Post has published by RexFrancorum
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Bon, les copains, étant grave malade, je peux pas poster à un rythme aussi soutenu que j’aimerai mais voilà un bout de la suite ! C’est là que ca devient intéressant !

B. L’empire romain : société et économie.

Afin de compléter ce qui est dit précédemment sur les foederati, il faut commencer par un aparté sur le caractère éminemment assimilationniste de Rome. Il faut rappeler que Rome se distingue très vite, sous la royauté déjà, par son système politique, à la fois différent et semblable de celui de ses voisins. Aussi, si il existe un fort patriotisme romain dès les débuts de Rome, il n’existe pas à l’époque de nationalismes. C’est donc leur statut de citoyen appartenant à un modèle de gouvernance spécifique et à un statut social particulier et non une appartenance ethnique que les romains mettent en avant dans ce patriotisme. Très vite, les Sabins se mélangent aux romains, comme beaucoup d’autres peuples du Latium, de sorte que des Sabins règnent même sur la ville pendant la monarchie. Si la République, dominée par les optimates, ce qui signifie “meilleurs” des romains, commence à mettre en avant une “race romaine”, montagnarde et frugale, la société romaine n’en est pas moins capable d’assimiler de nombreux individus et des peuples divers : après les guerres sociales, les cités italiennes alliées de Rome et dominées par elle obtiennent une égalité en droit avec les citoyens romains. Après la conquête de la Gaule par Jules César – on parle, je crois, de six millions d’habitants sur le territoire conquis, Rome se montre capable, progressivement, d’assimiler les gaulois, qui deviennent gallo-romains. Claude fait même entrer au sénat des gaulois ! Si c’est certainement dans le but de minorer le pouvoir du sénat et pour le provoquer, cela n’en demeure pas moins une preuve d’intégration progressive.

Rome dispose à l’évidence d’une formidable machine à fabriquer des romains et ses auteurs ne vantent une “race romaine” que lorsqu’il s’agit de décrédibiliser un empereur ou un prétendant accusé d’être trop tourné vers l’Orient ; aussi la propagande Octavienne reproche t-elle déjà à Marc Antoine d’être plus porté sur les délices et les voluptés de l’Egypte que sur les valeurs martiales romaines. Alors la machine serait-elle tombée en panne, laissant se déverser sur un Empire affaibli d’immenses hordes barbares hostiles à Rome et extérieures à sa culture ? La réponse n’est pas simple, mais un faisceau d’indices semble indiquer que non. Si l’on observe une forte intégration de certains peuples fédérés, et en particulier des élites franques et wisigoths dans la moitié occidentale, force est de constater que l’on n’est plus dans le modèle d’intégration dominant de l’époque républicaine.

Ainsi, on peut distinguer, à l’ouest, des foederati qui, tout en gardant une identité non-romaine (francs, alains, etc) sont sans l’ombre d’un doute assez bien intégrés à l’Empire (formation des élites à Rome, intégration à l’armée dans les mêmes unités que les romains) ; et, à l’est, des foederati moins bien intégrés : d’une part, les relations ont tendance à être plus conflictuelles du fait de la plus forte pression exercée par les huns, et d’autre part – il s’agit là d’une intuition plus que d’une affirmation – l’influence de la pensé grecque sur les élites orientales a pour effet de renforcer un mépris pour les peuples “barbares” (entendre ici “non-grecs”…) et de fragiliser la machine d’intégration (la culture grecque n’a jamais eu la capacité d’assimilation de la culture latine).

Cet aparté clos, il apparaît que les “barbares” ne sont pas, généralement, particulièrement hostiles à Rome et son modèle. Au contraire, ils tendent à s’y adapter et s’y intégrer (je renvoie encore une fois au cas de Childéric, qui administre la Belgique Seconde pour Rome). C’est en fait une autre évolution majeure de la société qui va provoquer un changement important.

Je dois introduire ici une notion issue de la théorie marxiste pour analyser l’économie et la société romaine. Je précise qu’il ne s’agit pas ici d’une utilisation politique de Marx mais bien une utilisation de sa méthode d’analyse matérialiste, très performante quand il s’agit de comprendre une société.

