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    Samedi 23 juillet 1588.

    Vent favorable mais petite allure à cause des hourques

    Mardi 26 juillet

    Mer houleuse, trop pour les galères qui s’éloignent vers un port français.

    Mercredi 27 juillet

    Mer forte et vents déchaînés. Une vague arrache le balcon de poupe du San Cristobal, la capitane de l’escadre de Castille (Diégo Florès).

    Jeudi 28 juillet

    Manquent 40 navires, dont toute l’escadre d’Andalousie ! On attend.

    Vendredi 29 juillet

    L’Armada est à nouveau réunie. La galéasse San Lorenzo a une fois de plus cassé son gouvernail. On répare. Recalde abandonne le Santa Ana, très mal en point et emprunte à l’escadre du Portugal le puissant galion San Juan, 50 canons. Le soir, le cap Lizard, extrême-pointe des Cornouailles, est en vue.

    Samedi 30 juillet.

    Sur la côte, des feux s’allument de proche en proche vers l’Est. L’arrivée de l’Armada sera bientôt connue à Plymouth. A l’aube, l’alferez (enseigne de vaisseau) Juan Gil part en reconnaissance sur une patache rapide. On tient conseil sur le San Martin.

    Pour Alonzo de Leiva et Pedro de Valdez : d’abord neutraliser l’ennemi. L’infanterie embarquée pourrait s’emparer du port sans grande résistance pendant que l’Armada attaquera le chenal vent en poupe. Un piège parfait.

    Miguel de Oquendo ajoute qu’il serait de toute façon aventureux de s’engager dans la Manche, où il n’y a pas de port ami, sans savoir où en sont les préparatifs de l’armée des Flandres.

    Juan de Recalde partage leur avis.

    Medina Sidonia préférerait marcher sur l’île de Wight où l’on attendra des nouvelles du duc de Parme. Ce fayot de Diego Florès abonde dans son sens. Après vote, décision d’attaquer Plymouth mais seulement si les circonstances sont favorables.

    L’Armada tenait l’ordre d’une armée en marche : d’abord l’escadre du Levant (Martin de Bertendona) accompagnée des quatre galéasses, venait ensuite le Duc et l’escadre du Portugal, suivi de l’escadre de Castille (Diego Florès), puis les hourques (Juan de Medina) protégées sur leurs flancs par les escadres d’Andalousie (Pedro de Valdès) et de Guipuzcoa (Oquendo). L’escadre de Biscaye (Recalde) fermait la formation.

    Mais Juan Gil revient en soirée : presque toute la flotte adverse est sortie du port, marchant plein sud. Les derniers sont encore dans le chenal. L’effet de surprise sur Plymouth a échoué. Il s’en était fallu de vingt-quatre heures, les vingt-quatre heures passées à se regrouper le jeudi précédent au lieu de foncer bille en tête.

    Marchant plein sud… ! En réalité, les Anglais profitent de la nuit pour incurver leur course vers l’ouest, remonter l’Armada et lui prendre le vent.

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    En haut à droite, Plymouth d’où est sortie la flotte anglaise. On voit bien, à gauche, ses vaisseaux en train d’achever leur manœuvre de contournement par le large. Notez à l’avant-plan à droite une des quatre galéasses espagnoles.

    Dimanche 31 juillet.

    Les Anglais (80) ont donc contourné les Espagnols, la plupart par le sud, les derniers par le nord. Les Biscayens de l’arrière-garde les canonnent sans succès.

    Le Duc donne le signal convenu de longue date pour cette situation. La flotte adopte alors une formation que les Anglais, qui en percevaient le front concave, interprétèrent d’abord comme un croissant. C’était classique avec des galères en Méditerranée mais impossible à maintenir en mer océane avec des voiliers, surtout quand ils sont aussi disparates que ceux de l’Armada.

    En réalité, le dispositif adopté est plus complexe et rappelle le mouvement des bataillons à terre. L’avant-garde réduit sa voilure en se portant sur la droite, devenant le flanc tribord (sous le commandement d’Alonzo de Leiva) ; l’arrière-garde accélère en déviant vers la gauche pour couvrir le flanc bâbord (sous Juan de Recalde). Par sa précision, la manœuvre impressionne beaucoup les Anglais.

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    C’est un ordre défensif très efficace, capable de contrer simultanément des attaques venues de l’arrière et de l’avant. Il fallait en effet compter avec l’escadre de Lord Seymour, demeurée à Douvres et qui pouvait survenir n’importe quand.

