Post has published by kymiou

Ce sujet a 43 réponses, 8 participants et a été mis à jour par  mongotmery, il y a 1 an et 9 mois.

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    1898 : US Navy VS Armada

     

    Le 28 janvier 1898, le croiseur USS Maine entrait en rade de La Havane, principal port de Cuba alors possession espagnole.

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    Ce n’était pas vraiment une visite « de courtoisie ». La gestion exécrable des dernières possessions d’outre-mer de l’Espagne – essentiellement Cuba et les Philippines – suscitait des rebellions à répétition et la dureté de leur répression scandalisait l’opinion internationale. Les relations entre Washington et Madrid, en particulier, n’avaient pas cessé d’empirer depuis un demi-siècle. Il faut dire qu’à chaque révolte, des trafiquants américains s’empressaient de fournir des armes aux insurgés, d’où l’agacement des Espagnols qui, en certains cas, n’avaient pas hésité à fusiller sur place les trafiquants en question ! On imagine l’ambiance diplomatique…

    Par ailleurs, des sociétés américaines – principalement sucrières – avaient investi dans l’île et leurs agents étaient à couteaux tirés avec les autorités qui les voyaient comme des envahisseurs et ne rataient aucune occasion des les brimer. Pour ces raisons et quelques autres, le Maine fut envoyé sur place afin de veiller aux intérêts de ses nationaux.

    Mais au soir du 15 février suivant, une formidable explosion secoua le croiseur qui coula en quelques minutes. Quand on fit l’appel, on ne compta que 84 survivants, dont 59 blessés, sur l’équipage initial de 350 hommes.

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    Pour la commission d’enquête envoyée par Washington pour examiner l’épave, il ne pouvait y avoir que deux explications : l’attentat ou l’accident. On sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’une combustion spontanée comme il pouvait s’en produire avec les poudres sans fumée – une nouveauté – dans des conditions bien précises de température et d’humidité mais à l’époque, les experts hésitèrent à trancher. D’ailleurs, la conclusion définitive ne vint que treize ans plus tard, suite à d’autres accidents similaire comme l’explosion des cuirassés français Iéna ( mars 1907) et Liberté ( septembre 1911) à Toulon, c’est à dire « in loco non suspecto ».

    Mais dès le premier jour, le presse américaine hurla au terrorisme. Sous la pression de l’opinion publique chauffée à blanc, le Congrès n’eut d’autre choix que de voter les pleins pouvoirs au président. L’état de guerre fut officiellement proclamé le 21 avril et les relations diplomatiques rompues. C’était la guerre…

     

    Les rapports de force.

    Dans l’ordre d’importance, la flotte espagnole occupait la septième place après la Royal Navy (of course ! ), la France, la Russie, l’Allemagne, l’Italie et le Japon. Les Etats-Unis, c’est au-delà. Inattendu, mais cela s’explique. A la guerre de Sécession avaient succédé les guerres Indiennes, d’essence évidemment terrestre et la marine en avait été négligée. Ce n’est qu’à l’aube des années 1890 qu’on s’avisât d’y porter remède et créer une « New Navy ». Trois grands cuirassés – Indiana, Oregon, Massachussets – furent mis en chantier ainsi que de nombreux croiseurs. En 1898, si l’US Navy restait encore modeste, ses unités étaient en revanche modernes et performantes.

    L’Espagne, de son côté, alignait un nombre de coques largement supérieur mais dont beaucoup semblaient sorties d’un musée et parfois d’une casse navale. Pire encore, Madrid avait perdu l’essentiel de son empire tout au long du siècle et ses finances, qui n’avaient jamais été brillantes, s’en trouvaient dans un état désespéré. Comment dès lors moderniser ses forces à la cadence nécessaire en cette époque de progrès permanent où un simple canon se trouvait démodé après cinq ans ? Même pour le simple entretien de ses rares vaisseaux valables et l’entraînement de leurs équipages, l’argent manquait cruellement. Ajoutez-y une administration paralysée par ses propres lourdeurs et l’incompétence notoire de l’Amirauté madrilène qui, pressentant qu’elle serait confrontée un jour aux nouveaux cuirassés US, n’avait mis en chantier que de simples croiseurs-cuirassés condamnés d’avance !

    Dans la guerre qui s’annonçait, les Espagnols se retrouveraient aussi démunis qu’un chevalier-jaguar de Moctezuma devant les arquebuses de Cortès !

    Pour le reste, il y aurait clairement deux théâtres d’opération : le principal autour de Cuba et un secondaire du côté des Philippines. C’est par ce dernier que tout commence…

     

    LA BATAILLE DE LA BAIE DE MANILLE ( 1er mai 1898 )

    Les préparatifs.

    Désireux de conserver ses grosses unités dans les Caraïbes où se dérouleraient à coup sûr les combats décisifs, Washington comptait ne consacrer aux Philippines qu’un minimum de ses forces. Cela tombait bien : depuis quelques mois, les trois croiseurs USS Olympia, USS Raleigh et USS Boston menaient des exercices en mer de Chine – avec Hong-Kong comme point de chute puisque les USA n’avaient pas de base en Extrême-Orient. Le commodore George Dewey, qui les commandait, a dû hausser les sourcils quand un message l’informa que sa croisière d’entraînement allait se muer en division d’attaque dès l’ouverture de la guerre ! Rien n’était prévu.

    Consommés par les exercices, ses stocks de munitions étaient au plus bas ; l’approvisionnement en charbon serait aléatoire et peu de cargos se proposeraient pour aller le suivre sous les obus ; il manquait de petites unités rapides – juste la canonnière Petrel – et n’avait pour cartes des Philippines que celles qu’il avait trouvées dans les librairies de Hong-Kong. L’Amirauté lui répondit d’un bref message assorti d’un gros paquet de dollars : « Débrouillez-vous ! ».

    Parallèlement, le croiseur Baltimore stationné à Hawaï reçut en 48 heures sa livrée de guerre gris foncé et, chargé à raz bord de munitions de tous calibres, appareilla plein pot pour la côte chinoise, entraînant dans son sillage un simple cotre armé des douanes, le Hugh Mc Cullogh.

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    Croiseur amiral USS Olympia, 4 x 200 mm, 10 x 127 mm, 14 x 57mm (tir rapide), 6 x 37 mm (tir rapide), 6 tubes lance-torpilles, pont blindé à 12 cm.

    De son côté, Dewey avait rameuté la canonnière Concord et acheté – contenant et contenu – deux cargos charbonniers britanniques, le Zafiro et le Nanshan. Il envisagea un moment de mobiliser le vieux USS Monocacy qui dormait dans un coin de quai mais y renonça : avec ses roues à aubes, ce vieux vapeur aurait un peu juré dans sa panoplie !

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    George Dewey (1837 – 1917)

    Le ravitaillement livré par le croiseur Baltimore fut réparti équitablement avec pour résultat que chaque vaisseau se retrouva disposant d’environ 40 % de sa dotation normale. C’était vraiment peu à l’entame d’une opération d’envergure. Si les Espagnols résistaient un tant soit peu, les Américains devraient se retirer par manque d’obus et de combustible.

    Et cette résistance était parfaitement concevable : quoique les précisions manquassent faute de renseignements fiables, il était établi que la flotte espagnole comprenait au moins les croiseurs Reina Cristina, Alonzo de Ulloa, Juan de Austria, Castilla, Velasco, Isla de Cuba et Isla de Luzon, plus les canonnières Marques del Duero, Correo et General Lezo.

    A cette force apparemment impressionnante s’ajouterait la couverture fournie par l’artillerie des forts dont les Espagnols avaient eut le temps de parsèmer leurs côtes en trois siècles et demi de présence.

    Certes, on se doutait bien que le mauvais entretien des vaisseaux ibériques, les canons obsolètes et l’inexpérience des combattants relativisaient les choses, mais dans quelle mesure ? Surtout qu’il y avait au nord de Manille la baie de Subic, en partie fermée par une île fortifiée et dominées par des hauteurs idéales pour la défense côtière. Un rêve de défenseur, un cauchemar d’attaquant. Si les Espagnols s’y retranchaient, leur position serait inexpugnable…

    La baie de Subic ? Mais l’amiral Patricio Montojo ne pensait qu’à elle ; parce qu’il le connaissait bien, lui, l’état lamentable de sa flotte !

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    Amiral Patricio Montojo y Pasarón ( 1839 – 1917 )


    Son plus puissant vaisseau, le Reina Cristina, n’opposerait que six vieux 160 mm aux 200mm tout neufs de l’adversaire. Ses chaudières fatiguées ne permettaient, au mieux, qu’une demi-vitesse et sa flottabilité était soumise au bon vouloir de ses pompes car sa coque prenait l’eau de toutes parts.

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    Croiseur amiral Reina Cristina, 6 x 160 mm, 8 x 57 mm (tir rapide), 6 x 47 mm (tir rapide), 5 tubes lance-torpilles

    .