Le mode de production, d’abord. C’est, globalement, la combinaison des forces productives qui prennent part au processus productif et de la façon dont la production met en rapport les différents groupes sociaux (on parlera de rapports sociaux de production). Rome connaît un mode de production esclavagiste. Cela se traduit, en termes de forces productives, par l’existence e plusieurs classes particulières. Les principales peuvent êtres définies ainsi :
– une classe d’esclaves, certes pas majoritaire mais centrale dans la production puisqu’elle produit l’essentiel de la survaleur (le profit tiré de la valeur ajoutée). L’esclave est une propriété privée de ses maîtres et n’a pas de libertés politiques. Si il est fait mention d’un certain nombre d’esclaves grecs cultivés occupant une place importante dans les familles, l’immense majorité des esclaves travaillent pour des grands maîtres de fermes. C’est le travail servile.
– une classe de maîtres, qui ne participe pas au travail productif mais l’organisent et en tirent profit. Cette classe de maître est décomposée entre l’aristocratie sénatoriale et la chevalerie, qui, tout au long de l’Empire, sont en lutte pour l’appropriation du pouvoir politique. Comme on l’a vu, c’est finalement la chevalerie qui l’emporte lors des réformes dioclétiennes.
– une classe d’artisans et de marchands aisés qui se spécialisent dans le négoce de biens de qualité supérieure, d’esclaves, ou des produits du travail servile.
– une classe de petits propriétaires et d’ouvriers agricoles, qui exploitent de petites parcelles de terre et en tirent profit ou rémunération.
– un prolétariat urbain, qui ne possède que sa force de travail et la loue contre salaire. Ce prolétariat urbain se masse dans des insulae souvent insalubres et dans des quartiers ou les habitations tiennent plus du taudis que des maisons à la romaine. Le manque de qualification de ces prolétaires et leur mode de vie les expose à une forte précarité économique et à un endettement qui les conduit parfois à se vendre en esclavage temporaire.
– un sous-prolétariat urbain qui ne vit pas du travail productif (contrairement aux prolétaires), mais de mendicité, des “largesses” concédées par les élites pour acheter la paix sociale (panem et circensem), ou encore d’activités illégales ou illégitimes (au sens donné par Merton à ces mots dans sa théorie de l’anomie) comme le proxénétisme.

Grosso-modo, on peut distinguer à mon sens sept classes principales dans la société romaine (esclaves, prolétariat urbain, petits agriculteurs, négociants et artisans, sénateurs, chevaliers, sous-prolétariat). C’est bien le processus productif qui organise la société autour des rapports sociaux de production : il existe bien entendu un antagonisme naturel entre esclaves et maîtres. A celui-ci s’ajoute l’antagonisme chevaliers-sénateurs pour l’appropriation des profits du travail servile mais aussi une alliance de fait des deux classes contre les esclaves. Contrairement à ce qu’on peut imaginer avec nos préjugés d’occidentaux du XXIème siècle, les petits agriculteurs et le prolétariat urbain critiquent très farouchement le mode de production esclavagiste qui concentre la propriété de la terre entre trop peu de mains. Quant au sous-prolétariat, il oscille d’un bord à l’autre : il se joint parfois au prolétariat lors de révoltes sociales et se mélange à lui, mais, dépendant des largesses des élites et donc du maintien de leurs profits, ils n’ont pas intérêt à une bouleversement de l’ordre social. Aussi, des patrones, petits chefs mafieux financés par les élites romaines, sont chargés de maintenir l’ordre dans les quartiers populaires tout en rackettant leurs habitants un peu comme ils l’entendent. La série Rome parvient assez bien, d’ailleurs, à donner une idée de ce système.

De cette organisation économique et sociale, il ressort une vérité contre-intuitive pour nous, qui sommes industrialisés et urbanisés : la ville romaine n’a pas un niveau de vie plus élevé que celui de la campagne, loin de là, et n’a rien d’attirant pour les populations modestes. L’esclavage permettant de tirer une survaleur énorme sur chaque bien produit, le travail productif des prolétaires, en comparaison, ne crée que très peu de profit. Le mode de production de l’Empire plonge ainsi son prolétariat urbain dans une misère profonde. Une pauvreté et une insalubrité morbides règnent dans les quartiers plébéiens, l’insécurité est endémique et quasi-institutionnelle, organisée par les patrones, l’hygiène est inexistante… Bref, le tableau est loin d’être tentant. Dès lors, d’ailleurs, que l’approvisionnement en céréales de la cité est rompu ou limité, on meurt en masse dans les quartiers populaires. Encore une fois, je vous propose le visionnage de Rome, qui donne une idée de la situation des prolétaires romains quand Marc-Antoine, consul en Egypte, limite les envois de céréales à la ville.

