Post has published by kymiou

Ce sujet a 5 réponses, 4 participants et a été mis à jour par  kymiou, il y a 7 mois.

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    Après Cannes : deux cents journées cruciales

     

    Ce n’est pas tout de remporter une grande bataille, encore faut-il pouvoir en retirer tous les avantages possibles. Sur ce point, les décisions prises par Hannibal après son triomphe de Cannes ont toujours suscité la controverse. Les Romains déjà insistèrent sur l’extrême péril de leur cité dont l’avenir ne tenait plus qu’à un fil. A leur suite, de nombreux commentateurs s’étonnèrent de l’inexplicable inertie des Carthaginois et du relèvement romain qui s’ensuivit.

    En réalité, Hannibal a fait ce qu’il a pu avec ce qu’il avait. Le déroulement des événements le prouve.

     

    Côté punique.

    Tout le monde connaît l’anecdote. Maharbal, le bouillant officier de cavalerie, presse Hannibal de marcher sur Rome. « Dans quatre jours, tu dîneras au Capitole ! ». Et devant le niet de son chef assorti d’un haussement d’épaules, cette condamnation sans appel : « Tu sais vaincre mais tu ne sais pas profiter de tes victoires ! ».

    Le haussement d’épaules, je ne fais que l’imaginer mais il semble évident. Quatre jours ! Maharbal ne doute de rien : il n’y a pas loin de 400 km entre Cannes et Rome, soit douze jours de cheval – dix en les pressant mais au risque de les épuiser. Et puis, les Carthaginois ont encore des tas de choses à faire sur le champs de bataille : inhumer leurs propres morts, dépouiller les autres, soigner les blessés et SURTOUT, s’occuper des quelque 15 000 Romains encore retranchés dans leurs deux camps, le grand et le petit.

    Déjà, au cours de la nuit suivant la bataille, 5 000 légionnaires plus décidés que les autres en étaient sortis pour se tailler un passage vers la ville proche de Canusia. Parmi eux, mais Hannibal ne pouvait pas le savoir, de jeunes tribuns qui seraient les chefs romains de demain : Q. Fabius Maximus, fils du Cunctator et consul dix ans plus tard, A. Claudius Pulcher, qui reprendra Capoue, et surtout P. Cornelius Scipion, futur Africain. Ils n’avaient d’ailleurs pas rencontré beaucoup d’opposition : les rares Carthaginois abrutis de fatigue qui n’étaient pas en train de ronfler étaient trop occupés à fouiller les cadavres pour se préoccuper de quelques fuyards qu’il aurait fallu combattre.

    Pour le vainqueur, la question des blessés a toute son importance. L’époque ignore le mercurochrome et c’est comme si chaque lance, chaque glaive, était empoisonné. Un plaie en apparence bénigne ne demande qu’à tourner en tétanos, gangrène et autres joyeusetés. Il faut toujours quelques jours pour distinguer les convalescents des cas désespérés. Une armée dotée de gros effectifs peut se permettre de laisser les grabataires à l’abri et poursuivre ses opérations mais ce n’est plus le cas des forces d’Hannibal. De victoires en victoires, elles ont perdu beaucoup de monde et la relève, essentiellement gauloise, n’a pas réellement le niveau. Foncer sur Rome, c’est s’exposer au blocus et aux attaques de légionnaires accourus des quatre coins de la péninsule. Prudence, prudence…

    D’ailleurs, d’autres opportunités qu’une marche aléatoire en pays hostile s’offrent à Hannibal. On annonce l’arrivée prochaine de délégations de villes italiennes désireuses de rejoindre le camp punique. Parmi elles, la cité de Compsa (actuelle Conza della Campania), à mi-chemin de Naples. Ce dernier port, Hannibal en rêve : par-là pourraient débarquer tous les renforts que Carthage lui enverrait. Il décide donc d’aller à Compsa avec ses bagages et tous ses blessés. Naples tombera plus tard, d’une manière ou d’une autre.

    Reste une autre carte à jouer : les 10 000 Romains réfugiés dans les camps se sont rapidement rendus. C’est autant d’otages dans ses tractations futures avec Rome. Il estime en effet que ses habitants doivent être désormais écœurés par cette guerre. Le Tessin, la Trébie, le lac Trasimène, maintenant Cannes et une kyrielle de cités abandonnant l’Alliance Latine, cela commence à faire beaucoup.