    Les autres bâtiments n’étaient que de petits – vraiment petits – croiseurs de 1000 tonnes parés de canons de 120 et 130 mm, tous du plus ancien modèle. L’un d’eux, le don Antonio de Ulloa, avait ses machines en pannes depuis de semaines. Où qu’il doive se rendre, il fallait l’y remorquer…

    Mais le pompon, c’était le Castillia ; un navire en bois de 3000 tonnes lancé en 1881. Il prenait tellement d’eau par l’arbre d’hélice qu’on pouvait parler de naufrage différé permanent. Cela faisait des jours que les hommes travaillaient au problème sans trouver de solution satisfaisante.

    Dans de telles conditions, oui, la baie de Subic s’imposait. Encore fallait-il peaufiner ses défenses.

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    En haut à gauche, la baie de Subic dont on devine bien les intéressantes capacités défensives. Du reste, elle abrite aujourd’hui une base américaine. Remarquez au passage la péninsule de Bataan, bien connue depuis 1942 et la non moins célèbre île de Corregidor, fermant la baie de Manille.

    Montejo amena donc sa pauvre flotte vers la baie dont il vérifia les défenses : insuffisantes ! La seule solution était de les renforcer à l’aide de canons prélevés sur ses vaisseaux les plus faibles. Ainsi furent délestés d’une partie de leur artillerie l’Antonio de Ulloa (dont les machines s’entêtaient à rester muettes), le General Lezo, le Velasco et le Castilla (dont on s’acharnait toujours à colmater la brèche de poupe ).

    On annonça que, le 22 avril, la flottille du commodore Dewey avait quitté Hong-Kong pour la petite baie chinoise de Mirs sous les vivats d’une foule majoritairement britannique, la fanfare locale en jaquettes rouges et casques blancs jouant l’hymne national américain. Le 24, les croiseurs avaient levé l’ancre pour une destination inconnue mais qui était, forcément, Manille.

    Pour l’amiral espagnol, cela signifiait que l’attaque se produirait dans la semaine. Il fallait hâter les choses ou changer de plan. Hélas pour lui, le démontage, le transbordement et le replacement des canons s’éternisaient. Les derniers débarqués, ceux du Castilla, prenait encore le soleil sur la plage ! Le bon sens commandait de renoncer à l’option Subic, revenir en baie de Manille et rechercher la protection des forts côtiers bordant Cavite et Sangley Punto, au sud de la capitale.

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    Comme on le voit, l’artillerie côtière y est fournie. En venant s’ancrer à proximité, les vaisseaux offrait une configuration défensive en apparence valable

    .

    Pour y revenir, Montejo eut besoin d’un remorqueur supplémentaire : il venait de recevoir deux nouvelles du Castilla : une bonne et une mauvaise. La bonne était qu’on était parvenu à colmater ( enfin, presque ! ) la voie d’eau de l’arrière ; le seconde était qu’il avait fallu employer du ciment et que l’hélice était désormais scellée à la coque ! Plus question de la faire tourner…

    Et pour ceux qui croiraient que j’exagère,je précise que Montejo a rapporté lui-même l’anecdote au cours de son procès.

    Arriva le 1er mai. Vers les deux heures du matin, tous feux occultés, l’escadre américaine entrait en baie de Manille…

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts500
    Member since: 25 juillet 2013

    Je savais que c’était pas la joie pour l’Espagne au XIXe mais au point d’avoir des navires en si mauvais état qu’il faille bouchait les trous avec du ciment. En tout cas on le droit a un magnifique combat totalement déséquilibré.

  • Participant
    Posts2925
    Member since: 26 février 2013

    je frétille d’impatience !
    un remake de tsushima a la sauce tapas ?
    Sinon est ce qu’on pourrait avoir des précisions sur les dimensions des navires, longueur etc ?

    Omnia Sunt Comunia

    Je suis anarchiste au point de traversé dans les clous pour ne point avoir de soucis avec la maréchaussée.

  • Modérateur
    Posts2265
    Member since: 8 février 2014

    un remake de tsushima a la sauce tapas ?

    Pire. Je laisse Kymiou expliquer cela pour la suite du dossier.^^
    Est-ce une coïncidence si les autres croiseurs a avoir sauté a cause de leur poudre soit français?

    "Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve"-Euclide

  • Modérateur
    Posts1264
    Member since: 26 avril 2013

    Ce n’est pas d’ailleurs durant l’une des révoltes de Cuba contre les Espagnols durant cette époque que ces derniers utilisèrent pour la première fois le fil de fer barbelé?

  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Intéressant. C’est la première fois que je vois des détails sur la défaite navale des Espagnols face aux Américains. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché sur wikipedia^^

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    PapaZoulou :

    Est-ce une coïncidence si les autres croiseurs à avoir sauté à cause de leur poudre soient français?

    Pas vraiment. Ce sont ces deux accidents-là – et les conclusions des experts – qui amenèrent la Américains à revoir leur interprétation de l’affaire du Maine.

    Pour le reste, la poudre sans fumée, à base de nitrocellulose, est instable par nature. Tout le secret consistait à trouver le meilleur dosage et on n’y parvint que par tâtonnements. Dans l’entre-temps, beaucoup de catastrophes se produisirent, comme le croiseur-cuirassé japonais Tsukuba, coupé en deux en rade de Yokosuka en 1917. Et il y en a d’autres…

    skyros :

    Sinon est ce qu’on pourrait avoir des précisions sur les dimensions des navires, longueur etc ?

    Pour les précisions sur la marine de l’époque, j’ai fait ceci pour éviter d’alourdir mon récit de considérations techniques (c’était l’époque où je rédigeais Port-Arthur et Tsoushima).

    Considère qu’on a affaire ici à de petits vaisseaux – de 50 à 100 mètres – valant en tonnage le tiers ou le quart d’un cuirassé de la même période. S’il fallait établir une comparaison plus parlante, j’évoquerais la bataille de Narvik fin 1939, où une flottille de cinq destroyers britanniques attaqua de nuit et par surprise une force similaire allemande. C’est du même ordre de grandeur.

    … mais je continue.

    La division américaine est donc en approche. Au fond, le commodore Dewee se lance un peu à l’aventure car il ne sait pas grand chose de la situation. A l’appareillage, on lui avait vaguement signalé des mouvements espagnols du côté de Subic Bay – ce qui était vrai – et beaucoup de rumeurs contradictoires sur l’état de la flotte ennemie. Il y avait aussi la question des forts, bourrés de 305 mm pour les uns, pingrement dotés de quelques pétoires surannées pour les autres. La seule certitude était que la meilleure artillerie se regroupait autour de Manille. Pour le reste…

    Et quid des mines ? Logique qu’il y en eût, mais où ? En quel nombre ? En fait, il y en avait effectivement quelques-unes, à explosion par contact ou commandées électriquement depuis la rive. Mais elles avaient été ancrées trop profond pour ces croiseurs à faible tirant d’eau et la plupart des systèmes de mise à feu avait été rongés par l’eau de mer. Deux seulement exploseront, et très loin de tout bateau !

    Après une brève reconnaissance dans la baie de Subic, déserte, la flottille tous feux éteints passe devant Corregidor dans l’ordre : OlympiaBaltimorePetrelRaleighConcordBoston , suivis par le cotre armé Hugh Mc Cullogh commis à la protection du charbonnier qui ferme la marche. A cet instant ( 23H30 ), une gerbe d’étincelles crépite de la cheminée du cotre, ce qui donne l’alerte à une batterie située sur l’îlot voisin d’El Fraile qui tire un coup de canon. Le Boston riposte sèchement d’un obus de sa pièce de retraite puis c’est à nouveau le silence.

    En fait, dès ce moment, les Espagnols savent et l’alerte est lancée.

    Dewey renvoie le charbonnier avec son escorteur et reprend sa route vers les lumières de Manille à très petite allure pour se synchroniser avec l’aube : 15 km/h. De toutes façons, il n’est plus question de surprise. Des fusées éclairantes percent régulièrement la nuit et suivent la progression. A 4H45, le capitaine du croiseur Don Juan de Austria annonce qu’il a l’ennemi en visuel.

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    Canonnière USS Petrel – 867 tonnes – 4 x 150 mm, 2 x 47 mm, 1 x 37 mm.

    A 5H15, les Espagnols commencent à tirer de toutes leurs pièces lourdes, trois batteries 240 mm de la ville, deux 150 mm de Cavite et – déjà – les 160 mm du Reina Cristina, ancré avec tous les autres à proximité. La distance est de 6000 mètres, beaucoup trop loin et c’est bon signe pour les Américains. Cela signifie que les artilleurs d’en face sont inexpérimentés.

