Post has published by kymiou
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    Bourré de titres, le duc de Medina Sidonia ! Au point de posséder quasiment la moitié de l’Andalousie. On murmurait que sa richesse dépassait celle du roi. Il était petit mais robuste, très casanier et nanti d’une très jeune épouse, Doña Ana de Silva y Mendoza. Au contraire de son mari, c’était une femme de tête qui, je l’en soupçonne, devait le mener à la baguette. Lui, il faut l’imaginer jouissant placidement de ses troupeaux, de ses blés, de ses vignes, de ses orangeraies, de ses châteaux et de ses chasses sans rien demander de plus à Dieu, à la Vie et au Roi.

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    Portrait trompeur. En 1588, le duc de Medina Sidonia n’avait que trente-huit ans.

    Sa nomination au grade suprême de l’Armada tomba sur ce père tranquille comme la foudre. Il fit tout pour y couper : il n’entendait rien aux choses navales, le vent du large lui donnait des rhumes, il souffrait du mal de mer et, de toutes façons, il était trop financièrement serré en ce moment (tu parles! ) pour participer aux frais de l’expédition. Mais le roi se montra inflexible. En panne d’arguments, il demanda alors qu’on lui adjoigne au moins un conseiller spécialiste des questions maritimes. Philippe choisit pour ce rôle le capitaine général de l’escadre de Castille, Diego Florès de Valdez, aussitôt bombardé chef d’état-major de la flotte.

    Encore une nomination incompréhensible ! On ne contestait pas que ce fût un brillant marin réputé pour ses connaissances en navigation et en construction navale mais l’homme se montrait hautain, jaloux et arriviste. Le genre de personnage qu’on adore détester. Ma source principale, celle qui me sert de fil rouge (*) a cette phrase saisissante :

    « Si Medina Sidonia était incapable de commander, personne ne voulait obéir à Diego Florès ».

    (*)Les trésors de l’Armada, Robert Sténuit, Albin Michel, 1971.

    Bon gré mal gré, le Duc prit le chemin de Lisbonne avec, sous les yeux, la dernière missive royale sur l’état de la flotte, datée du 7 mars :

    « Tout est prêt. Il n’y a rien de plus à faire. Vous pourrez embarquer l’infanterie avant le 20 mars et appareiller, si Dieu et le temps le permettent, le 24 ou le 25 ».

    Aucun arracheur de dents n’aurait osé mentir de la sorte ?!!

    Arrivé sur place, il ne trouva que soixante-cinq navires et seize mille hommes. Il se plongea dans les notes laissées par le feu marquis de Santa Cruz, visita chaque vaisseau en consultant les artisans, les grands seigneurs, tout ce qui passait. Le tableau qui s’en dégageait était effrayant.

    La pénurie était généralisée : mousquets, piques, cordages, cuirasses, plomb pour fondre les balles, boulets, etc. On avait prévu cinquante coups par canon mais il aurait fallu pour cela trois cents tonnes de poudre. Il n’y en avait pas la moitié. A la suite du raid de Drake d’avril 1587 qui avait détruit quarante transports de tonneaux, mille barils d’eau manquaient à l’appel. Navires à l’ancre, les équipages consignés souffraient de la soif ! Et à propos d’ancres, les soixante-quatre commandées d’urgence en Biscaye n’étaient toujours pas arrivées. Pas plus que l’escadre d’Andalousie d’ailleurs, qu’on attendait toujours en provenance de Cadix.

    Le pire était la détresse financière. Par la suite, Medina Sidonia s’entêta à demander en leitmotiv des sommes supplémentaires que le roi, de son côté, s’entêtait à refuser – quand il n’éludait pas simplement la question. La paie des soldats, par exemple, figurait en dernière place dans sa liste des priorités. Et tant qu’à parler des soldats…

    Les loqueteux du roi

    Si vous aviez visité Lisbonne ce printemps-là, vous auriez vu des milliers de mendiants quêtant à la sortie des églises et devant les palais où la noblesse faisait ripaille. Les plus chanceux étaient parfois choisis pour faire un petit boulot pénible, du style curer l’auge à cochons, vider une fosse d’aisance, creuser une tranchée, écoper la sentine d’un bateau, etc… en échange d’un peu de nourriture, d’un cruchon de vin ou d’une vieille chemise pas trop déchirée.

