Post has published by kymiou

Ce sujet a 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour par  PapaZoulou, il y a 1 an et 3 mois.

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    L’Histoire est un spectacle qui n’est pas toujours drôle, nous le savons bien. On y trouve des thèmes propres à inspirer auteurs tragiques et dramaturges, rarement des comiques. Dans ce dernier cas, cela concerne alors souvent des mésaventures arrivées à des personnages secondaires et, de toutes façons, sans grandes conséquences.

    Pourtant, je vous présente ici un sujet dont le théâtre de vaudeville aurait pu s’emparer, et dont l’issue n’a rien d’anecdotique puisqu’elle va conditionner le demi-siècle d’histoire européenne qui suivra.

    Pour le décor, la France de la toute fin du XVème siècle. Quant à la distribution, elle est prestigieuse : têtes couronnées et haute noblesse, rien que des stars.

    Voici les trois coups, le rideau se lève, c’est parti !

    Premier acte : Charles VIII.

    Il est bien connu pour avoir lancé les guerres d’Italie dont ses armées revinrent avec plaies et bosses, le mal de Naples et des graines de melon bientôt plantées à Cavaillon (Vaucluse).

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    L’une des grandes affaires de son règne fut son mariage avec Anne, l’héritière de Bretagne. Pour annexer une fois pour toutes le vieux duché celtique, les Français avaient imposé un contrat matrimonial pointu, précisant notamment qu’en cas de décès du roi avant qu’il eût un héritier, la reine serait tenue d’épouser son successeur.

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    Cela semblait improbable car le couple était jeune. A leur mariage en 1491, ils avaient respectivement 21 et 14 ans. Mais la malchance était là : régulièrement enceinte, la pauvre Anne multiplia les fausses-couches et perdit en bas-âge les six enfants qui naquirent.

    En 1498, au château d’Amboise en plein chantier, Charles courut assister à un match de jeu de paumes, sauta gaiement par-dessus un bloc de pierre, prit un linteau de porte en plein front et trépassa dans la journée.

    Louis XII (36 ans) lui succéderait, tout le monde en était d’accord. Mais convoler avec la veuve bretonne comme prévu dans le contrat ne sera pas facile : il est déjà marié. Il faudra s’arranger pour une annulation avec le pape Alexandre VI Borgia et celui-ci pratique des tarifs exorbitants…

    Deuxième acte : Louise de Savoie.

    C’est une maîtresse-femme, énergique et autoritaire, jeune veuve (22 ans) de Charles d’Orléans, duc d’Angoulême, dont elle a eu un fils en 1494, François. Celui-ci est le second dans l’ordre de succession après l’oncle Louis, lui aussi d’Orléans mais de la branche principale. Du coup, Louise croise les doigts : si Anne de Bretagne persévère dans ses échecs d’enfantements, c’est son petit François qui deviendra roi de France. Elle lui fait donner une éducation soignée mais très médiévale dans son esprit, avec plein de romans de chevalerie. Cet enfant, elle l’idolâtre, l’appelle « mon César » et est toujours sur son dos.

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    L’enfant se révèle intelligent, vigoureux, de nature enjouée, plutôt impulsif et naturellement, pourri-gâté. Il grandit aussi très vite. D’ailleurs, il plafonnera à 1,95 mètre, ce qui est rare pour l’époque.

    Troisième acte : Louis XII.

    Il a fini par obtenir l’annulation de son premier mariage par le pape, mais cela coûte à la France le duché du Valentinois (dans la Drôme actuelle), remis à un autre César, Borgia celui-là, le fils de Sa Sainteté. Il épouse donc Anne de Bretagne – reine pour la deuxième fois ! – et entame un règne de bon aloi. Il reprend les guerres d’Italie mais, sur le plan intérieur, se montre excellent gestionnaire. Les impôts sont diminués, les infrastructures entretenues, les conflits souvent réglés par la diplomatie.

    Anne de Bretagne le vit bien. Alors que son contrat de mariage avec Charles VIII la corsetait étroitement dans un rôle de potiche, elle retrouve des coudées franches avec son nouvel époux et peut à nouveau assumer ses responsabilités de duchesse sur ses terres. Le pays est prospère et heureux autant qu’il peut l’être. On l’appelle « le père du peuple ». Ce roi, assez méconnu, donne une excellente impression.

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    Sur la question brûlante de l’héritier, en revanche, ce n’est guère brillant. Entre deux fausses-couches, Anne finit quand même par donner deux enfants viables mais ce sont des filles : Claude et Renée. Louise de Savoie exulte : les chances de son François chéri croissent à vue d’œil. Elle voit bien que ces grossesses en cascade (une tous les quatorze mois en moyenne) épuisent la reine et que le roi, affaibli par des crises de goutte et des hémorragies intestinales chroniques, ne vaut guère mieux.

    Le 9 janvier 1514, c’est le coup de tonnerre : Anne s’éteint dans sa trente-sixième année. Elle laisse un Louis XII lui-même de santé vacillante et toujours sans prince héritier. Le 18 mai suivant, Louise de Savoie renforce encore les droits de son fils en lui faisant épouser la princesse Claude, fille d’Anne et de Louis. Une voie royale s’ouvre devant François de Valois-Angoulême, alors âgé de vingt ans. Enfin, c’est ce que sa mère pense mais une initiative anglaise vient tout compromettre.

