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    L’Armada avait donc enfin levé l’ancre. Huit mille marins et rameurs, cinq tercios totalisant dix-huit mille soldats et quinze cents nobles volontaires accompagnés de leur nombreuse valetaille s’empilaient comme ils pouvaient sur soixante-cinq galions et caraques armées, quatre galéasses, quatre galères atlantiques et vingt-cinq hourques surchargées du nécessaire d’une armée en campagne, avec canons sur affûts, matériel de camp et chevaux. S’ajoutaient trente-deux navires rapides, pinasses, pataches et zabras, chargés des reconnaissances, des liaisons, des aller-retours à terre et autres services.

    Au total, cent trente vaisseaux s’en allaient courir sus à l’Anglais et couvrir le débarquement de l’armée des Flandres à Douvres.

    Ils descendirent le Tage mais à son embouchure, ils trouvèrent un fort vent debout qui changea le mascaret, habituel à cet endroit, en de dangereux rapides. Les pilotes hochèrent la tête :les galions pouvaient évidemment surmonter l’obstacle ; les caraques aussi, à la rigueur. En revanche, pour les hourques, inutile d’y penser. Il fallait donc attendre.

    Ce contretemps, l’arme au pied et l’ancre au fond, avait au moins un avantage. A présent libérés du brouhaha du port et des problèmes liés aux préparatifs, les esprits avaient tout loisir de se concentrer sur les semaines à venir.

    Le conseil de la flotte se réunissait régulièrement pour peaufiner mille détails comme les consignes générales, les codes de signaux et diverses autres procédures, notamment disciplinaires. Ils fut notamment prescrit que tout capitaine désertant la place assignée à son vaisseau pour se réfugier dans quelque port serait pendu sur-le-champ.

    Penchés sur les cartes les plus récentes qu’on avait pu trouver, les pilotes espagnols, français, hollandais et Anglais discutaient des points remarquables des côtes en Manche et pointaient ceux qui seraient choisis comme zone de rendez-vous en cas d’éparpillement de la flotte : d’abord le port de La Corogne, ensuite les îles Scilly (anciennement Sorlingues).

    Les capitaines agissaient pareil. Ils pouvaient constater de visu combien les conditions de vie à bord des vaisseaux surpeuplés seraient dures. Il fallait se préparer à toute éventualité. Chacun se vit désigner sa place en vogue ordinaire et son rôle en bataille. Par exemple, les non-combattants, moines, barbiers, valets, furent affectés au bouchage des voies d’eau et à l’extinction des incendies.

    En attendant, la flotte n’était pas encore partie qu’on jetait déjà par-dessus bord des provisions prématurément gâtées et ça, ce n’était vraiment pas bon signe. On a souvent évoqué à ce propos le raid de Drake et la destruction d’un chargement de bois à tonneaux. Pour ma part, je crois plutôt que la forte demande de provisions pour l’Armada avait entraîné une pénurie de sel et que les fournisseurs avaient triché avec la juste proportion.

    Le 28 mai, le vent s’adoucit enfin. Trois coups de canon partirent du San Martin, le puissant galion portugais à 48 canons où Médina Sidonia avait installé ses quartiers (et ses soixante serviteurs personnels). C’était le signal du départ. Les vaisseaux franchirent la barre l’un après l’autre. Ce fut long : il s’écoula deux jours pleins avant que la flotte complète ne soit en mer libre.

    On comprit immédiatement que si l’Armada voulait restée groupée, elle devrait suivre les hourques à la vitesse des hourques ! Dans le cas présent, le vent fort N-N-O les repoussa vers le Sud et le reste fut bien obligé de leur faire conserve. Au bout de trois jours, la brise se calma. On entreprit alors de louvoyer péniblement vers le Nord. Ce n’est que le 9 juin que le vent tourna enfin O-S-O et que l’allure devint normale.