    Aussi Hannibal décide-t-il de proposer au Sénat le rachat de ces prisonniers. Cela peut passer pour un geste de bonne volonté et une amorce de négociations.

     

    Côté romain.

    Dix mille légionnaires et quelques tribuns de valeur ont donc trouvé refuge derrière les murs de la petite ville de Canusium ( actuelle Canosa di Puglia), pas loin de Cannes. Dix mille autres ont rallié Venusia (aujourd’hui Venosa) , avec le consul Varron. Après concertation, les deux forces se rejoignent dans la première ville.

    A Rome vient d’arriver la nouvelle du désastre et si les précisions manquent, on en devine l’ampleur. Les gens courent en tout sens, crient, pleurent, se lamentent, en particulier les femmes. Fabius Cunctator prend les choses en main. Comme on ne s’entend plus dans ce vacarme, il confine chacun dans sa maison : « on vous préviendra quand il y aura des nouvelles ». Il fait poster des gardes aux portes pour empêcher les désertions et envoie des cavaliers avec mission de recueillir des renseignements.

    Le Sénat reçoit simultanément deux lettres. La première émane de Varron, le consul responsable du désastre et qui a le courage de ne cacher aucun détail. On finira par le remercier “de ne pas avoir désespéré de la République“.

    La seconde provient de Titus Otacilius, l’amiral de la flotte couvrant les côtes occidentales de la Sicile. Il écrit que des galères carthaginoises ravagent les côtes de l’allié syracusain à l’autre bout de l’île et qu’il voudrait lui porter secours. Mais comme on signale aussi des mouvements carthaginois du côté des îles Aegates, cela laisserait l’important port de Lilybée sans défense. Il a donc besoin de vaisseaux supplémentaires et d’infanterie de marine.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/58/Maccari-Cicero-detail.jpg/200px-Maccari-Cicero-detail.jpg

    Et cela au moment où le Sénat décide de rappeler le consul Varron et de le remplacer à Canusium par le préteur commandant la flotte d’Ostie, le très avisé M. Claudius Marcellus. Ce dernier envoie une partie de ses vaisseaux vers Lilybée mais pratiquement sans soldats, comptant sur le fait que de loin, cela ne se voit pas. Voilà qui devrait suffire à décourager les capitaines carthaginois. Quant à son infanterie de marine, il en détache une partie pour défendre Rome et expédie le reste à Teanum, à 25 km au Nord-Ouest de Capoue en espérant que cela calmera les tendances sécessionnistes bien connues de la ville.

    Les 1 500 marins envoyés à Rome ne peuvent pas, à eux seuls, s’opposer à Hannibal s’il se présente. Le Sénat doit à tout prix compléter les effectifs, aussi fait-il flèches de tous bois.
    Des détachements sont rameutés du Picénum et de Gaule Cisalpine.
    Quatre légions sont levées dans la plus jeune classe, des gamins  qui ont tout à apprendre.
    On en vient à racoler dans les prisons en échange de remises de peine et de dettes.
    Comme cela ne suffit toujours pas, on recrute – horresco referens ! – huit mille jeunes esclaves en bonne santé ; cela, c’est vraiment la honte  mais, comme le soupire Tite-Live, il y a des moments «  où la nécessité l’emporte sur les bons usages ».

    Avec quelques renforts venus des cités alliées, ces mesures rendent aux Romains un semblant d’armée mais peut-on réellement qualifier ainsi cette bleusaille  d’environ 28 000 hommes qu’il faut encore équiper ?  Tout ce qui traîne est ramassé, y compris de vieilles armes gauloises ramenées jadis en guise de trophées. Les p’tits jeunes se feront les biceps à en racler la rouille !
    Pour le commandement, nous avons J. Brutus Pera, fraîchement nommé dictateur avec, pour maître de cavalerie, l’excellent T. Sempronius Gracchus, qui sera plus tard, avec le Marcellus déjà cité, l’artisan du relèvement romain.