    A 5H41, Dewey ordonne de riposter, hausse à 5000 mètres. La consigne est de viser soigneusement pour ménager les munitions. Les gros 200 mm ajusteront par préférence les forts, laissant à l’artillerie secondaire – 150 et 130 – le soin de disposer des vaisseaux.

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    Le USS Raleigh en pleine action.

    Les premières salves n’avaient eu aucun effet mais la distance continue à décroître. A 1800 mètres, les premiers impacts atteignent leur cible. Les trois Américains de tête concentrent leurs feux sur le Reina Cristina. L’amiral Montojo commande alors une contre-attaque. Deux petits torpilleurs se dirigent à toute vapeur vers les Américains de tête mais il fait clair, à présent, et ce genre d’assaut n’a plus aucune chance de réussir. Ils sont écrasés par les hotchkiss à tir rapide. Le premier coule immédiatement, le second parvient à se jeter à la côte.

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    Canon rapide Hotchkiss, existe en 37, 47 et 57 mm.

    La station immobile de la flotte espagnole devient intenable. Montojo ordonne à qui le pourra de lever l’ancre et de marcher droit sur l’ennemi pour une attaque à la torpille ou – au besoin – à l’éperon. Montrant l’exemple, le Reina Cristina s’ébranle droit vers l’Olympia, bientôt suivi par le croiseur Juan de Austria. Mais l’artillerie rapide adverse se déchaîne. Laissons parler Montojo :

    « Nous recevions une pluie de projectiles de tir rapide. Un obus détruisit notre appareil à gouverner. Il fallut alors diriger à la main depuis la poupe. Un autre obus explosa sur la dunette et mit neuf hommes hors de combat. Un autre détruisit la tête du mât d’artimon, faisant tomber le pavillon et mon enseigne qui furent aussitôt replacés. Un projectile explosa dans les cabines et le dispensaire, tuant les blessés qui y étaient traités. Un autre atteignit la salle de munitions arrière et la mit en feu. Comme les cartouches commençaient à exploser, je l’ai fait inonder… »

    Et ainsi de suite. Ravagé par les flammes et avec deux cent vingt blessés et tués, le Reina Cristina n’est plus en état de combattre. Montojo, lui-même atteint à la jambe, fait échouer le navire et noyer ses soutes avant de transférer son pavillon sur le Isla de Cuba pour y poursuivre la lutte. En fait, il ne pouvait plus qu’organiser la débâcle : « Tirez tant que vous le pourrez, puis sabordez et évacuez ! »

    Presque au même moment, le Castilla est abandonné lui aussi. Bien obligé : sa coque en bois brûle de la proue à la poupe.

    Quant au Don Juan de Austria, accablé par les tirs du Baltimore, il est lui aussi contraint de renoncer.

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    Le Don Juan de Austria fut par la suite renfloué et incorporé sous le même nom dans l’US Navy, ce qui est en soi un hommage. Après avoir surveillé Canton pendant la révolte des Boxers en 1900, il sert de navire-école à Détroit puis devient patrouilleur côtier de 1914 à 1918. Un an plus tard, il escorte les transports de rapatriement de troupes à travers l’Atlantique et est finalement ferraillé début 1920. Un increvable !

    Implacable, l’escadre de Dewey passe de flanc, tirant de toutes ses pièces, fait demi-tour et revient, revient encore, cinq fois de suite et toujours à l’allure d’un piéton à peine pressé. Belle cible pour les deux 150 mm du fort de Sangley Punto. Oui mais… l’artillerie côtière est fixée et bétonnée pour tirer au large et ici, les Américains sont dans la baie et très en-dessous de la hausse minimale des canons en question. Incapables de pointer les pièces, leurs artilleurs ne peuvent qu’assister en spectateur jusqu’à ce que les 200 mm du Baltimore les délogent.

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    Canon Ordoñez de 150 mm. Allez donc tirer de l’autre côté et en contrebas avec çà !

    A 7H30, si la situation est regrettablement claire pour les Espagnols, elle l’est beaucoup moins pour le commodore Dewey. Les fumées qui encombrent les alentours de Cavite l’empêchent de bien distinguer les détails. Il sait que le Reina Cristina et le Castilla sont désormais hors-jeu mais le reste de la flotte ennemie, toute crépitante des coups qu’elle reçoit et de ceux qu’elle envoie, paraît résister. En fait, il ignore que c’est une zone de haut-fonds où un vaisseau coulé est tout bonnement deux mètres plus bas que les autres et qu’il peut continuer à tirer !

    C’est alors que le capitaine de l’Olympia lui annonce qu’il ne reste plus que quinze coups à tirer à chacune des pièces de 130 mm, celles sur lesquelles on compte en cas d’attaques de torpilleurs. Supposant que les autres vaisseaux sont dans le même cas, Dewee ordonne de cesser le tir et de se retirer hors de portée.

    L’anecdote est assez connue. Ayant fait les inventaires, il s’avéra qu’il s’agissait d’une fausse alerte. Les équipages profitèrent de ce répit pour déjeuner et ne revinrent au combat que deux heures plus tard. L’histoire passa pour un exemple d’esprit pratique… ou de nonchalance à l’américaine.

    Il y a une autre version. Inquiet des conclusions que pourraient tirer les Espagnols de cette retraite subite en pleine bataille, Dewey fit ostensiblement monter au mât le signal annonçant la pause-repas en espérant que les guetteurs ennemis le remarqueraient.

    Mais quand il relance l’attaque, à 11H16, le religion de Dewey est éclairée. Les fumées se sont dissipées et il a eu tout loisir de scruter le champ d’épaves qui s’appelait flotte espagnole. La victoire est acquise. Restent les finitions.

    Le Baltimore canonne durement les forts de Cavite et Sangley punto, qu’il réduit au silence. Le Concord ajuste systématiquement tous les navires échoués tandis que le Petrel, fort de son faible tirant d’eau, distribue ses salves au plus près des vaisseaux espagnols qui n’ont pas abattu leurs couleurs. Ainsi finit, entre autres, le Velasco, dont on n’est même pas sûr qu’il ait porté un équipage car on avait démonté la plus grande partie de son artillerie pour… la défense de Subic Bay !

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    Le Velasco, avant et après.

    Le petit croiseur Don Antonio de Ulloa semble avoir été le dernier à combattre. On rapporte que lorsque les superstructures furent entièrement ravagées, le capitaine fit clouer son drapeau au mât avant de se retirer avec ses derniers hommes dans la batterie d’entrepont d’où un dernier coup fut tiré juste avant que l’eau ne l’envahisse.

    Oui. Mais on a aussi suggéré que le Ulloa avait été évacué depuis longtemps et que ce que les Américains prenaient pour des départs de coups n’étaient que des munitions explosant dans l’incendie.

     

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    Le Don Antonio de Ulloa, le croiseur de la dernière cartouche. Son épave était tellement trouée qu’elle fut jugée irrécupérable et laissée sur place.

    A 12H30, la bataille était terminée mais peut-on vraiment parler de « bataille » ? Les Américains comptaient 8 blessés et un décès attribué à un coup de chaleur. Les Espagnols avaient perdu, 167 tués et 214 blessés.

    Le point final fut l’ordre de cessez-le-feu donné par le gouverneur de Manille à ses batteries côtières, Dewee ayant menacé de bombarder la ville. La situation se figea alors pour quelques jours. En effet, les Américains ne disposaient d’aucune force terrestre et il fallu l’attendre. Ce n’est finalement que le 20 juin que les premiers contingents débarquèrent.

    Dewey avait pris la mesure de la situation sans issue où avait été plongé son adversaire. Il lui écrivit une longue lettre se terminant par : «  J’ai le plaisir de vous serrer la main et de vous adresser mes félicitations pour la vaillante façon dont vous vous êtes battus. »

    En quête de bouc émissaire, l’Amirauté espagnole traduisit Montojo devant le conseil de guerre pour avoir soi-disant abandonné le combat après l’échouage du Reina Cristina mais il fut acquitté grâce à cette lettre.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

  • Participant
    Posts1957
    Member since: 12 avril 2012

    Kymiou, quel était l’impact des théories de Mahan avant 1898?

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    UlysseSLee :

    (…) quel était l’impact des théories de Mahan avant 1898?


    Je ne suis guère spécialiste en cette matière, aussi n’est-ce qu’un simple avis. Mahan est important car il a théorisé en mots simples des notions qui préoccupaient toutes les sphères dirigeantes d’alors. L’exemple britannique fascinait et on voulait, partout, en retirer tout l’enseignement possible. C’est l’époque où Léopold II proclamait qu’une nation n’est jamais petite quand elle touche à la mer ( ce qui a dû faire plaisir aux Suisses 😛 ).