    La flotte de Lord Howard ne pouvait pas mener d’attaques au centre car elle aurait été immédiatement enveloppée. S’en serait suivi une mêlée suivie de ces abordages que les Anglais craignaient tant. Restaient les pointes du « croissant », où les attendaient leurs plus puissants adversaires, galions et galéasses.

    Confiants dans leur artillerie supérieure, Howard et Drake se divisent en deux forces qui lancent leur attaque sur le navire le plus extrême de chaque pointe, celui que les autres auraient le plus de mal à secourir en remontant au vent.

    Howard attaque à droite. L’Ark Royal avance avec son corps d’escadre. Alonzo de Leiva lui oppose sa Rata Santa Maria Encoronada – une robuste caraque de 840 tonneaux portant 35 canons – suivie de toute l’escadre du Levant. Le match nul est immédiat : les Anglais manœuvrent vite et bien. Ils criblent de loin les Espagnols trop lourds pour forcer l’approche. En revanche, le faible calibre de leurs couleuvrines s’enfoncent dans les coques épaisses sans les percer. Les petits boulets n’ont de réelle efficacité que dans les gréements dont ils écorchent les mâts, défoncent les nids de pie, trouent les voiles et coupent les haubans.

    A l’autre extrémité, nous trouvons le gratin des pirates mobilisés : Francis Drake sur le Revenge, Martin Frobisher sur le Triumph et John Hawkins sur le Victory. Ils tirent un feu d’enfer sur l’escadre de Biscaye et notamment les vaisseaux supplétifs, commandés par de simples capitaines marchands plus ou moins enrôlés de force. Terrifiés, ils quittent la formation pour se réfugier parmi les hourques. Le San Juan de Recalde et le Gran Grin de Diego de Pimenetel essuieront donc seuls, deux heures durant, les tirs de huit Anglais qui passent et repassent sans qu’il soit possible de les intercepter. Finalement, Médina Sidonia, sur son San Martin, intervint en personne avec l’escadre du Portugal et deux galéasses après avoir contourné toute l’Armada.

    Le déséquilibre devenait trop grand. Les Anglais, déçus, rompent le combat en début d’après-midi. Après avoir vainement tenté de les poursuivre, le Duc renonce vers 17 heures et donne l’ordre à l’Armada, en complet désordre, de se reformer.

    Mais la journée n’est pas finie.

    La réorganisation provoque une certaine confusion. La caraque Santa Catalina vient donner dans la proue de la capitane andalouse de Pedro de Valdès. Son beaupré et sa voile arrachés, le Nuestra Señora del Rosario se met en travers du vent qui, aussitôt, lui abat son mât d’artimon, la vergue du grand mât et une partie de son haubanage !

    Valdès fait tirer du canon pour réclamer de l’aide. Médina Sidonia vire pour répondre à l’appel quand un flash suivi d’un roulement de tonnerre illumine le crépuscule : la sainte-barbe du San Salvador, troisième vaisseau en taille de l’escadre de Guipuzcoa, vient de sauter. Ce n’est pas le genre d’explosion de cinéma qui vous pulvérise un bateau en petit bois : la poudre noire n’est pas tassée dans les barils. C’est plutôt comme un immense coup de chalumeau balayant la poupe, les coursives, le pont, les cales. Des hommes sont incinérés sur place, d’autres se jettent à l’eau les vêtements en feu. C’est l’enfer mais le bateau flotte toujours.

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    Le San Martin se détourne vers le lieu de l’accident (c’en était sûrement un) et les secours s’organisent. Deux pinasses à rames orientent le San Salvador pour que le vent ne propage pas l’incendie vers la proue. Des volontaires montent à bord, font la chaîne avec des seaux et parviennent assez rapidement à éteindre le brasier. Les blessés, atrocement brûlés, sont dirigés vers les deux hourques-hôpitaux. On comptera au total environ deux cent-cinquante victimes.

    Quand le San Salvador est définitivement évacué, ce n’est plus qu’une sorte de vaisseau fantôme sans mâts ni pont, noir et fumant, empestant la chair brûlée mais toujours à flots.

    Pendant ce temps, le Rosario tente de rejoindre les hourques sous voilure de misaine et perroquet de grand mât. Mais ce dernier, en partie délesté, s’effondre à son tour. Désormais réduite à l’état de ponton, voici la capitane de l’escadre andalouse définitivement immobilisée. Le Duc hésite à intervenir. Estimant qu’il ne pouvait pas mettre en danger toute la flotte pour secourir un seul navire, il l’abandonne à son sort à l’indignation générale. C’est logique mais scandaleux pour l’époque. Médina Sidonia le payera cher en points de réputation, malgré ses efforts pour faire porter le chapeau à son conseiller (nommé par le roi) Diégo Florès, qui détestait son cousin Pedro de Valdès.