    A noter cependant que cette mauvaise troupe hâtivement rassemblée et qui se ferait pulvériser en un heure sur le champ de bataille, peut parfaitement tenir les murailles de la ville et contrer le cas échéant un assaut carthaginois, fût-il soutenu par des engins de siège. Cela, Hannibal ne pouvait l’ignorer. Ce grand gosse de Maharbal pouvait bien rêver tout haut à ses chimères, il y avait mieux à faire qu’à tenter un siège à l’issue douteuse.

     

    L’Alliance Latine, comme neige au soleil.

    Au milieu de son état-major euphorique, Hannibal a dû garder la tête froide. Ses quatre victoires entrecoupées de marches difficiles ont usé son armée. Deux ans auparavant, ses hommes s’étaient jetés sur l’Italie comme des loups affamés mais aujourd’hui, ils pliaient sous le poids de leur butin et beaucoup aspiraient à en profiter. Leur motivation dégringolait. Des renforts seraient indispensables mais il faut pour cela deux conditions : la réussite de la mission de son frère Magon auprès du sénat de Carthage et la possession d’un bon port – idéalement Naples.

    http://4.bp.blogspot.com/_WLglL3SYvqM/SJSDYrhD9FI/AAAAAAAAAEA/ICSmrEv5XBc/s200/hasdrubal-mago1.jpg
    Magon Barca, frère d’Hannibal.

    Par ailleurs, chaque jour lui apporte la réconfortante annonce de nouvelles défections dans le camp romain. Tite-Live en a dressé le palmarès :

    Passèrent aux Carthaginois les peuples que voici: les Atellani, les Calatini, les Hirpini, une partie des Apuliens, les Samnites à l’exception des Pentri,tous les Bruttii, les Lucaniens, en outre les Uzentini et presque toute la côte grecque, les Tarentins, les Métapontins, les gens de Crotone et de Locres, et tous les Gaulois cisalpins.

    Voyons cela sur la carte, en orange les zones perdues…

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1436983841.jpg

    Il est clair que Cannes a provoqué un choc chez les Alliés, tous plus ou moins d’anciens vaincus de Rome et qui s’en souviennent. On peut dire que si, globalement, les classes dirigeantes ayant du bien au soleil se montrent hésitantes, partout des tribuns haranguent les peuples au nom de leurs anciennes gloires, du retour à leur souveraineté, d’une occasion unique de se débarrasser de l’oppression, etc… et ça marche. Beaucoup de cités ont franchi le pas, d’autres se tâtent encore.

    Rome hier, l’Europe aujourd’hui, le populisme est de tous les temps. 😉

    Pour Hannibal, forcer les villes qui hésitent est la première priorité. Il envoie une grosse colonne mener une démonstration vers le Sud en escomptant que d’autres cités basculeront sous la pression de sa simple présence.

    L’inconvénient de ce plan est que les nouveaux alliés exigeront des garnisons carthaginoises pour prévenir les réactions romaines et ce seront autant de forces perdues pour l’armée de campagne. Mais le risque est acceptable : en cette fin d’année -216, on ne parle plus de la puissance de Rome qu’à l’imparfait et ce n’est qu’adossé à une solide alliance de villes italiennes qu’Hannibal pourra envisager un siège de Rome, encore que ce ne sera peut-être pas nécessaire.

    Avec leur Alliance latine qui se délite, les Romains seront sans doute plus enclins à négocier la paix. Il leur avait, rappelons-le, proposé le rachat des 10 000 prisonniers à des conditions raisonnables. Mais après quelques jours, la réponse du Sénat lui était parvenue, sèchement négative.

     

    Inaccessible Naples.

    Restait le plan B : acquérir un grand port sur la côte méridionale, en quelque sorte en face de Carthage. Quittant Compsa avec ses blessés et le plus gros de ses bagages, il descend vers Naples, qu’il espère enlever d’un seul élan.

    Et c’est peut-être là la grande erreur d’Hannibal, celle qui décidera de son destin. Il sait très bien qu’il laisse derrière lui des Romains à éliminer, les 20 000 légionnaires retranchés à Canusium ; mais ceux-ci ne sont sans doute plus, à ses yeux, qu’une force négligeable complètement démoralisée, le résidu des vaincus de Cannes.