    Chaque pays a eu son chantre de l’expansion navale mais il se trouve que ce sont les Etats-Unis qui étaient dans la meilleure position pour « exploser » dans ce domaine, d’où la notoriété un peu surfaite de Mahan qui, après tout, n’a rien inventé. Ce qu’il prônait pour l’essentiel, c’est un réseau de bases militaires couvrant les routes commerciales qui, en retour, apporteraient la prospérité à la métropole. Mais il avait tiré la leçon des ennuis britanniques dans leurs possessions continentales à forte démographie ( avec les coûteux problèmes militaires que cela impliquait) et il recommandait d’éviter la conquête armée de grands territoires exotiques.

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Cet affrontement est terrifiant de rapidité! Et la différence de perte me surprend: les tirs espagnols ont-ils été vraiment si imprécis, ou les Américains avaient -ils des navires bien blindés? (ce qui semble peu probable puisque tu compares le “rang” de ces bateaux aux destroyers de Narvik)

    Comme le forum, me voici amélioré du type 2 au type 10!

  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    mongotmery :

    (…) Et la différence de perte me surprend: les tirs espagnols ont-ils été vraiment si imprécis, ou les Américains avaient -ils des navires bien blindés?

    Cela m’a frappé aussi mais toutes les explications avancées m’ont parues partielles. C’est vrai que les Américains alignent des croiseurs protégés, ce qui signifie que leur pont – seulement leur pont – était blindé, l’Olympia à 12 cm, le Baltimore à 4 cm, le Raleigh à 6 et le Boston à 4. Côté espagnol, rien. Les ponts sont en bois.

    Cela a dû compter. On parla beaucoup, sur le Baltimore, d’un obus entrant par le franc-bord et qui traversa un roof, rebondit contre le bouclier d’un 150, ricocha derechef sur le pont et finit sa course contre une manche à air… sans exploser !

    Mais cela n’explique pas tout. Loin de là . Les Espagnols sont immobiles, façon Aboukir, mais les Américains passent et repassent cinq fois, comme une sentinelle et à peine plus vite. Il y a des jeux de tirs comme çà dans les fêtes foraines. Même avec des canons plus anciens, les hommes de Montojo auraient dû faire mouche. Et cela vaut aussi pour les batteries côtières. Il suffisait de viser soigneusement un point et d’attendre sans hâte qu’un croiseur s’y présente. Surtout que les distances couraient entre 1000 et 2000 mètres et que les forts étaient en hauteur.

    Alors, en plus de l’explication ordinaire du blindage et de l’âge des canons, je vois trois autres facteurs supplémentaires au fait que l’escadre de Dewey ne reçut que 15 impacts. Dans le désordre :

    –  on sait que certains bâtiments avaient été délestés de certaines pièces pour la défense inutile de Subic Bay et sûrement les plus grosses ;

    – les artilleurs espagnols – peut-être de simples matelots affectés aux pièces – étaient inexpérimentés et en sous-nombre (j’ai lu quelque part que les effectifs des équipages n’étaient pas complets). Dans pareille situation, le réflexe est de privilégier la rapidité sur la précision et les Américains notèrent des cadences qu’ils qualifièrent, en bons Anglo-Saxons, de « frénésie latine » ;

    –  enfin, les munitions s’abîment vite sous l’humidité des tropiques ; combien de projectiles ont fait long feu à l’instar de celui qui toucha le Baltimore ?

    .

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Merci, cela donne des explications.

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  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Quelques remarques un peu pêle-mêle avant de passer au plat principal, la bataille de Santiago de Cuba.

    J’ai écrit que le choc de la baie de Manille était le fait de bateaux relativement petits. Usant de mes immenses connaissances en ordinateurs  😉  , je vous ai illustré ci-dessous la différence à l’échelle entre un cuirassé, un croiseur américain et un espagnol de même époque.

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1446749911.png
    Il s’agit du HMS Majestic, de l’USS Olympia ( la plus grosse unité de Dewey) et du Don Juan de Austria (ce que Montoyo avait de mieux après le Reina Cristina).

     

    Euh… pour les immenses connaissances, oubliez. J’ai appliqué une règle graduée sur mon écran et zoomé pour faire 1mm = 1m.

     

    Deuxièmement…

    Les renseignements en français et anglais sur la bataille de la baie de Manille étant répétitifs, voire formatés, j’ai été renifler du côté des sites hispanophones où il est plutôt question du « désastre de Cavite ». Cette guerre qualifiée outre-Atlantique de splendid little war marque pour les Espagnols la fin d’un empire initié par l’appareillage de Christophe Colomb et où, comme le susurrait Charles-Quint à François 1er, le Soleil ne se couchait jamais.

    Le traumatisme fut immense et perdure encore aujourd’hui, au point qu’en comparaison, le choc de l’opinion française de juin ’40 s’apparente presque à une contrariété passagère. La population en conçut une méfiance mâtinée de mépris pour ses dirigeants, quels qu’ils fussent, et je pense que l’histoire chaotique de l’Espagne au XXème siècle s’explique partiellement par les frustrations nées de cette guerre et restées comme en filigrane.

    Si elle s’était clôturée sur un gigantesque embrasement, genre Trafalgar ou Jutland, sur fond sonore du Crépuscule des Dieux de Wagner, cela aurait pu passer. Mais le côté tir aux pigeons, cela, c’était insupportable et on peut le comprendre. Alors, le besoin est grand d’affabuler un peu.

    Bien sûr, une majorité de sites sont historiquement rigoureux et apportent beaucoup de ces détails dont je suis friand, mais dans les forums, on se laisse aller. Quelques exemples :

    « Comme l’a dit Bismarck, que l’Espagne existe encore malgré les insuffisances de ses politiciens montre à quel point cette nation est forte ! »

    «  A Manille, les Américains ont officiellement un mort et huit blessés, bien que les informations plus véridiques des pays tiers évaluent à 50 morts et blessés ! »

    «  Au moment de la fameuse pause-déjeûner, Dewey était très inquiet : la situation de la flotte espagnole n’était pas si mauvaise. Elle n’avait perdu que deux bateaux et le pourcentage d’impacts américains était ridicule. »

    Et celle-ci, que je vous recommande : « Dieu merci ! Nous nous sommes vengés des Américains en 2005 quand nous les avons laissé patauger seuls en Irak ! »

    … Et quand on tombe sur un site philippin ou cubain, cela donne : «  Maudits Yankees ! La revolucion était sur le point de l’emporter et ils ont tout fichu par terre ! ».

     

    Autre point.

    Cette attaque-surprise en tout début de guerre sur un ennemi peu préparé a naturellement passionné les théoriciens et fait beaucoup de petits au XXème siècle : Port-Arthur 2/1904, Tarente 11/1940, Pearl Harbour 12/41,…

    Elle pourrait être à l’origine de la seule grosse erreur de l’amiral Togo au cours du conflit russo-japonais. Dewey avait prescrit à ses servants de concentrer les gros canons sur les batteries côtières et ne diriger vers les vaisseaux ennemis que la seule artillerie secondaire.

    Ce détail dut frapper Togo lorsqu’il préparait sa propre attaque sur Port-Arthur. Là aussi, il y aurait des vaisseaux à l’ancre sous la protection des forts de la ville. Et il aurait, un peu vite, décidé d’agir de même sans réaliser que les capacités de riposte des cuirassés russes étaient d’une autre ampleur ! Il a eu de la chance car cette mésestimation aurait pu lui faire perdre cette guerre dès le premier jour ( pour les précisions, voyez ici ).

     

    Un dernier mot, et j’en termine avec les Philippines.

    Au soir du 1er mai, le commodore Dewey – aussitôt nommé contre-amiral – en avait donc terminé avec la flotte espagnole mais il ne pouvait rien faire d’autre, sinon le blocus de Manille en attendant un corps expéditionnaire qui mettrait bien deux mois pour arriver sur place. La nouvelle avait atteint les chancelleries européennes qui envoyèrent aussitôt quelques unités en observation sous couvert de veiller au sort de leurs nationaux. C’était normal. Au fond, on voulait surtout montrer son drapeau.

    Les Français étaient assez indifférents. Cette histoire les concernait peu et la mise en valeur de leur Indochine ( et de ses jolies Tonkiki-Tonkinoises 😉 ) retenait toute leur attention. Les Anglais, venus avec le croiseur HMS Immortalité (en frenchie dans le texte, j’ignore pourquoi), étaient ravis de voir des anciens sujets de Sa Majesté entrer dans la danse extrême-orientale où la concurrence était si rude et l’Angleterre unanimement détestée.