Il en résulte que la ville n’a rien d’attirant économiquement, d’autant plus que, traditionnellement, le romain aspire à la propriété d’un lopin de terre à cultiver. Cette aspiration est rendue impossible par la propriété d’immenses terres par les grands maîtres, qui y font travailler des esclaves ou les laissent en jachère dans des buts de spéculation. On a, à ce sujet, de nombreuses traces de résolutions portées par les populares au sénat, exigeant des réformes agraires. Jules César, lorsqu’il prend le pouvoir, impose un ratio qui s’applique sur les plus grand domaines : pour x esclaves possédés, un domaine doit employer un ouvrier agricole. Après les réformes marianiques, de nombreux prolétaires s’engagent dans l’armée romaine (autrefois composée seulement de propriétaires terriens) dans l’espoir de gagner à l’issue de leur service des terres à cultiver. Si ils partent pour 10 ou 20 ans de vie martiale et de guerre, doutez vous bien que ce n’est pas pour l’honneur mais bien pour fuir la misère des villes. Gnaeus Pompée et Jules César distribuent ainsi des terres à leurs hommes en Pannonie en votant des lois agraires, Trajan en Dacie, avant que le territoire ne soit abandonné par l’Empire.

La désurbanisation ne témoigne donc en rien d’une baisse du niveau de vie. Bien au contraire, pour beaucoup, gagner la campagne et cultiver la terre est une aubaine inespérée qui était rendue impossible par le mode de production esclavagiste. En effet, ouvriers agricoles et petits propriétaires terriens vivent ont globalement une meilleure qualité de vie que le prolétariat urbain : source relativement fixe de revenus et de vivres, densité de population bien plus supportable qui réduit les risques de criminalité, d’épidémies et d’incendies, propriété du logement (tandis que le prolétariat urbain paie un loyer aux élites économiques romaines qui spéculent sur l’immobilier). Bref, si notre mode de production capitaliste industriel favorise les citadins, c’est l’inverse dans le mode de production esclavagiste, pour une raison simple : sous l’esclavage, la survaleur (profit) est tirée de la campagne, dans le capitalisme, elle est tirée des villes.

Le processus de désurbanisation s’organise autour de trois causes principales : les réformes militaires créent une défense en profondeur dans l’Empire, les garnisons deviennent sédentaires et se multiplient tout en s’allégeant, ce qui amène beaucoup de familles à s’établir autour de ces garnisons le long des limes ou dans les terres (pensez aux villages qui suivent le mur d’Hadrien) ; les migrations “barbares” déplacent les centres de pouvoir et la répartition des terres ; surtout, le mode de production esclavagiste entre en crise tout au long de la fin de l’Empire.

Les guerres de conquête sont terminées à partir de Trajan. L’empire n’ira jamais plus loin que la Dacie et la Mésopotamie et abandonne ces deux provinces rapidement. L’approvisionnement en esclaves se réduit brutalement. La guerre des Gaules, par exemple, avait alimenté le marché de quatre-cent mille à un million d’esclaves. Après Trajan, l’offre diminue alors que les besoins en forces productives augmentent. On encourage donc le colonat, soit l’ouverture de terres à des petits propriétaires qui cultivent la terre. Les grands domaines sont moribonds du fait du manque de main d’oeuvre et commencent à employer de nombreux ouvriers agricoles.

Les doctrines sociales inspirées du stoicisme d’Epictète et du christianisme remettent en question l’esclavage. Le christianisme en particulier, d’ailleurs, qui promet que les derniers seront les premiers, très porteur de revendications sociales, se répand très vite chez les esclaves et participe à son recul.

Le progrès des techniques, finalement, qui réduit progressivement les besoins en concentration de main d’oeuvre, rendent l’esclavage moins intéressant économiquement qu’un autre mode de production qui commence à apparaître : le mode de production féodal, auquel devra se conjuguer un nouveau mode de gestion qui le rend efficace et dont nous reparlerons plus tard.

On peut donc conclure de tout ceci que les importants changements sociaux qui mènent l’Empire à modifier profondément son organisation ne sont pas à l’origine d’une réelle baisse de la qualité de vie, bien au contraire : la désurbanisation permet d’alléger les peines du prolétariat urbain et, à la fin de l’empire, la crise de l’esclavagisme, risque économique majeure, commence à être prise en main (colonat, etc). Je reviendrai dans mon prochain post sur l’identité des “barbares”, en fait foederati, qui remplacent le pouvoir romain. Ensuite, je reviendrai aux questions politiques, économiques et sociales pour montrer les continuités et les ruptures, en utilisant tout ce qui vient d’être dit ici. Voilà, je poste la suite dès que possible.

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