    En réalité, cette petite force est sur le point de recevoir un chef de valeur, le préteur Claudius Marcellus, et va devenir son cauchemar.

    Mais nous n’en sommes pas là. A l’approche de Naples, Hannibal monte sa tactique favorite : l’embuscade à grande échelle. Il fait défiler en vue des portes un troupeau de vaches poussé par quelques cavaliers numides. A cette vue, la cavalerie napolitaine sort en masse et poursuit bien sûr les Numides qui se retirent en « aspirant » leurs poursuivants dans les bras de l’armée carthaginoise qui les attendait plus loin… Peu de Napolitains en réchappèrent mais les portes de la ville furent refermées à temps.

    Étant donné l’importance de l’enjeu, Hannibal envisage alors un siège qu’il pressent difficile mais d’autres événements captent son attention : la puissante cité de Capoue, avec ses énormes ressources et son hostilité viscérale envers les Romains, n’attend que son arrivée pour se rendre. Le genre d’invitation qui ne se décline pas ! Cette ville ferait pour ses hommes le plus parfait des quartiers d’hiver et un dépôt de ravitaillement inépuisable. De plus, avec Capoue, Hannibal empoche une grande partie de la riche Campanie. Ne resterait alors entre lui et Naples que la modeste ville de Nola, qui tombera comme un fruit mûr car il y possède déjà des partisans actifs. Quand ce sera fait, le siège de Naples, soutenu par une ligne logistique vers Capoue via Nola, ne sera plus qu’une formalité. La chute prochaine du grand port est pratiquement inscrite dans les astres !…

     

    La ville de Nola, clef indispensable.

    Au moment où Capoue s’offre à Hannibal, Marcellus est encore en route pour Canusium. Lors d’une étape, il reçoit la visite de quelques notables campaniens et comprend rapidement que le prochain chapitre de cette guerre se déroulera dans cette région. Il rejoint en hâte les 20 000 « survivants de Cannes » et les mène à marche forcée jusqu’à Casilinum, en vue de la traîtresse Capoue : quatre kilomètres entre les deux villes.

    C’est pratiquement sous le nez d’Hannibal mais, cette fois encore, le fils d’Hamilcar laisse faire. Toujours son obsession napolitaine, surtout que si l’ambassade de Magon à Carthage n’a pas donné grand chose, on lui a quand même promis 4 000 précieux cavaliers numides, 40 éléphants et une très grosse somme d’argent. Faute d’un grand port pour les accueillir en une fois, ces renforts commencent à lui parvenir par petits paquets débarqués de nuit dans des coins discrets de la côte.

    Et c’est la seconde erreur d’Hannibal. Alors qu’il aurait pu s’emparer de Nola sans coup férir, il perd encore quelques jours en démonstrations de force devant les Napolitains dans l’espoir de les effrayer. Pendant ce temps, un œil sur les rapports de ses éclaireurs, l’autre sur la carte, Marcellus a compris que quelque chose se passerait à Nola. Comme pour le confirmer, des habitants de la ville, fidèles aux Romains, viennent l’informer que le parti pro-carthaginois s’y agite beaucoup et que le peuple est sur le point de changer de bord.

    http://www.livius.org/site/assets/files/10339/coin_marcellus_bm.jpg
    Marcus Claudius Marcellus (-268 – 208 av. J-C.) « Il pardonnait facilement les fautes par indulgence envers la nature humaine » (Dion Cassius).

    Le préteur décide de gagner Nola avec sa petite armée. Le temps de se faire relayer à Casilinum par l’armée novice du dictateur Brutus Pera et il prend la route. Pour éviter Capoue, il fait un large détour et atteint sa destination par la montagne. Voilà qui grille Hannibal sur le fil mais cela ne semble pas inquiéter ce dernier. Pour lui, ces Romains écrasés à Cannes deux mois plus tôt ne sont pas une menace sérieuse ; poursuivant son plan, il se porte encore à 20 km au-delà de Naples pour s’emparer de la ville de Nuceria (actuelle Nocera Inferiore). On voit bien la manœuvre d’isolement systématique de la ville portuaire, vers le Sud cette fois, en prologue au siège qu’il prévoit.