    Comme les fonds sonnants et trébuchants de l’Armada avaient été répartis sur plusieurs navires, dont précisément le Rosario. Médina Sidonia envoya froidement une patache récupérer les coffres. On sait l’accueil que lui réserva Pedro de Valdès, furibond :

    « Là où je risque ma vie et celle de tant de chevaliers et de hidalgos, on peut aussi, sans doute, risquer un petit peu d’or ! »

    La patache revint sans les ducats. Purent cependant passer à son bord quatre pilotes anglais, des catholiques passibles de la corde pour haute trahison s’ils étaient capturés.

    A neuf heures du soir, le Rosario se retrouva seul avec, à quatre kilomètres à l’Ouest, la flotte anglaise en approche…

    La Royal Navy fait son debriefing.

    Contrairement à ce qu’on pouvait attendre, les Anglais ignorèrent les deux proies isolées et poursuivirent leur vogue derrière l’Armada. Après les combats de la journée, les capitaines avaient tenu conseil sous l’égide de l’amiral Howard.

    On aurait pu croire qu’ils étaient satisfaits. Le contournement magistral de l’Armada pour lui prendre le vent leur avait donné raison : la manœuvrabilité de leurs navires l’emportait largement sur celle des pachydermes du roi Philippe. Pareil pour l’artillerie. Leurs couleuvrines tiraient plus loin et se rechargeaient plus vite que les grosses pièces à courte portée de leurs adversaires.

    Ils étaient pourtant dépités. D’abord parce que les bouches à feu anglaises égratignaient les coques ibériques bien plus qu’ils ne les trouaient. Certes, les petits boulets provoquaient des dégâts effrayants dans les superstructures mais, justement, les Espagnols supportaient bien le feu malgré leurs pertes. C’était une surprise particulièrement pénible pour les pirates – c’est-à-dire la majorité des unités de la flotte – habitués à ce que le galion marchand intercepté se rende au premier coup de semonce.

    Ils sont déterminés à vendre chèrement leur vie, aurait grommelé Drake.

    Comme ils devaient à tout prix éviter les abordages sous peine d’être écrasés sous le nombre, il avait semblé aux Anglais qu’ils devaient chercher à disperser l’Armada pour en réduire les vaisseaux les uns après les autres. Mais ils avaient constaté que l’habitude des convois avait donné aux Espagnols beaucoup d’habileté pour retrouver leur cohésion après chaque attaque. Un peu comme l’éponge pressée retrouve sa forme dès qu’on la lâche.

    Howard en avait tiré ses conclusions. Comme le but ultime de l’Armada était de soutenir la traversée du Pas-de-Calais par l’armée du duc de Parme mais comme celle-ci – on le savait par les Hollandais – n’était pas encore prête, il fallait repousser les Espagnols jusqu’en mer du Nord, d’où ils ne pourrait pas revenir à cause des vents d’Ouest. La tactique était donc de maintenir la pression sans laisser à l’ennemi la possibilité de s’ancrer quelque part, à l’île de Wight par exemple.

    Cela impliquait qu’on ne perdrait pas de temps à arraisonner les vaisseaux éclopés que l’Armada laisserait derrière elle, notamment le Rosario et les belles perspectives de butin qu’il offrait. Là, Drake, Horbisher, Hawkins et les autres pirates firent la grimace mais bon : le salut de la Patrie avant tout, n’est-il pas ?

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    Lord Charles Howard, Martin Frobisher et John Hawkins

    Howard leva la séance. Il faisait nuit noire. S’avisant qu’il était debout depuis trente-six heures, il voulut se reposer un peu et céda le commandement à Francis Drake. Consigne : le Revenge prendra la tête de la flotte et se guidera sur les fanaux de poupe de l’Armada, qu’on distingue à l’horizon. Les vaisseaux anglais suivront à la queue-leu-leu, chaque timonier gardant le regard rivé sur la lanterne de celui qui le précède.

    Autant confier les clefs du coffre-fort à Arsène Lupin !

    À suivre car la nuit n’est pas finie !

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

    • Cette réponse a été modifiée le il y a 3 mois et 1 semaine par  kymiou.
    • Cette réponse a été modifiée le il y a 3 mois par  kymiou.
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