Post has published by kymiou
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@Anakil Brusbora :

L’idée d’une propriété n’est effectivement apparue qu’avec le début de la sédentarisation et l’émergence de l’agriculture. (…) Auparavant, les hommes étaient des chasseurs-cueilleurs et ne “possédaient” rien à proprement parler.

Très discutable, çà. C’était sûrement vrai au Paléolithique Supérieur, quand les chasseurs-cueilleurs-migrants se déplaçaient en ligne droite en quête d’une herbe plus verte. On dit d’ailleurs que ces migrations étaient très lentes, de l’ordre d’une centaine de kilomètres par siècle.

Mais par la suite, avec le recul des glaciations, ils ont dû se fixer sur un territoire dont la taille dépendait des ressources qu’on y trouvait et s’y déplaçaient en rond, en fonction des saisons. Si vous aviez été de passage, j’imagine qu’un chef aurait pu vous présenter ainsi son domaine :

« De ce côté, nous avons cette barrière rocheuse traversée d’un défilé par où passent les mammouths en transhumance, une fois au printemps, une fois en automne. Nous prélevons alors quelques traînards de la colonne, toujours des vieux cacochymes, boiteux et perclus de rhumatismes. On dit parfois, pour rigoler, que ce n’est pas de la chasse mais de l’euthanasie ! »

« A votre gauche, il y a le bosquet d’épineux bourrés de baies comestibles à la bonne saison. Plus en retrait, c’est le bosquet de noisetiers qui reçoit notre visite en septembre. Et il y a aussi la rivière, qui ne gèle plus l’hiver depuis quelques temps et fournit du poisson toute l’année. En un certain endroit, les rives sont plus basses et c’est un point d’eau où viennent s’abreuver des multiples gibiers, du mégacéros au blaireau en passant par le sanglier et le bison. Ravitaillement assuré ! »

« Plus loin encore, vous trouverez une prairie où abonde le blé sauvage, une activité pour juillet, çà. Même les surfaces broussailleuses du tout-venant nous sont utiles : on y fait paître les herbivores capturés tout jeunes et qui, bizarrement, s’attachent à nous en grandissant. Belle viande pour l’hiver ! »

“Et ce n’est pas tout. Il y a, quelque part – mais je n’en dirai pas plus – un affleurement rocheux riche en rognons de silex d’excellente qualité, matière première inépuisable pour nos couteaux, haches, racloirs et autres pointes de flèche.”

« Évidemment, ces choses ont un prix. On ne peut pas, à chaque déplacement saisonnier, se trimbaler avec femmes, enfants, vieillards et réserves de toutes sortes : nous avons un camp de base sur une hauteur bien protégée, vu que des malveillants traînent parfois dans le coin. Pour la protection, nous avons nos vieux guerriers qui, à défaut d’avoir gardé le pied léger, conservent de bons biceps. Pour faire bonne mesure, on y a ajouté une cahute baptisée « temple » que nous avons offert à un dieu. Notre chaman assure qu’en échange d’offrandes, il a accepté d’ouvrir l’œil ».

« Et la surveillance ne s’arrête pas là. Je sais un bois très riche en racines comestibles de toutes sortes pour lesquelles il faut se battre toute l’année contre ces fichus sangliers. Notez que je ne me plains pas : en finale, leur viande accompagne merveilleusement les tubercules qu’ils prétendaient nous disputer ! »

« Nous avons d’autres problèmes de cet ordre. Nous récoltons par exemple nos cerises bien rouges alors que les oiseaux n’hésitent pas à les consommer encore jaunes. Dans ces moments-là, il faut monter constamment la garde, parler fort et manier la fronde. Si l’été est frais, ce jeu-là peut durer des semaines. Vous voyez, notre territoire réclame une attention constante. Et je dis bien NOTRE territoire. Le premier qui cherche à s’y introduire, sans rire, je le renvoie dans sa steppe à coups de massue ! »

Ainsi aurait pu parler ce chef il y a, disons, 12.000 ans. S’il n’est pas agriculteur, le sens de la propriété est déjà bien présent. Si j’ai instillé un peu de fantaisie dans le texte, je ne pense pas avoir proféré d’ineptie. Comment expliquer, autrement, le spectaculaire site turc de Göbekli Tepe, bâti à cette même époque en pierre taillée par des chasseurs-cueilleurs désireux de se créer un établissement religieux en dur alors qu’ils ne vivaient, eux, que sous des tentes ou des huttes provisoires ?

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A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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