    Ces damnés de la terre nu-pieds et en haillons, c’était les soldats d’Espagne. La plupart n’avaient plus été payés depuis dix-huit mois. Ils ne pouvaient même pas changer leur sort en désertant car toutes les voies d’accès à la ville étaient bouclées par des barrages de police. Alors, ils vendaient leurs pauvres biens pour survivre, équipements compris. Arquebuses, demi-cuirasses, épées et morions s’accumulaient chez les commerçants qui ne savaient plus où les poser.

    Quant à l’ambiance nocturne, je vous livre quelques mots-clefs : alcoolisme, jeu, rixes, filles, trafics, guet-apens, corruption, venelles sombres, dysenterie, coups de dague et extorsions. Faites balader votre imagination sur cette base mais sachez qu’elle sera toujours en-dessous de la réalité !

    Ces pauvres gens avaient conçus de grands espoirs à l’arrivée du Duc car ils connaissaient sa richesse. Après avoir subi le marquis de Santa Cruz, qui était aussi dur à la détente que le roi lui-même, ils espéraient l’embellie : « Nous avons échangé un chef de fer contre un chef en or ! » Ils déchantèrent rapidement.

    Pourtant, à force d’insistance, Medina Sidonia obtint de Philippe l’autorisation de verser deux salaires mensuels à chaque homme. Il en coûterait 232.000 ducats.

    Mais attention ! précisa le roi. Cet argent devra leur être distribué une fois qu’ils seront à bord, juste avant le départ. Je ne tiens pas à ce qu’ils désertent avec leur pécule.

    Mais ils sont tout nus ! objecta le Duc. Il faut leur laisser le temps de se ré-équiper pour la guerre qui s’annonce. Ils n’ont même plus de bottes.

    – Les fournisseurs viendront tenir leur marché sur le pont des vaisseaux à quelques heures de l’appareillage . Fin de la discussion !

    Medina Sidonia se le tint pour dit. Des semaines s’écoulèrent. Aux lettres royales exigeant le départ immédiat, le Duc répondait en annonçant de nouveaux délais tout en se confondant en excuses. Philippe devait fulminer, même si ses espions lui confirmaient que les travaux se poursuivaient sans relâche et que l’Armada se renforçait chaque jour un peu plus. On était alors à la mi-avril.

    Du côté d’ailleurs

    Alexandre Farnèse, duc de Parme et gouverneur des Pays-Bas avait souhaité un débarquement-surprise sous la couverture d’une flotte qui n’aurait mis que quelques jours pour gagner le Pas-de-Calais. Mais il y avait près d’un an de cela et, pour la surprise, c’était plutôt raté !

    Les Anglais avaient eu tout le temps de se mobiliser. Il y avait des postes de guet le long des côtes et des milices improvisées dans les villages. Les propriétaires de bateaux les avaient mis spontanément à la disposition de la Reine. Elle se retrouva ainsi avec une soixantaine de vaisseaux dont la moitié constituée de pirates aguerris. Le gros de cette force alla relâcher à Douvres et environs, dans l’attente des barges d’invasion du duc de Parme. Mais comme ce dernier attendait l’Armada pour agir, il ne se passa rien.

    On resta dans l’expectative tout l’hiver 1587-88. Londres savait qu’il y avait beaucoup d’activités à Lisbonne et à Cadix mais sans autres détails. Il aurait été avisé d’envoyer une reconnaissance mais, soit que les Espagnols aient renforcé leurs patrouilles, soit qu’Élisabeth ait interdit toute provocation supplémentaire, on n’en fit rien.

    Finalement, l’amirauté réalisa qu’en restant à Douvres, on laissait toute latitude à l’Armada pour venir engager les Anglais avec l’avantage du vent d’Ouest. Mieux valait confier à la flotte hollandaise le soin de surveiller Parme et gagner Plymouth d’où il serait aisé de surveiller l’entrée de la Manche.

    La Reine accepta la proposition mais faisait grise mine. Tout comme Farnèse de son côté, elle commençait à douter des intentions affichées par Philippe. N’y aurait-il pas là un gigantesque bluff ? Se pouvait-il qu’il ne s’agisse que d’une simple pression gesticulatoire en prévision de négociations de paix ?

    Si Élisabeth l’ignorait, elle savait en revanche ce que lui coûtaient en frais de bouche et entretien tous ces navires et équipages très occupés à ne rien faire. Ayant une sainte horreur des dépenses inutiles (et même des dépenses tout court !), elle faillit plusieurs fois ordonner la démobilisation et ses conseillers ne l’en dissuadèrent que d’extrême justesse. On continua donc d’attendre, les yeux rivés sur un horizon vide.