    Comme la fidélité de Nola à la cause romaine est incertaine, Marcellus installe ses soldats dans la ville au lieu de bâtir un camp à proximité comme le voulait l’usage. L’atmosphère est naturellement exécrable. Les quolibets de la populace à propos de Cannes, six semaines auparavant, ont dû pleuvoir sur les légionnaires mais ils serrent les dents : cela se paiera le moment venu.

    Dépité mais nullement inquiet, Hannibal se présente enfin devant les murs. Marcellus répond à la provocation en disposant ses hommes en ordre de bataille. Hannibal fait de même. Les deux armées s’observent plusieurs jours durant. Les chefs trompent l’ennui en permettant, de temps en temps, des combats singuliers. C’est une tradition, presque un folklore. Cependant, Hannibal et Marcellus contemplent tout çà d’un œil distrait : l’un et l’autre savent que l’important viendra de la ville elle-même, où les pro- et anti-carthaginois se livrent une sourde lutte.

    Finalement, des transfuges annoncent à Hannibal que le lendemain, dès la sortie des Romains, le peuple occupera les murs et fermera les portes, privant les légionnaires de toute retraite possible. A bon entendeur…

    Naturellement, Marcellus est aussitôt informé de ce projet par ses propres contacts et monte un contre-plan…

     

    La première bataille de Nola.

    La partie de muraille opposée aux Carthaginois comprend  trois portes. Marcellus en fait barrer les rues y accédant avec ses bagages en guise de barricades. Derrière celles-ci, il place quelques légionnaires costauds au regard mauvais : la populace ne mouftera pas. Des soldats choisis parmi les moins expérimentés occupent le haut des murs. Une seule mission : faire le plus de bruit possible au moment du combat.
    Quant au gros des forces de Marcellus, elles se tapissent derrière les trois portes fermées, l’élite et la cavalerie au centre, le reste aux deux autres. Et on attend…

    Hannibal s’étonne. Il a déjà mis son armée en bataille et ne voit rien venir. Il est évident que quelque chose est arrivé dans Nola, mais quoi ? Le peuple s’est-il soulevé ? L’armée romaine aurait-elle évacué ? Ou alors, est-elle paralysée par la peur et recroquevillée dans les ruelles ? Si c’est le cas, une attaque brusquée sur les murs devrait emporter la décision.

    Les Carthaginois rompent les rangs et s’en retournent vers le camp chercher le matériel nécessaire, échelles, mantelets, pelles et pioches pour les mines, etc. La vue des quelques Romains qui les observent du haut des murs sans réagir les encourage à approcher sans précautions particulières : « Ces pauvres bougres semblent paralysés de frousse ! Ce sera comme à Cannes en août dernier. »

    Soudain, la porte centrale s’ouvre et des flots de légionnaires et cavaliers mêlés bondissent sur les hommes d’Hannibal dans le vacarme des cris et des trompes. Totalement pris au dépourvu, les Carthaginois refluent en désordre. Beaucoup tombent sous les coups. Ceux des ailes, dans un réflexe, se ruent au secours de leurs camarades en danger mais c’est alors que les portes latérales s’ouvrent à leur tour sur l’attaque des deux autres corps romains. Hannibal sonne une retraite précipitée vers le camp, ce qui achève la bataille. Le nombre de morts est incertain mais il est clair que les Puniques ont perdu beaucoup de monde et un peu de leur réputation.

    Hannibal tire très vite ses conclusions : d’une manière ou d’une autre, Marcellus tient la ville et ne la lâchera pas. Autant partir. Il ordonne le départ en direction de la ville d’Acerra, pour compléter l’isolement de Naples et – un peu sans doute – se calmer les nerfs car son aura d’invincibilité vient d’en prendre un sacré coup.

    Quand j’ai écrit que l’armée de Marcellus serait le cauchemar d’Hannibal, je ne pensais pas à cette seule bataille. Cela aurait été exagéré. En réalité, ce dernier n’abandonna pas si tôt son idée. Il revint encore deux fois devant Nola et l’armée de Marcellus, en -215 et -214, pour un résultat similaire.