    Mais il y avait les Allemands. Ils se posaient en futurs rivaux des Britanniques sur les mers et cela passait évidemment par un réseau de ports bien à eux. Ils venaient enfin d’en acquérir un à Tsingtao deux mois plus tôt ; un bon début mais c’était loin dans le nord et Berlin cajolait depuis quelques temps Madrid pour acquérir des concessions dans les Philippines ou peut-être même l’archipel entier. Autant dire que cela la fichait mal pour eux ! Ils décidèrent d’intervenir. En se posant en allié officieux de l’Espagne, peut-être rétabliraient-ils un climat propre à des négociations dont ils pourraient tirer quelque chose. Avec un peu de finesse…

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1446760826.png

    Un peu de finesse ! On vit débouler l’amiral Ernst Otto von Diederichs avec les croiseurs Kaiserin Augusta, Irene, Kaiser et Prinz Wilhelm, suivis de la canonnière Kormoran. Dédaignant le blocus établi par les Américains, les Allemands débarquèrent aussitôt du ravitaillement pour les garnisons espagnoles. Tantôt Diederichs conviait-il à sa table les officiers de la ville, tantôt il se déplaçait lui-même et logeait dans le meilleur hôtel de Manille.

    Il essaya aussi d’obtenir l’appui des Britanniques « en cas de besoin » mais le chef de leur escadre, Lord Chichester, répondit que le contre-amiral Dewey était dans son droit. Comme confirmation, il fit jouer le lendemain l’hymne américain par la fanfare de l’Immortalité.

    Finalement, Dewey envoya un message à l’amiral allemand l’avertissant crûment que « s’il désirait se battre, cela pouvait se régler tout de suite ».

    Von Diederichs n’insista pas.

    Le 30 juin, le croiseur USS Charleston arriva avec un premier contingent de 2500 hommes. Il s’était emparé au passage de l’île de Guam… à la stupeur du gouverneur espagnol qui ne savait même pas qu’il était en guerre !

    Le 13 août à 9H30 commença le bombardement des forts de Manille, un peu pour le principe puisqu’ils ne ripostèrent pas. Peu avant midi, le drapeau blanc fut hissé sur la citadelle de la ville. A 17 heures, les pavillons étoilés flottaient sur tous les bâtiments officiels.

    Les opérations dans le Pacifique étaient terminées.

    .

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Très intéressant. La pérennité de l’attaque de Manille au XXe siècle est une idée intéressante, même si il faut garder en tête les évolutions technologiques entretemps, et en particulier la présence de l’aviation.

    Quand à l’intervention allemande, elle est intéressante: on est vraiment en plein dans la diplomatie de la cannonière.

    Enfin, ce que tu présentes sur la perception de ces guerres en Espagne est sidérant de notre point de vue de franco-belges, qui ignorons quasiment tout de cette guerre.

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  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    LA BATAILLE DE SANTIAGO DE CUBA ( 3 juillet 1898 )

     

    Préambule

    Il est toujours intéressant, sur un sujet militaire donné, de croiser les sources émanant des divers protagonistes. C’est assez facile : il suffit de faire venir les images d’un certain événement, d’en choisir certaines puis de passer à leur site Web d’origine.

    C’est ainsi que chez Fidel, la guerre hispano-américaine devient la guerre hispano-cubano-américaine. La thèse : la revolucion popular qui avait éclaté en 1896 était à deux doigts de l’emporter mais fut étouffée dans l’œuf par l’impérialisme américain. Le corollaire est que lorsque les Espagnols prennent une déculottée, les Cubains sont contents. Et tout aussi contents lorsque ce sont les Yankees qui subissent des dommages. D’où une tendance à exagérer quelque peu pour le plaisir.

    Un simple exemple avant de poursuivre.

    Le 13 juin 1898, le croiseur protégé USS Montgomery bombarde les forts couvrant La Havane. Commentaire étasunien : les forts ripostèrent sans grand succès. Rapport espagnol : pas de commentaires.  Rapport cubain : le vaisseau impérialiste fut fortement endommagé.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f1/USS_Montgomery_%28C-9%29.jpg/300px-USS_Montgomery_%28C-9%29.jpg
    USS Montgomery – 2072 T, 9 x 127 mm, 6 x 57 mm, 2 x 37 mm, 3 TLT.

    Que peut-il rester de cette histoire si l’on considère que les petits 127 mm du croiseur ne pouvaient pas faire grand mal aux forts côtiers et que les deux canons Ordoñez de 305, les trois Krupp de 280 et les quatre Hontoria de 210 qui lui faisaient face l’auraient coupé en deux au moindre impact ?

     

    Le dispositif américain.

    Persuadé que le front principal de la guerre serait celui des Caraïbes, le Naval War Board décida le blocus immédiat de Cuba par une flotte composée des cuirassés Indiana et Iowa, des croiseurs protégés Detroit, Marblehead, Cincinnati, Montgomery et Dolphyn, trois monitors, six canonnières, autant de torpilleurs, un yacht armé, et enfin du croiseur-cuirassé New-York où le contre-amiral Sampson avait hissé son pavillon.


    William Thomas Sampson (1840 – 1902). Sa mission principale : éliminer la flotte espagnole.

    A cette force principale basée à Key West, au sud de la Floride, s’ajoutait une division volante formée par les trois cuirassés Texas, Massachussets et New Orleans, les croiseurs Columbia et Minneapolis et le croiseur-cuirassé Brooklyn où le commodore Schley arborait sa marque.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c5/Rear_Admiral_Winfield_Scott_Schley.jpg/220px-Rear_Admiral_Winfield_Scott_Schley.jpg
    Winfield Scott Schley (1839 – 1911). Sa mission initiale : couvrir la côte Est depuis la Virginie.

     

    Les préparatifs espagnols.

    Alors que les forces américaines de Key West stationnaient à proximité immédiate du futur théâtre d’opérations, leurs adversaires s’en trouvaient loin. Dès les premiers jours de la guerre, Madrid rassembla une force baptisée Flota de Ultramar dans les îles portugaises du Cap Vert sous le commandement de l’amiral Cervera.

    http://amhistory.si.edu/militaryhistory/img/graphics/292_l.jpg
    Pascual Cervera y Topete (1839 – 1909 ). Courageux et compétent ( il avait été ministre de la marine et avait démissionné devant l’inertie du gouvernement en ce domaine ) mais persuadé que la défaite espagnole était inéluctable.

    Il y avait là les trois croiseurs-cuirassés Infanta Maria Teresa, Vizcaya et Almirante Oquendo, tous de 6900 tonnes, armés de deux canons de 270 mm, de dix de 110 et de huit tubes lance-torpilles ; s’y ajoutaient le croiseur flambant neuf ( et même un peu trop : j’y reviendrai ) Cristobal Colon, les trois destroyers Furor, Terror et Pluton et trois antiques torpilleurs Ariete, Azor et Rayo.

    L’appareillage vers les Caraïbes se fit le 29 avril, soit une semaine après la déclaration de la guerre.

    Lucide, Cervera commença par renvoyer en Espagne ses trois torpilleurs. Dans l’état lamentable où ils se trouvaient, ils auraient été incapables de traverser l’Atlantique. Mais là où l’almirante se mit à vraiment broyer du noir, c’est lorsqu’il apprit que le meilleur des forces espagnoles resterait à Cadix en prévision d’une possible attaque américaine. Ainsi serait-il privé du puissant et moderne cuirassé Pelayo (9900 tonnes, 2 x 320 mm et 2 x 270 mm), du cuirassé plus ancien Vitoria (7250 tonnes, 8 x 230 mm), du croiseur-cuirassé Carlos V (9000 tonnes, 2 x 270 mm) et sept croiseurs auxiliaires.

    Peut-être l’amiral se berça-t-il un moment dans l’illusion que cette escadre de réserve le rejoindrait un peu plus tard, forcée par la nécessité. Cette illusion, il la perdit le 16 juin lorsqu’il appris que Madrid l’envoyait vers les Philippines, via Suez, pour tenter de redresser la situation dans le Pacifique. C’était naturellement mission impossible, aussi l’ordre fut-il rapporté le 8 juillet et les cuirassés firent demi-tour ! En finale, ils ne jouèrent aucun rôle dans la guerre.

    Cervera écrivit une lettre stoïque à son amirauté. Je vous en donne quelques extraits car ils abordent des considérations d’ordre général valables en tous lieux et toutes époques.

    «  Instinctivement, ma pensée va vers l’amiral Byng, pendu à Plymouth ; vers Persano, dégradé et chassé de la marine italienne après la bataille de Lissa ; vers le maréchal Bazaine, condamné à mort après Metz (…).
    «  Quand les peuples sont désorganisés, les gouvernements le sont aussi et quand se produit un désastre, conséquence de cet état, on ne s’inquiète pas d’en chercher la cause logique. Il est plus facile de prononcer le mot « trahison ! » et on trouve quelque malheureuse victime pour lui faire expier des fautes qu’elle n’a pas commises. »
    «  J’ai longtemps hésité avant d’accepter ce commandement mais je ferai face à toutes les conséquences et ferai mon devoir 
    ».

    Une parenthèse : le croiseur-cuirassé Cristobal Colon.