    Le 14, la flotte approcha de La Corogne. Il était temps. Cela faisait déjà cinq semaines que l’Armada s’alimentait sur ses vivres embarquées et la situation devenait critique. L’eau croupie des tonneaux empestait à trois pas et on ne comptait plus les pièces de viande insuffisamment salées, devenues suintantes et verdâtres, jetées par-dessus bord. Dès le 10 juin, Medina Sidonia avait écrit pour demander qu’un convoi de ravitaillement se porte à sa rencontre.

    Pour l’attendre, la flotte s’abrita derrière les îles Sisargas, à une quarantaine de kilomètres de La Corogne. Le Duc s’en expliqua dans l’une de ses lettres quotidiennes au Roi :

    « Je me garderai d’entrer à La Corogne avec la flotte afin d’éviter les désertions nombreuses qui ne sauraient manquer ».

    Le conseil des chefs d’escadre approuva : on resterait là jusqu’à l’arrivée des vivres. Sitôt celles-ci reçues, on cinglerait comme prévu vers les îles Scilly, à l’extrême pointe des Cornouailles.

    Tempête et débandade.

    Oui mais, appréciez la suite. On observa, le 19 juin, les signes d’une tempête en approche. Le vent soufflait en rafale et la mer grossissait. Il s’agissait en fait d’un coup de tabac saisonnier particulier à la région. Rien de grave. Quoique parfois violent, cet épisode était toujours bref.

    Seulement, en bon terrien qu’il était, le Duc surestima le danger et courut se réfugier à La Corogne. Après un certain flottement, une parie de l’Armada le suivit. « Après tout, si le San Martin donne l’exemple… ». Mais la nuit surprit beaucoup de vaisseaux qui durent s’ancrer au dehors de la rade, ce qui les laissait fâcheusement à découvert. Un dernier groupe de vaisseaux était resté aux Sisagas ; sans doute étaient-ils trop loin pour avoir remarqué le mouvement du San Martin.

    Pour sérieuse qu’elle fût, la tempête ne dura effectivement que quelques heures. Au matin, Médina Sidonia trouva l’horizon vide. Il avait perdu la moitié de son Armada ! Admettez que cela la fichait mal alors que, quelques jours plus tôt, il avait menacé de pendaison les capitaines qui auraient osé faire pareil. Pire : il avait contrevenu à ses propres ordres avant même que la tempête n’ait éclaté !

    La journée se passa dans l’angoisse. Puis, les nouvelles commencèrent à arriver. Dix voiles passablement secouées s’étaient retrouvées à Viveiro, plus à l’Est. On signalait deux galéasses « fort éprouvées » au port de Gijon. Aucune idée où se trouvaient les deux autres ! En fin de journée, l’escadre de Biscaye ralliait La Corogne avec l’amiral Juan de Recalde de fort méchante humeur : son galion capitan, le Santa Ana, avait perdu son grand mât.

    Les pataches les plus rapides se dispersèrent à la recherche des derniers manquants. Elles finirent par retrouver un galion et neuf hourques dont le Santiago ( la fameuse Urca de las Mujeres, vous vous souvenez ?) attendant aux Scilly, en entrée de Manche, conformément aux ordres puisque ces îles étaient le point de rendez-vous prévu.

    Quand il apprit qu’il devait revenir à La Corogne, l’amiral Juan de Medina, de la dunette de son Grand Grifon ( 650 tonneaux, 38 canons) ne put cacher sa colère : ce que ses mauvais cargos avaient pu faire, le reste de la flotte le pouvait tout autant. De plus, il avait capturé une hourque volée naguère par les Anglais, échangé des bordées avec un détachement venu le reconnaître et obtenus par des pêcheurs d’importants renseignements sur le dispositif ennemi. A présent que les Anglais étaient prévenus, voilà qu’il devait tout abandonner pour rejoindre un port espagnol !

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    Tandis que les derniers égarés revenaient l’un après l’autre à La Corogne, le Duc fignolait les détails d’une lettre à Philippe. Il avança quelque peu l’heure de la tempête, en grossit démesurément la violence, souligna que la flotte l’avait échappé belle et que ce contretemps permettrait de charger des vivres fraîches.