    Ainsi, aussi incroyable que cela paraisse pour nous qui connaissons la suite, il y aura bel et bien un effet de surprise. L’issue de la campagne se jouera dans une fourchette d’à peine quelques heures. Mais nous n’en sommes pas encore là. Retour en Espagne…

    Un épisode pittoresque : la Urca de las Mujeres

    Autrement dit, la hourque des femmes. Vous imaginez bien que si une activité prospérait à Lisbonne cette année-là, c’était bien la prostitution. En Espagne, celle-ci avait été de tous temps parfaitement organisée avec l’approbation tacite de l’Église, qui déplorait la chose sans en nier la nécessité.

    En 1504 déjà, un seigneur brabançon de passage à Valence s’émerveillait de la parfaite disposition du quartier chaud de la cité, en réalité un coquet hameau avec maisonnettes, jardinets et auberges, ceinturé de murs et flanqué d’une potence pour intimider les malveillants. Les occupantes y pratiquaient un tarif unique et la ville leur fournissait un contrôle médical régulier.

    Plus près des événements traités ici, le duc d’Albe avait coutume d’incorporer à ses armées des filles de joie regroupées en compagnies. En plus de leur artisanat, elle se rendaient utiles comme lavandières, cuisinières et infirmières. Lors des sièges, on les chargeait souvent d’évacuer la terre quand les sapeurs creusaient leurs mines. De la même manière, il était courant de croiser sur un galion l’un ou l’autre jupon, simple prostituée ou épouse officielle d’un matelot. C’était selon.

    Mais l’Armada posait un problème particulier et ici, il faut bien suivre ce raisonnement d’une autre époque. L’ennemi était protestant, donc hérétique. L’entreprise pouvait donc être considérée comme une croisade, ce qui lui conférait ipso facto la faveur divine. Pour enfoncer le clou, chaque membre de l’expédition serait dûment gavé de sermons, béni, confessé, communié, bref – comme on dit – en état de grâce. Tous auraient en poche leur billet de paradis.

    Il était donc hors de question de gâcher les bonnes dispositions du Seigneur en le mécontentant par une conduite immorale. Seraient par conséquent sévèrement interdits les actes condamnables, les mauvaises pensées, le blasphème, le jeu, l’ivresse, les jurons et, cela va de soi, la fornication. Conclusion : pas de filles à bord !

    Mais ces dames avaient de la ressource. Il y avait au port le Santiago, une vieille hourque délaissée parce que jugée trop vétuste. Elles la louèrent et la firent préparer à leurs frais. Le but de l’opération était limpide mais Medina Sidonia laissa faire. Après tout, ce vaisseau n’était pas repris dans la liste officielle de l’Armada. On pouvait donc le considérer comme une entreprise privée ne concernant en rien la « croisade » !

    On a peu de détails sur cette “entreprise privée”, sinon qu’elle est citée ici et là dans les témoignages. On sait que le Santiago se retrouva un fois, involontairement, en pointe de la flotte ! Comme ses cales vides étaient tentantes pour l’Armada surchargée, il aurait connu un changement de statut en cours de route. On y transféra discrètement de l’artillerie de campagne avec sa poudre, ses boulets et ses mules. Il fallait des accompagnateurs et je suppose que les volontaires n’ont pas manqué !

    En finale, le Santiago alla s’échouer en Norvège. En échange de la cargaison, les filles affrétèrent une autre navire et finirent par rallier Lisbonne en janvier 1589 après beaucoup d’aventures.

    Mise au point.

    Ici, une parenthèse. J’ai cité le mot « croisade » mais n’exhumez pas trop vite Godefroid de Bouillon. Au 16ème siècle, c’est juste de la propagande destinée à donner bonne conscience au sabreur de base. Et encore, ledit sabreur vous aurait confié qu’il s’intéressait surtout aux doublons et aux lingots.

    Quant aux souverains, ce sont des professionnels pour qui gouverner, c’est prévoir. Prévoir notamment les discussions qui suivent invariablement les hostilités. Voyez Élisabeth. Quand elle enjoignait à Drake ou tout autre de ses forbans préférés d’aller traquer le galion cousu d’or, le message était aussitôt détruit. Plus tard, quand elle était certaine que son pirate avait appareillé, elle lui envoyait l’ordre formel de ne rien entreprendre contre les intérêts de son cher beau-frère le roi d’Espagne.