    Dans Nola, Marcellus règle ses comptes. Après une rapide enquête, soixante-dix conjurés sont décapités. La ville étant désormais sûre, il la quitte pour se poster avec son armée dans un camp à Suessula, un emplacement stratégique pas très éloigné de la ville d’Acerra qu’Hannibal vient juste de détruire. C’était une façon d’écorner l’isolement de Naples et ici encore, le fils d’Hamilcar a dû se sentir méchamment taquiné. Quand on pense que Cannes, c’était il y a moins de dix semaines !

    Mais il était écrit qu’un dernier déboire attendrait Hannibal en cette fin d’année -216, qui avait vu la plus belle de ses victoires.

     

    L’affaire (ridicule) de Casilinum.

    Les Capouans étaient pleinement conscients de leur importance dans le réseau d’alliances qu’Hannibal était en train de monter. Aussi ce dernier les avait-il constamment sur le dos, particulièrement à propos de Casilinum.

    Il faut dire que cette petite ville est à moins de 4 kilomètres et que la présence d’une armée romaine n’y avait rien de rassurant. On s’en souvient, les recrues du dictateur Pera y avaient remplacé Marcellus à son départ pour Nola. Le harcèlement des campagnes capouanes devait être quotidien. Sollicité à ce propos, Hannibal tergiverse. Même des troupes sans expérience peuvent résister derrière de bonnes murailles et il y subirait de sérieuses pertes. Déjà qu’une partie de son armée est dispersée en multiples garnisons…

    Mais soudain, l’occasion se présente. On lui signale que l’armée romaine a quitté Casilinum et qu’il n’y reste qu’un millier d’hommes issus des villes alliées de Préneste et de Perusia. Autant dire que la ville est à prendre. Hannibal se met en marche avec toutes ses forces. Alors qu’elles sont encore en colonne approchante, il envoie un corps de Gétules (des mercenaires originaires du Sud marocain) pour reconnaître les lieux et – éventuellement – proposer une offre de reddition.

    Mais les assiégés n’écoutent rien et chargent les arrivants qui s’égaillent. Prévenu, Hannibal dépêche Maharbal avec des forces plus considérables mais qui se fait, lui aussi, rudement repousser.

    Maharbal… il a bonne mine maintenant, le frétillant officier de cavalerie qui, au soir de Cannes, prétendait pouvoir enlever Rome en quatre jours trajet compris ! 😛

    Hannibal, cependant, n’y voit qu’un ultime baroud d’honneur prénesto-pérusien et il ordonne l’assaut général. Dans un enthousiasme quelque peu insensé, les assiégés font une sortie et manquent de peu de se faire écrabouiller par les éléphants qu’Hannibal vient précisément de toucher de Carthage. La nuit interrompt la lutte.

    http://24.media.tumblr.com/tumblr_lh3k08ScoJ1qgfbgio2_500.jpg

    Le lendemain, nouvel assaut dans les règles de l’art, mantelets, travaux de mine, échelles, tout y passe. Toujours sans succès. D’un côté, toute l’armée carthaginoise – les vainqueurs de Cannes ! – et de l’autre une garnison squelettique de quelques centaines d’alliés, même pas des soldats romains ! Cela devient risible.

    De guerre lasse, Hannibal fait fortifier un camp et y laisse 700 hommes, histoire de pouvoir dire qu’il ne lâche pas l’affaire. Après quoi il retourne à Capoue y passer ses quartiers d’hiver. Casilinum attendra.

    J’espère avoir démontré, avec l’aide de Tite-Live dont j’ai consciencieusement analysé les livres XXII et XXIII, que cette histoire d’incapacité à profiter de ses victoires ou de pénurie d’engins de siège ne tient pas la route. La situation était infiniment plus compliquée. Qu’en pensez-vous ?

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts193
    Member since: 20 juillet 2013

    Tu m’as convaincu…avec un travail aussi bien fait, une argumentation solide et une tel rigueur. Une bonne explication de la (délicate) situation d’Hannibal.