    Le dernier point n’était pas faux. Les vivres arrivaient enfin et on peut supposer qu’elles étaient cette fois de bonne qualité. Après tout, ils étaient en Galice, qui est à l’Espagne ce que la Bretagne est à la France : une terre celtique où les exigences de la mer, on connaît.

    Le coup de blues de Médina Sidonia.

    Au sein du conseil de l’Armada, l’ambiance devait être lourde. L’initiative du Duc avait provoqué d’énormes dégâts dans la flotte. Outre le mât brisé de la capitane de l’escadre de Biscaye, il y avait les gouvernails une fois de plus arrachés de deux galéasses sans compter la perte de nombreuses grosses ancres, celles sur lesquelles on comptait précisément pour mordre dans les fonds sableux des Flandres.

    Pour ne rien arranger, Juan de Medina – celui qu’on avait été rechercher avec ses hourques aux Scilly – en faisait des tonnes sur ses succès contre les Anglais. Il avait même fait rapport au roi (en égratignant Médina Sidonia au passage). On peut le comprendre : comme amiral des navires de charge, il occupait la moins glorieuse des affectations et on le lui avait fait sentir. Alors quelle revanche !

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    Don Alonzo Perez de Guzman, septième duc de Medina Sidonia, portraituré ici à l’époque de ce récit. Il avait trente-huit ans.

    Le 24 mai, le Duc tout penaud écrivit au roi une lettre étonnante. Elle commençait par les rappels habituels sur son incompétence des choses de la mer, de l’idée bizarre qu’avait eue Philippe de le choisir alors qu’il n’était même pas militaire, etc… mais il poursuivit par un résumé du mauvais état de la flotte, de l’insuffisance de ses vivres. Même la situation sanitaire désastreuse des équipages était mentionnée. Et il en arrive à cette conclusion :

    Pour attaquer un royaume si puissant (l’Angleterre) et qui a tant d’alliés, allons-nous vraiment au succès dans ces conditions ? Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de conclure avec les ennemis quelque accord honorable ?

    Un commandant en chef proposant à son roi de déposer les armes avant même d’ouvrir les hostilités, cela ne se voit pas tous les jours ! Ces lignes pesèrent lourd dans la réputation de Medina Sidonia et posent bien le problème de l’interprétation dans la science de l’Histoire. Beaucoup d’historiens (surtout espagnols) n’y virent que lâcheté et défaitisme. Pour d’autres, c’était la marque d’un esprit lucide et loyal envers son roi. Comment trancher ?

    On ignore tout de la réaction du roi. Il était peu expansif par nature. Il faut dire aussi qu’il avait reçu quelques jours auparavant une lettre d’Alexandre Farnèse allant dans le même sens. Le duc de Parme n’avait rien d’un amateur ; on le considère encore aujourd’hui comme l’un des grands tacticiens du 16ème siècle.

    Un débarquement, écrivait-il, lui semble douteux. Son armée avait littéralement pourri sur pied au cours de l’hiver. On ne comptait plus les malades ni les morts sans parler des désertions. Dès lors, il conseillait lui aussi d’engager des pourparlers diplomatiques avant que le pire ne se produise.

    Philippe II ne voulut rien entendre. Trop de fonds avaient déjà été versés dans l’entreprise, sans compter que les préparatifs étaient passionnément suivis dans toute l’Europe et qu’il y allait de sa crédibilité. N’était-il pas le plus puissant monarque du continent ?

    A Medina Sidonia, sa réponse fut très claire :

    « Mon intention est de ne pas me désister de l’entreprise mais de poursuivre ce qui est commencé en contournant tous les obstacles. Vous dépenserez l’argent qui vous reste à acheter des vivres frais, et veillez cette fois à ce qu’ils se conservent, sans vous laisser berner comme à Lisbonne. Soyez prêt à appareiller le jour où vous en recevrez l’ordre ».