    C’est vraiment un cas ! Il est d’origine italienne, classe Garibaldi. C’était le temps où la construction navale française était largement discréditée par leur funeste Jeune École et les Transalpins entendaient bien en profiter. Ils conçurent un croiseur-cuirassé de 7500 tonnes bien armé, solidement blindé et exceptionnellement rapide pour l’époque (20 nœuds), capable de rattraper un cuirassé et de le mettre à mal avec son 254 de chasse et ses deux 203 mm de retraite.

    C’est un succès à l’exportation indiscutable puisqu’il fut construit en dix exemplaires aussitôt vendus : trois à la marine italienne, deux au Japon, quatre à l’Argentine (qui ne déclassa le dernier qu’en 1954) … et bien sûr un à l’Espagne.

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1447166555.png
    Le Cristobal Colon, livré en 1896 mais il y a comme un problème…

    Examinez-le bien. Rien qui vous surprenne ? Regardez mieux, du côté de la tourelle avant. Voilà ! Il n’y a pas de canon !  Les chantiers maritimes de Gênes étaient-ils à court de stock ? L’Amirauté espagnole comptaient-elle doter le Colon de pièces Hontoria 280 mm, plus puissantes que les Armstrong 254 initialement prévus, mais qui tardaient à être livrées ?

    Toujours est-il – et c’est bien établi – qu’il n’a jamais reçu son armement principal, ce qui lui laissa deux trous béants qu’on dissimula sous des tourelles factices en bois. Ce présumé tueur de cuirassés, qui aurait pu être le fleuron de l’escadre de Cervera, ne pouvait compter que sur les dix canons de 150 de son artillerie secondaire, qui lui donnaient la puissance de feu d’un croiseur de deuxième classe, genre yacht armé !

    Les premiers mouvements.

    C’est donc une flottille de quatre croiseurs-cuirassés et trois destroyers qui appareilla du Cap Vert pour les Caraïbes. La première étape serait la Martinique où devraient attendre trois charbonniers. Cervera y ferait le plein de combustible pour reprendre sa route vers Cuba. Mais il se trouve que les charbonniers en question avaient tous été capturés par les Américains.

    A Fort de France, Cervera apprit le désastre des Philippines mais aussi qu’une forte escadre ennemie croisait devant Porto-Rico et qu’une autre bloquait l’île de Cuba, quoiqu’il semblât que le port de Santiago n’était pas surveillé.

    Comme ses soutes étaient presque vides, Cervera se dirigea vers l’île hollandaise de Curaçao, qu’il toucha le 14 mai. Il y obtint, d’assez mauvais-vouloir, quelques centaines de tonnes de mauvais charbon, juste de quoi atteindre Santiago de Cuba, pas davantage. Il y arriva sans encombre le 19 suivant.

    Que faisaient donc les Américains ?

    .

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  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Les Américains s’offrent de délicieux frissons.

    A Washington, on savait que les forces espagnoles avaient appareillé du Cap Vert mais on ignorait leur destination et l’inquiétude était grande. Nous savons, parce que je l’ai écrit plus haut, que les meilleures unités ibériques, le puissant cuirassé de 9700 tonnes Pelayo en tête, ne furent pas engagées dans la guerre mais au Naval War Board, on craignait qu’elles ne mènent des attaques sur la côte Est, voire même New York.

    On guettait donc la moindre information et chaque fois qu’un navire marchand touchait à quai, son capitaine était assailli de questions. Parce que la Presse était libre et payait bien, les braves marins ne se faisaient pas beaucoup prier et parlaient de nombreuses fumées suspectes « par là » (geste vague). Comme le témoignage variait avec chaque bateau et que les journalistes en brodaient des tonnes, on en venait à croire que l’Atlantique était littéralement couvert de flottes espagnoles.

    Les guetteurs des postes côtiers, qui lisaient les journaux, furent bientôt gagnés par la contagion et signalaient à leur tour des silhouettes d’inquiétants vaisseaux de guerre entrevus dans les brumes de l’horizon.

    Pressé par l’opinion publique, le secrétaire de la Marine exigea de multiplier les patrouilles sur l’ensemble de la côte-Est, quitte à prélever des vaisseaux parmi ceux qui tenaient le blocus de Cuba. Il s’y produisit donc des trouées et c’est par l’une d’elles que la flotte de l’amiral Cervera finit par atteindre Santiago avec des soutes pratiquement vides. Pas grave : on attendait le charbonnier Restormel, chargé de trois mille tonnes d’excellent combustible des Asturies.

    Mais le Restormel n’arriva jamais : il s’était fait bêtement capturer par le USS Saint-Paul qui avait croisé sa route par hasard. Dès cet instant, la flotte de Cervera était quasi condamnée car il n’y avait, à Santiago, qu’un peu de charbon de la pire qualité qui soit.

    Côté américain, des renseignements précis commençaient à affluer. On avait aperçu les Espagnols à la Martinique, puis à Curaçao. Leur point du chute serait donc La Havane, Porto-Rico ou, éventuellement, Santiago. L’amiral Sampson rameuta ses unités et alla inspecter La Havane tandis qu’il enjoignait au commodore Schley, désormais libéré des patrouilles côtières dans le Nord, de contrôler Porto-Rico. Ces ports étant vides, les Américains cinglèrent vers Santiago qu’ils atteignirent le 1er juin 1898…

    http://img7.hostingpics.net/pics/558991USS_New_York__ACR_2_.jpg
    Le croiseur-cuirassé USS New York, portant la marque de l’amiral Simpson – 8200 tonnes, 6 x 202 mm, 12 x 100 mm, 8 x 57 mm, 4 x 37, 3 TLT.

    Les intentions américaines…

    Le port de Santiago est niché au fond d’une baie profonde reliée à la mer par un étroit goulet bordé de puissantes batteries côtières. Des mines coupaient probablement la passe. Ce n’était pas le genre de configuration qu’on pouvait forcer, quelle que fût le puissance de l’attaque.

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1453036301.png

    Il fut donc décidé d’établir un blocus serré de la baie en disposant les cuirassés en demi-cercle à quatre miles de la côte tandis que les croiseurs multiplieraient les passages devant les forts pour de brèves salves d’intimidation. Chaque nuit, un cuirassé s’approcherait pour braquer son projecteur sur le chenal, prêt à tirer à la moindre tentative de sortie.

    Et pour renforcer les chances de bloquer définitivement Cervera, on essayerait d’obstruer le goulet en y coulant une vieille coque. Le Merrimac, un charbonnier américain en fin de carrière et sujet à des pannes à répétition, conviendrait parfaitement…

    En parallèle, un corps expéditionnaire, sous le major général Shafter, débarquerait dans la zone voisine de Guantanamo pour attaquer la ville par la terre après en avoir percé les défenses.

    http://www.nps.gov/parkhistory/online_books/foda/history/images/fig7-19.jpg
    Curieux choix que celui de William R. Shafter. Il avait commencé sa carrière durant la guerre de Sécession, récolté quelques médailles et conquis ses grades durant les guerres indiennes où il gagna le surnom très western  de « Pecos Bill ». Mais, avec ses 130 kgs, il était obèse comme un policier texan et souffrait de la goutte. Ce n’est pas vraiment le profil pour commander une expédition sous les moiteurs tropicales. D’ailleurs, il fut constamment malade et regagna les States aussi vite qu’il le put (septembre 1898).

    … et leur exécution.

    Dans la nuit du 3 juin, le Merrimac s’introduisit dans le chenal mais, gênés par le feu violent des batteries espagnoles, les volontaires qui le manœuvraient ne purent le couler dans la position idéale. Quoique rendu plus difficile, le passage restait possible.

    Six ans plus tard, devant Port-Arthur, les Japonais firent des tentatives similaires pour le même résultat décevant.

    La question du charbon était cruciale. Les Américains avaient bricolé un port charbonnier vers l’Est et les vaisseaux venaient s’y ravitailler à tour de rôle. A partir du 10 juin y débarquèrent les troupes chargées de l’attaque terrestre sur la ville. En face, les Espagnols creusaient leurs retranchements. Ils s’y prenaient de très habile façon : non seulement ils montèrent un système de défense en profondeur mais en plus, les déblais étaient évacués et sans cette ligne brune pour les souligner, les tranchées étaient pratiquement invisibles de loin. Facteur supplémentaire : contrairement aux Américains qui utilisaient encore beaucoup la poudre noire ( et ses fumées intempestives ), les Espagnols engageaient dans leur excellent fusil Mauser 1893 made in Spain des cartouches sans fumée. Et cela valait aussi pour l’artillerie.

    Cela ne veut pas dire que leurs fantassins avaient la vie facile : de nombreux insurgés cubains rôdaient dans les parages et ne rataient jamais l’occasion de faire un carton.