    Quatrième acte : Henri VIII et sa petite sœur.

    Henri n’est pas encore l’obèse sanguinaire qu’il deviendra. C’est un jeune homme svelte de 23 ans, roi depuis 1509, ne détestant pas toucher à la poésie et à la musique (on a conservé certaines de ses compositions, dont celle-ci) . Mais c’est déjà un fin politique capable de saisir les opportunités au vol.

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    Avec ce roi de France qui doit absolument avoir un fils s’il veut éviter de transmettre la couronne à une branche cadette, il comprend qu’il a un coup à jouer. Quelque chose comme un service à rendre entre voisins.

    Le roi d’Angleterre à en effet une jeune sœur, Mary, un superbe petit canon de 18 ans au caractère déjà bien trempé. La convaincre d’épouser Louis n’a pas dû être facile. D’ailleurs, il avait déjà été question d’un mariage avec le futur Charles Quint (14 ans à l’époque) et elle avait carrément envoyé son royal grand frère à la gare. En plus, elle avait déjà un amant, Charles Brandon, duc de Suffolk, et entendait bien devenir un jour sa femme.

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    Mais l’occasion est trop belle pour Henri et cela le rend convaincant. Louis XII paraît avoir déjà un pied dans la tombe. Pour peu que Mary lui donne un fils, on serait parti pour des années de régence où le roi d’Angleterre pèserait de tout son poids par l’intermédiaire de sa sœur devenue reine-mère. Sans compter qu’un roi de France à moitié Tudor, cela ouvre des horizons infinis. La guerre de cent ans n’est pas encore de l’histoire ancienne dans les esprits.

    Bref, Louis XII accepte la proposition comme un naufragé une bouée, touche la dot de sa promise et l’épouse le 9 septembre 1514 devant une Louise de Savoie d’autant plus catastrophée que tout finit par se savoir et qu’elle n’ignore pas qu’Henri VIII, pour doubler ses chances, a prit grand soin de faire accompagner Mary par son cher duc de Suffolk !

    Cinquième acte : François Ier.

    Les trois derniers mois de 1514 seront très agités pour tout le monde. Louis XII épuise ses dernières forces à tenter de féconder Mary, celle-ci cherche en vain à s’isoler avec Suffolk mais les espions de Louise de Savoie sont aux aguets et interviennent poliment mais fermement aux moindres tentatives d’approche.

    Un sommet est atteint le jour où Louise apprend d’un de ses agents que François paraît lui-même émoustillé par la jolie Anglaise et qu’il la serre parfois d’un peu trop près sous couvert de lui faire la conversation. C’est flirter avec le diable et là, sa mère a dû écumer. Qu’est-ce qui lui prenait, à ce grand dadais ! Elle s’empressa de l’éloigner, assez loin pour le mettre à l’abri des tentations, mais pas trop pour qu’il puisse revenir très vite en cas d’urgence.

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    L’urgence se produisit le premier janvier 1515 : Louis XII venait de mourir. Mary fut aussitôt mise en quarantaine, le temps de confirmer que le roi n’aurait pas de descendance posthume. Inutile de préciser que durant ce laps de temps, les allées et venues de Charles Brandon, duc de Suffolk, furent surveillées de très très près !

    Mais Louise de Savoie ne pouvait tenir aussi longtemps. Elle insista comme il fallait et son cher fils – un peu écervelé quand même – fut sacré roi de France à Reims le 25 janvier, bien avant le terme de la quarantaine.

    Épilogue de l’histoire.

    Henri VIII avait donc manqué son coup. Alors qu’il digérait encore son dépit, une nouvelle le jeta dans une fureur noire : profitant de l’éloignement, sa sœurette désormais libre s’était mariée dès le 3 mars suivant avec son Charles bien-aimé sans la moindre autorisation et contre tous les usages : un simple duc de Suffolk n’épouse pas comme çà une princesse du sang !

    A une époque postérieure, les haches auraient volé… mais le roi n’en était pas encore à ces méthodes. C’était sa sœur quand même, et le duc, qui avait fait la preuve de ses qualités militaires en Picardie deux ans plus tôt, pouvait encore être utile. Il ravala donc son amour-propre et se consola en imposant au couple de lui rembourser par annuités la dot que Louis XII avaient perçue avant la noce.

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    Mary Tudor et Charles Brandon, quelques années plus tard.

    Ainsi s’acheva cet épisode vaudevillesque. Sur le grand échiquier de l’Histoire s’alignent de nouvelles pièces. Henri VIII à Londres, Charles Quint à Bruxelles, François Ier à Paris, tous jeunes, tous ambitieux, tous bien campés sur leur trône. La longue partie qui s’engage sera serrée.

    Dans quelques semaines, ce sera Marignan…

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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    Member since: 20 juillet 2013

    Pour la petite histoire, Charles VIII avait un peu brusqué son mariage avec Anne, son union avec un ennemi de Charles, l’empereur Maximilien de Habsbourg, inquiète le roi, qui se décide à envahir la Bretagne, ce qui débouche au traité de Rennes en Novembre 1491.
    Petit problème, Charles est censé marier la fille de Maximilien, Marguerite d’Autriche, qui lui a été promise suite au traité d’Arras en 1482. Résultat, il doit rétrocéder aux Habsbourg l’Artois et la France-Comté.

    "Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve"-Euclide

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