  • Participant
    Posts5796
    Member since: 20 juillet 2013

    On peut élaborer deux grilles d’analyse à propos du retournement de situation qui s’ensuit après Cannae. Le plus souvent, on retient l’idée que c’est la stratégie globale d’Hannibal qui se retrouve inadaptée : Rome refuse de courber l’échine malgré l’ampleur des revers subis, alors que la réaction escomptée était de songer aux pourparlers de paix, l’armée punique n’ayant pas les moyens de mener à bien le siège de la Ville. Cependant, @Kymiou montre bien qu’outre ce survol à haute altitude on peut adopter une autre posture, aussi pertinente que la première et assurément complémentaire, en insistant sur la myriade d’imprévus à créditer aux Romains, qui viennent gripper la machine de guerre carthaginoise, contribuant à l’échec du plan d’Hannibal. La recherche d’une erreur pour les expliquer toutes devient alors illusoire : c’est en fait un amoncellement d’accrocs qui ruinent les plans de l’un des plus grands commandants de son époque. Cannae avait tout pour être décisive ; elle ne l’a pas été. Aucun des cent jours qui a suivi ne devait l’être, mais c’est bien à l’issue de ceux-ci que Carthage perd les moyens de gagner la guerre. À l’opiniâtré romaine désormais d’aller chercher la victoire, mais ça… c’est une autre histoire.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 20 juillet 2013

    Comment Hannibal a t-il fait pour échouer à Casilinum, alors que l’assaut était général?

  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    UlysseSLee :

    Comment Hannibal a t-il fait pour échouer à Casilinum, alors que l’assaut était général?

    Il y a plusieurs raisons.

    D’abord, Casilinum est partagée en deux par le fleuve Volturne et les défenseurs ont eu la sagesse de se retrancher dans la moitié la plus facile à défendre, comme on le constate immédiatement sur ce plan :

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/e/e8/Assedio_di_Casilinum_216-215_aC.png/400px-Assedio_di_Casilinum_216-215_aC.png

    Toute la partie couverte par le « fer à cheval » du fleuve est inattaquable. En effet, le Volturne n’a rien d’un pipi ; il est même renommé pour l’abondance et la rapidité de ses eaux au point d’avoir été surnommé celer (rapide) ou rapax (ravisseur), surtout en automne, saison où se produit l’attaque.

    Sur un front de muraille aussi étroit, la supériorité numérique de l’assaillant ne joue plus et une garnison modeste peut tenir et faire très mal. Or, je note qu’après Cannes, Hannibal devient extrêmement ménager de la vie de ses hommes. C’en est fini des grosses batailles à outrance et on le verra sonner systématiquement le repli chaque fois que le combat évoluera mal.

    La première Nola est exemplaire. Marcellus y a battu Hannibal à son propre jeu : l’assaut-surprise. Combien de généraux auraient cherché à laver immédiatement cet affront dans le sang ? Hannibal n’en fait rien : il part s’emparer d’Acerrae dont il laisse les habitants s’enfuir avant de piller et brûler la ville déserte en toute sécurité.

    Crise permanente d’effectifs, sans nul doute. Son armée s’est réduite, la relève est insuffisamment formée et une partie de ses forces est immobilisée en multiples garnisons.

    Vis-à-vis de Casilinum s’ajoute probablement un facteur psychologique. Quand Hannibal rejoint Capoue pour ses quartiers d’hiver, ses hommes la voient comme une sorte de Las Vegas où il mèneront la grande vie grâce au butin qu’ils ont accumulé. Là-dessus on leur annonce qu’il reste un petit boulot : s’emparer de Casilinum, présenté comme une dernière promenade militaire avant les vacances.

    Après deux jours de durs combats et de pertes sensibles, les soldats ont dû commencer à rouspéter et Hannibal est trop fin pour n’en pas tenir compte. Laissant 700 hommes (sans doute des recrues ou des punis) pour bloquer les Prénestins dans leur ville, il offre enfin à son armée trois mois de dolce vita…

     

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  • Modérateur
    Posts1944
    Member since: 20 juillet 2013

    A la sortie de l’hiver 216 – 215 av. J-C, l’heure est venue pour Hannibal d’en finir avec Casilinum. Le blocus a été serré et ses mille défenseurs prénesto-pérugiens sont réduits à la plus extrême disette. Nulle force romaine ne peut venir à leur secours. L’armée de Claudius Marcellus reste confinée dans les parages de la très stratégique cité de Nola et celle de Sempronius Gracchus, bien que toute proche, s’est vu interdire la moindre initiative d’ordre militaire.