    Le 24 juin, le général Shafter ordonna l’attaque. Les colonnes américaines rencontrèrent immédiatement une forte résistance qui s’accroissait encore à mesure qu’elles approchaient de Santiago. Ce n’est que le 1er juillet qu’elles s’emparèrent enfin de deux postes avancés appartenant aux défenses extérieures de la ville. Au prix de 1500 pertes, quand même.

    http://media-cache-ec0.pinimg.com/736x/46/c3/95/46c3953977cabc072acb73382ed70afe.jpg
    Plus tard, cette journée sera héroïsée sous le nom de bataille de San Juan, où fut mise en avant l’action d’un corps franc de cavalerie, les Rough Riders, dans lequel figurait Théodore Roosevelt ( au centre de la photo ). Cet épisode pesa lourd dans son élection à la présidence des Etats-Unis quelques années plus tard.

    Et l’amiral Cervera, dans tout çà ?

    Eh bien, sa situation était désespérée.

    Rappelons qu’il ne dispose que de quatre croiseurs-cuirassés (Infanta Maria Teresa – Vizcaya – Cristobal Colon – Almirante Oquendo) et de trois torpilleurs ( Furor – Pluton – Terror ) contre un blocus tenu par les flottes conjointes de l’amiral Sampson et du commodore Schley, à savoir cinq cuirassés (Iowa – Massachussets – Indiana – Oregon – Texas), deux croiseurs-cuirassés (New York – Brooklyn) et deux croiseurs auxiliaires ( Gloucester – Vixen).

    Autant dire qu’un engagement frontal tournerait en exécution pure et simple ! Unique solution : tenter de surprendre les Américains et prendre le large. Sur le papier, c’était jouable car les quatre vaisseaux espagnols étaient nettement plus rapides que leurs lourds adversaires. Encore faudrait-il qu’ils disposent de charbon de qualité, ce qui est loin – très loin – d’être le cas. Cela revenait à rouler dans une voiture de sport à la carburation complètement déréglée.

    http://www.galicianshipwrecks.com/FinisterreShipWrecks/wp-content/uploads/Infanta_Maria_Teresa_class_diagrams_Brasseys_1896-650×400.jpg
    Croiseur-cuirassé classe Infanta Maria Teresa, dont font partie le Vizcaya et l’Almirante Oquendo, également présents à Santiago. 6900 tonnes, 2 x 280 mm, 10 x 140 mm, 8 x 57 mm, 8 x 37 mm, 8 TLT – 20,25 nœuds dans les meilleures conditions. Notez, en haut à gauche, la dispositions des soutes à charbon, conçue pour participer à la protection des machines.

    Cervera balaye rapidement l’idée d’une sortie nocturne. La chauffe plein-pot des chaudières, qui prendrait toute l’après-midi en noircissant le ciel, vaudrait tous les avertissements. Mieux valait y consacrer la nuit et appareiller le matin, alors que les bateaux américain, en régime stationnaire, auraient le plupart de leur douze chaudières froides par souci d’économiser le charbon. D’ici qu’ils les rallument, les Espagnols pourraient être loin…

    Quant au jour choisi, ce sera naturellement le dimanche, à l’heure que l’US Navy consacre à l’inspection hebdomadaire et à la messe ( un détail que l’amiral Yamamoto, qui connaissait ses classiques, prendra soigneusement en compte en 1941!). Bien sûr, l’idéal aurait été de sortir juste avant l’aube mais l’épave du Merrimac rendait le chenal trop dangereux pour être franchi dans l’obscurité.

    Il semble que le sort ait un moment hésité à épauler ce plan. En effet, tôt matin de ce dimanche 3 juillet 1898, le cuirassé Massachussets était parti charbonner à Guantanamo et l’amiral Sampson, qui désirait conférer avec le général Shafter, avait pris le même chemin sur le croiseur-cuirassé New York, qui portait sa marque. L’absence de ses deux puissantes unités, ordinairement stationnées à l’Ouest du dispositif, laissait à Cervera une autoroute du côté de la direction qu’il comptait précisément prendre. Ne pourrait s’interposer directement que le seul croiseur auxiliaire Vixen, qui n’était, à tout prendre, qu’un simple yacht armé ! Le mieux placé, après lui, serait le gros croiseur-cuirassé Brooklyn, sous pavillon du commodore Schley.

    Le reste de la flotte américaine, comprenant les cuirassés Texas, Iowa, Oregon et Indiana ainsi que le croiseur auxiliaire Gloucester, couvrait l’Est, pas bien loin, mais réagirait – on pouvait l’espérer – avec un temps de retard.

    https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/42/USS_Brooklyn_LOC_ggbain_24267u.jpg/300px-USS_Brooklyn_LOC_ggbain_24267u.jpg
    USS Brooklyn. 9200 tonnes, 8 x 202 mm, 12 x 127 mm, 12 x 57 mm, 4 x 37 mm, 4 gatling, 5 TLT. Il passe pour le plus rapide de la flotte américaine sur place avec 21,9 nœuds… quand toutes ses chaudières sont à fond !

    Mais les chances de l’amiral Cervera demeuraient relatives : les Espagnols resteraient longtemps à portée des canons américains, les distances de départ n’excédant pas cinq kilomètres. Presque du bout portant.

    Donc, en ce dimanche 3 juillet à l’aube…

    .

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    C’est bien que tu ais repris çà, une fois de plus cet épisode sur la marine à charbon est excellent.

    Je ne connais pas l’épilogue réel de cette flotte, mais je vais pronostiquer:
    Au ton de @kymiou, je dirais que la sortie des navires espagnols va être un échec, ou ne vas pas mener bien loin.
    Comme arguments:
    – la dangerosité de la sortie rapide de plusieurs navires: il risque d’y avoir de la casse dans le chenal
    – les Massachussets et New York peuvent revenir pour intercepter les navires espagnols qui n’ont pas beaucoup d’options pour se réfugier
    – d’autant qu’ils ne peuvent espérer mener une longue course pour échapper aux Américains, même moins rapides en théorie, par leur manque de charbon

    De coeur, je penche pour le succès du plus rapide.

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  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    D’accord, @Montgomery, jouons un peu 🙂

    Tu dis : Au ton de @kymiou, je dirais que la sortie des navires espagnols va être un échec, ou ne va pas mener bien loin.

    C’est vrai qu’en général, à défaut de gloire, le vaincu bénéficie de ma sympathie, même si les Espagnols furent loin d’être blancs-bleus dans cette histoire. Leur répression des révoltes cubaines l’année précédente fut inqualifiable, avec déplacements de population, camps de concentration et barbelés (une première !).

    la dangerosité de la sortie rapide de plusieurs navires: il risque d’y avoir de la casse dans le chenal

    Naon. Les quatre croiseurs-cuirassés sont petits, à distance les uns des autres et ils peuvent marcher au pas d’homme.

    les Massachussets et New York peuvent revenir pour intercepter les navires espagnols

    Re-naon. Ces deux vaisseaux sont définitivement hors-course. Et l’amiral Simpson aussi, qui a dû aller baver de rage dans l’intimité des toilettes du New York parce qu’on expose pas son dépit en public. En effet, il était à couteaux tirés avec le commodore Schley et ce dernier, sur son Brooklyn, était le seul à pouvoir intervenir.

    d’autant qu’ils ne peuvent espérer mener une longue course pour échapper aux Américains (…) par leur manque de charbon.

    Là, tu tiens le bingo 😉 .

    La suite dans peu de jours. Je vous promets du fer et du feu, des poursuites haletantes, du chevaleresque de haute tenue et quelques coups moches.

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    C’est vrai qu’en général, à défaut de gloire, le vaincu bénéficie de ma sympathie, même si les Espagnols furent loin d’être blancs-bleus dans cette histoire. Leur répression des révoltes cubaines l’année précédente fut inqualifiable, avec déplacements de population, camps de concentration et barbelés (une première !).

    En fait, je faisais non pas référence au ton de la sympathie, mais aux phrases comme:

    Autant dire qu’un engagement frontal tournerait en exécution pure et simple ! Unique solution : tenter de surprendre les Américains et prendre le large. Sur le papier, c’était jouable

    Et le ton global sur les Espagnols qui les montrent comme futurs perdants, tandis que les erreurs américaines ne sont pas aussi appuyées.

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  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    La journée s’annonce radieuse, ciel serein, mer étale, vent nul. Pour faciliter son évasion, l’amiral Cervera aurait préféré de la brume, de la pluie, des icebergs peut-être, mais qu’attendre du climat cubain en plein été ?

    A 9H30, annoncée par des colonnes de fumées grasses, la flottille espagnole se glisse hors du chenal dans l’ordre suivant : Infanta Maria Teresa, Vizcaya, Cristobal Colon et Almirante Oquendo. Les destroyers Pluton et Terror ferment la marche. Les intervalles sont de 600 mètres.

    Aussitôt sortis, les vaisseaux obliquent vers l’Ouest et forcent la vapeur. Ayant jeté leurs derniers blocs de bon charbon dans les chaudières, ils parviennent dans un premier temps à tenir la vitesse respectable de 20 nœuds (37 km/h).