    L’ordre en question, Philippe le laissa quelques jours en suspens. On l’avait informé que les réparations avançaient bon train et que l’amélioration de l’ordinaire rendait ses forces aux équipages. C’est finalement le 12 juillet qu’il lança le feu vert. Las ! La météo affichait calme plat. L’Armada dut encore attendre jusqu’au 23 avant de lever l’ancre. Encore perdit-elle plusieurs heures à attendre la galéasse Zuñiga dont le gouvernail, une fois de plus, venait de se fausser.

    Enfin, poussée par une bonne brise de S-O, la flotte disparut à l’horizon. Prochaine étape : les îles Scilly. Nous étions le 22 juillet 1588.

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    Et à Londres ?

    Les Anglais étaient dans le flou le plus complet. Ils savaient que l’Armada avait appareillé de Lisbonne le 9 mai, ce qui laissait supposer son arrivée en Manche vers le 20.. Dans cette perspective, l’essentiel des navires qui relâchaient à Douvres fut envoyé à Plymouth renforcer les vaisseaux qui s’y trouvaient déjà. Le lord-amiral Howard of Effingham et Francis Drake, qui lui servait d’adjoint, disposaient ainsi de 105 navires comprenant 19 vaisseaux royaux et 46 grosses unités auxiliaires – en fait le gratin des pirates, mobilisés pour la circonstance. Le reste n’était que des bâtiments légers comptant pour peu de choses.

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    L’Ark Royal, premier du nom, vaisseau amiral de Lord Howard ; 812 tonneaux, 4 canons de 60 livres, 4 de 30, 12 de 18, 12 de 9, 6 de 6 et 17 pièces légères.

    La position de l’Armada resta inconnue jusqu’à la troisième semaine de juin, quand elle fut signalée à La Corogne sans autres détails. Comme les Anglais ignoraient tout des malheurs de Medina Sidonia, je suppose qu’ils devaient s’expliquer ce retard par le souci de se synchroniser avec l’armée du duc de Parme et que cette dernière n’était pas encore prête.

    Drake piaffait d’impatience. Il insistait pour mener une attaque sur le port galicien ou, du moins, y mener une vigoureuse reconnaissance. Seulement, la reine Élisabeth ne voulait pas en entendre parler. Elle renâclait de plus en plus à entretenir à quai une flotte jusqu’ici inutile et la lancer en mer coûterait encore plus cher. D’ailleurs, elle y croyait de moins en moins, à cette invasion. S’abstenir de toute provocation conduirait peut-être aux « accords honorables » dont rêvait Médina Sidonia dans sa fameuse lettre.

    Comme la reine connaissait bien la bande de forbans qui lui servait de Royal Navy, elle prit ses précautions contre toute sortie intempestive : ses équipages seraient alimentés au jour le jour. Sans réserves de vivres, nul n’aurait eu l’idée saugrenue de lever l’ancre à la sauvette.

    Puis survint l’incident des îles Scilly. L’Armada, enfin !… Mais le vaisseau envoyé en reconnaissance revint avec d’étranges nouvelles. En fait de force d’invasion, il avait comptabilisé un unique galion et une dizaine de hourques dont une chargée de jeunes femmes visiblement peu farouches ! Les Espagnols ne s’étaient d’ailleurs pas éternisé et avaient disparu plein Sud.

    On peut comprendre leur stupeur. Imaginez la perplexité des Allemands si, au matin du 6 juin 1944, ils avaient vu approcher d’Omaha un croiseur allié escortant quelques cargos dont un bordel militaire de campagne !

    Cette expectative devenait ridicule. Drake décida d’agir contre les ordres de la Reine. Il rogna sur les arrivages de vivres quotidiennes pour se constituer une réserve. Cela prit des semaines mais, le 17 juillet, il leva l’ancre avec assez de nourriture pour gagner La Corogne à la tête d’une partie de sa flotte, frapper et revenir. Il était presque arrivé quand le vent tourna S-O. Impossible de mettre en panne : cela aurait été la famine. Furibond, Drake ordonna le retour et rentra à Plymouth le 22.

    Le 22 juillet, le jour même de l’appareillage de l’Armada…

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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