    Quand Hannibal sort de Capoue pour marcher sur Casilinum (un trajet pas tuant : quatre kilomètres), on s’attend à ce qu’il reçoive une délégation des défenseurs et qu’il signe un accord comme cela se fait chaque fois que c’est possible. Il n’en fait rien et ordonne au contraire un assaut immédiat.

    Peut-être voyait-il ce début de campagne en fanfare comme une remise à niveau de ses troupes devenues un peu ventripotentes après quatre mois de délices capouans…

    L’attaque fut repoussée. Quoique maigres à faire peur, les défenseurs avaient conservé toute leur poigne. Comment était-ce possible alors qu’ils étaient, en théorie, au stade où ils devaient ronger le cuir de leur ceinturon ?

    Eh bien, c’était dû à Gracchus, cantonné avec ses hommes en amont du fleuve. Il profitait de chaque nuit noire pour jeter à l’eau des tonneaux de farine qui flottaient discrètement jusqu’à hauteur de Casilinum où ils étaient récupérés. Ce petit jeu-là durait depuis un certain temps.

    La carte reprise au post précédent montre très bien la situation, avec les points d’immersion et de récupération des vivres.

    Mais il advint qu’après de fortes pluies, le Volturne déborda et un tonneau vint s’échouer devant un poste carthaginois. Le pot-aux-roses était découvert. Furieux, Hannibal fit construire en travers du fleuve une barrière telle que plus aucun chargement de farine ne pouvait passer.

    En réponse, Gracchus remplaça les tonneaux par des milliers de noix (!) jetées en vrac. Cela obligea Hannibal, de plus en plus exaspéré, à compléter son barrage avec des claies et des filets de pêche. Cette fois, il se croyait tranquille : Casilinum était isolée de monde.

    Mais le printemps avançait, le moment où les premiers légumes sortent de terre. On vint le prévenir que les défenseurs avaient agencé des potagers en catimini sur la mince langue de terre entre la muraille et la rive du Volturne ! Jusqu’ici, cela ne se voyait pas mais à présent que ça poussait…

    Au bord du coup de sang, Hannibal ordonna de faire passer des charrues au pied des murs, ce qui fut fait avec les pertes qu’on devine. Imaginez les pauvres diables poussant leur soc sous une pluie de javelots, de flèches, de vidanges de latrine et de gros mots !

    Au soir, le travail était terminé. Un des survivants de la journée raconta alors qu’à mesure qu’il avançait avec sa charrue, les défenseurs semaient des graines de raves derrière lui ! Hannibal aurait explosé :

    « Est-ce qu’il faudra rester ici jusqu’à ce qu’elles aient poussé ?

    Il ne pouvait pas se le permettre. Il avait une guerre punique à mener, lui ! Des renforts carthaginois, sous Bomilcar, venait de débarquer en Calabre et il devait marcher à leur rencontre.  Coincé  devant Casilinum, sa situation devenait ridicule. Renonçant à réduire les Prénesto-Pérusiens à merci, il leur offrit une reddition honorable : chaque homme serait libéré moyennant rançon. Des mille hommes qui formaient la garnison à l’origine, il n’en restait que la moitié. On les garda captifs jusqu’au règlement de la somme et le délai semble avoir été rapide. Après quoi les Carthaginois jouèrent loyalement le jeu et les libérèrent.

    Les Prénestins furent accueillis en héros dans leur ville (actuelle Palestrina, dans le Latium). En récompense de leur victoire morale indiscutable, le sénat romain leur vota une double solde et la dispense du service militaire pour cinq ans. Ceux qui le voulurent reçurent même la citoyenneté romaine. Un monument fut élevé à leur gloire.

    Tite-Live avoue ne rien savoir de ce qu’il advint des Pérugiens. Probablement furent-ils fêtés de même manière mais avec moins de transports de la part du Sénat. Pérugia (Pérouse en français) est en Ombrie et c’est une vieille cité étrusque. Cela comptait encore, à l’époque.

     

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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