    En face, le premier à réagir fut le cuirassé Iowa, qui tira un coup de canon d’alarme. A ce signal, on sonna le branlebas de combat sur tous les navires et en peu de temps, chaque homme fut à son poste. Ayons une pensée pour les soutiers contraints de courir au charbon, alimenter les chaudières actives et rallumer les autres, tout cela dans l’uniforme de parade blanc qu’ils avaient passé pour assister à l’office religieux !

    Alors que les cuirassés américains commencent pesamment à s’ébranler, ils tirent simultanément une première salve. Las ! Ils se retrouvent immédiatement noyés dans une purée de pois composée des gaz de départ de coups et des torrents de fumée crachés par leurs cheminées ; celles-ci, encore tièdes, lâchent de lourdes volutes rabattantes que la brise, inexistante, ne peut évacuer.

    Cela aurait pu tourner en catastrophe. L’Iowa, déjà en route, avait failli aborder le Texas encore en train de relever ses ancres. Tant que les vaisseaux n’auraient pas atteint une certaine vitesse, les tirs de leurs pièces de chasse formeraient chaque fois un nuage qu’ils devaient traverser pour y voir quelque chose…

    Cela nuisait bien entendu à la précision des coups et les Espagnols, toujours lancés à 20 nœuds, commençaient à espérer…

    A ce stade, le seul Américain en mesure de couper la route de l’ennemi était le croiseur-cuirassé Brooklyn, portant la marque du commodore Schley. Il canonnait furieusement le Maria Teresa quand celui-ci, loin de chercher à fuir, fit subitement volte-face comme s’il voulait torpiller ou éperonner son adversaire. Sans doute Cervera comptait-il sur cette courageuse attaque pour donner plus de chances au reste de ses forces.

    Sur le moment, il y eut un flottement sur le Brooklyn qui, au lieu de virer vers l’ouest dans la direction de l’escadre en fuite et présenter toute son artillerie à l’attaquant, braqua dans l’autre sens, ce qui lui fit couper la route des cuirassés Oregon et Texas. Le premier frôla la proue du Brooklyn et le second évita de justesse l’éperonnage par une machine-arrière énergique.

    http://images.empreintesduweb.com/originale/1453036510.jpg

    Que le Texas ait pu stopper à temps montre bien que les cuirassés américains étaient encore bien loin de leur vitesse maximale. Les observateurs ont dû alors penser que les Espagnols avaient réussi leur retraite. Malheureusement pour eux, c’est vers ce instant que leur bon charbon fut épuisé et qu’ils durent passer à l’infâme combustible grappillé à Santiago. Dès lors, tandis que la vitesse des Américains croissait régulièrement, celle des Espagnols ne cessa plus de diminuer.

    Rien de ce qui va suivre ne se serait produit si le cargo charbonnier Restormel n’avait pas été intercepté, tout à fait par hasard, par l’USS Saint-Paul dix jours plus tôt. A quoi tiennent les choses…

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Intéressant!
    Et qu’est-ce que j’ai pu rigoler quand tu as dit:
    Pour faciliter son évasion, l’amiral Cervera aurait préféré de la brume, de la pluie, des icebergs peut-être,

    Mais j’ai une objection à formuler à ta remarque en me basant sur la présentation des évènements que tu fais
    La remarque:
    Rien de ce qui va suivre ne se serait produit si le cargo charbonnier Restormel n’avait pas été intercepté, tout à fait par hasard, par l’USS Saint-Paul dix jours plus tôt. A quoi tiennent les choses…

    Il ne faut pas voir çà comme le fruit du hasard, mais comme le fruit d’une mauvaise planification et d’une sous-estimation du blocus US de la part des Espagnols:
    S’ils avaient mieux anticipé leurs besoins en charbon, tant avant la guerre que pendant, ils n’auraient pas basé sur un seul charbonnier leur ravitaillement.
    Mais surtout, il ne l’aurait pas lancé seul à travers le blocus: pourquoi ne pas l’envoyer avec la flotte qu’il doit ravitailler: ainsi, pas de perte risquée:
    -si la flotte passe, le charbonnier aussi
    -si la flotte est accrochée et s’échappe, le charbonnier aussi (il y a une objection ci-dessous à ce point)
    – si la flotte est accrochée et coule, le charbonnier est en mauvaise posture, mais sans flotte, il n’a plus de mission et peut donc se rendre

    Je vois bien une objection: le charbonnier ralentit la flotte. Mais je pense qu’une solution peut être trouvée: coordonner les mouvements du charbonnier et de la flotte pour qu’ils abordent la zone dangereuse ensemble, ou utiliser le passage de la flotte pour créer une diversion (plus difficile avec les soutes vides, comme tu le disais, en l’absence de ravitailleurs en Martinique).

    Mais toujours aussi intéressant de découvrir les détails de guerre souvent peu abordées sur le Net!

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  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Toujours stimulantes, tes interventions.

    Tu as bien sûr raison, la planification du ravitaillement n’existait pas. Les structures de commandement espagnoles en étaient tout simplement incapables. Pourquoi ? C’est un autre débat. Pour faire court, je dirais un haut-commandement déconnecté des réalités, une administration privée de toute initiative et tuant le temps en compliquant toujours plus les procédures et la paperasse, et en bas des gens démotivés, résignés et indolents. C’est le célèbre mañana ibérique.

    J’ai déjà évoqué le Cristobal Colon, le meilleur, le plus rapide et le mieux protégé des croiseurs-cuirassés, partant en guerre sans son artillerie principale, remplacée par des tourelles en bois peint ! On pourrait parler ici de circonstances particulières et malheureuse s’il n’y avait pas le cas du Pelayo, le plus puissant cuirassé de la flotte et qui ne participa pas à la guerre en dehors d’un voyage avorté vers les Philippines. On venait de lui poser de nouveaux canons, ultra-modernes mais, pour ce faire, il avait fallu démonter une partie de son blindage. Quand il appareilla pour Suez, ledit blindage était resté à quai et, si cela se trouve, il y rouille encore aujourd’hui. Quien sabe ?

    Mais c’est une autre échelle. Compte aussi le dieu Hasard, une entité fantasque capable de compromettre les desseins les mieux élaborés et sauver in extremis les plans les plus foireux.

    Sur la question du charbon : j’ai compté trois interceptions de charbonniers par les Américains au cours des deux mois précédant la bataille.

    Se faire accompagner de deux ou trois cargos chargés de charbon de première qualité est une bonne chose pour une flotte mais seulement à titre de sécurité, comme le bidon de 5 litres d’essence qu’on place dans son coffre (je sais, c’est interdit!). L’ennui est qu’une fois que le cargo a délivré son combustible, il est bien forcé de s’éloigner pour faire le plein et le problème se retrouve entier.

    La bonne solution, on la trouve lors du périple de la Deuxième escadre du Pacifique pendant la guerre russo-japonaise : convenir de rendez-vous en temps et en lieux avec une flottille de charbonniers battant pavillon neutre. L’ennemi s’en trouve paralysé. C’est particulièrement vrai dans la marine de la fin du 19ème siècle, extrêmement à cheval sur les lois de la guerre et les règles diplomatiques : dès que l’ennemi qu’on cherche à massacrer abat son pavillon, il devient ipso facto un naufragé à sauver. Même les Japonais respectaient ce principe. Et pourtant, les Japonais, hein… !

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    Se faire accompagner de deux ou trois cargos chargés de charbon de première qualité est une bonne chose pour une flotte mais seulement à titre de sécurité, comme le bidon de 5 litres d’essence qu’on place dans son coffre (je sais, c’est interdit!). L’ennui est qu’une fois que le cargo a délivré son combustible, il est bien forcé de s’éloigner pour faire le plein et le problème se retrouve entier.

    Mais le charbonnier intercepté contenait bien de quoi fournir en bon charbon la flotte? Au moins pour assurer la sortie de la flotte à pleine vitesse?

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  • Modérateur
    Posts1941
    Member since: 20 juillet 2013

    Oui, mais cela se passait avant que le blocus ne s’établisse. C’est arrivé au large de Santiago, certes, mais il n’est pas établi que la flotte espagnole y fût déjà arrivée. Si elle avait été présente, l’amiral Cervera aurait certainement dépêché un croiseur au secours du charbonnier.

    En répartissant les 3000 tonnes de charbon du Restormel sur toute sa flotte, Cervera pouvait voguer 5000 km en régime de croisière et un peu plus de 1000 à vitesse opérationnelle (à la grosse louche). 😛

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  • Modérateur
    Posts8352
    Member since: 14 mai 2013

    C’est arrivé au large de Santiago, certes, mais il n’est pas établi que la flotte espagnole y fût déjà arrivée.

    En fait, c’est précisément ce manque de coordination entre le charbonnier-ravitailleur et la flotte de guerre que je “reproche”.

    1000 km, c’est pas mal. De quoi atteindre une ile des caraibes neutre.

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