etc. On ne peut donc pas parler d’occupation au plein sens du terme.

    Azirou mena ses intrigues tout en criant bien haut sa fidélité au pharaon. Il n’avait de différents, disait-il, qu’avec ses voisins. Savoir s’il s’est rendu à Thèbes sur invitation plus ou moins forcée ou dans une cage est affaire d’interprétation car les textes sont, comme toujours, peu explicites. On sait en revanche qu’il vécut à la Cour de façon normale pendant un an. Après quoi il fut renvoyé sur ses terres avec mission d’enrayer les velléités indépendantistes de Kadesh. On ne demande pas cela à un ennemi déclaré.

    Cela répond-il à ta question ? 😉

    .

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  • Participant
    Posts124
    Member since: 20 juillet 2013

    Très intéressant Kymiou. Merci pour ta mise en contexte 🙂

    Séthi Ier a fait gravé des bas-reliefs de la première bataille de Kadesh. Il y a un à Karnak et un second dont j’ai oublié la localisation.

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