    Et cette lettre-là était soigneusement copiée pour les archives. Si les choses tournaient mal, elle pourrait servir…

    Philippe II n’agissait pas autrement. Il travaillait nuits et jours à son projet, fouillant les moindres recoins de ses possessions pour y dénicher les meilleurs artisans, des armes, des canons, des gréements neufs, des tombereaux de porc salé, du bon bois de chêne, de la poudre et mille autres choses. Il avait aussi rassemblé toutes les cartes navales disponibles et des notes sur les points remarquables ou dangereux du chemin à parcourir par l’Armada. Il trouva des pilotes et des interprètes, surtout parmi les transfuges catholiques anglais. Il veilla à ce que tous les renseignements possibles soient largement diffusés sur les vaisseaux, du capitaine au dernier matelot. L’esprit du roi était tout entier concentré sur le succès de son entreprise.

    Oui mais… parmi les innombrables missives expédiées au duc de Parme, il y en avait une qui énumérait les exigences minimales du roi vis-à-vis des Anglais. Si l’Armada connaissait l’échec, elles serviraient de base de départ aux pourparlers diplomatiques qui ne manqueraient pas de s’ouvrir.

    Alors vous voyez. Que l’idée de croisade ait été évoquée, c’est vrai. Mais la prendre au sérieux serait patauger dans l’anachronisme.

    Et Médina Sidonia, dans tout çà ?

    Eh bien, il bossait dur, faut avouer. Il n’y connaissait rien et ne s’en cachait pas. Tant qu’elles ne contrevenaient pas aux ordres de Madrid, toutes les suggestions étaient bienvenues. Il en profitait d’autant mieux que ses conseilleurs étaient de qualité.

    Des décennies de navigation atlantique avaient fourni des marins de valeur, y compris parmi les Grands d’Espagne qui commanderaient les différentes fractions de la flotte. On peut citer l’amiral de l’escadre de Biscaye, Juan Martinez de Recalde, considéré comme le meilleur de tous ; Diego Florès de Valdès (déjà cité) régissait l’escadre de Castille en plus de ses fonctions à l’état-major ; son cousin Pedro de Valdès, qui le détestait cordialement, dirigeant l’escadre d’Andalousie et plaidant obstinément pour une artillerie à longue portée ; Miguel de Oquendo, à la tête de l’escadre de Guipuzcoa, était une légende vivante, un combattant aux mille exploits que l’on comparait volontiers à Recalde.

    La marine levantine était aussi représentée, avec notamment Martin de Bertendona pour les grosses caraques armées et le catalan Hugo de Montcada avec ses quatre galéasses napolitaines dont on espérait tant.

    Ainsi entouré, le Duc commençait enfin à effacer des lignes sur son planning. Tout portait à croire que le grand départ s’exécuterait dans la première semaine de mai.

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    Francis Drake, Juan Martinez de Recalde, Miguel Oquendo de Segura.

    Le vent des boulets.

    Dans le cercle de l’état-major général, les conversations se focalisaient sur l’éternelle et inquiétante question de l’artillerie. Déjà que les vaisseaux anglais étaient meilleurs manœuvriers, leurs couleuvrines tiraient beaucoup plus loin et se rechargeaient deux fois plus vite. Facile d’imaginer les débats :

    – Bah ! Ces couleuvrines sont de calibre trop modesre. Ce n’est pas elles qui troueront nos coques !

    – Non, mais elles nous tueront du monde et fusilleront nos gréements. Nous sèmerons nos mâts derrière nous comme des fétus de paille derrière une charrette.

    – Nous ne sommes pourtant pas démunis : 2431 canons et cinquante coups par pièce, ce n’est pas rien…

    – Ouais ! Des boulets à tuer les navires de très près. C’était le dernier recours avant un abordage de pirates. Mais par le fait, nous avons sacrifié la portée au calibre et les gens d’en-face ont les moyens de demeurer à distance.

    Il faudra chercher le contact à tout prix ! Faire parler l’acier de Tolède ! Nos vingt mille soldats embarqués ne demandent que ça.

    – Chercher le contact ? Leur courir au cul ? Autant enfourcher un bœuf pour rattraper un cheval !

    – Je vous trouve bien pessimiste ! Il suffirait d’un simple calme plat pour que nos galéasses imposent leur loi. Ou alors, une brusque saute de vent, qui pourrait surprendre l’Anglais et nous donner notre chance. Dieu ne peut nous refuser cela. Avec l’aide de sa Sainte Providence,…

    – Je vois. En somme, nous partons en guerre en comptant fermement sur un miracle !

    La dernière réplique de ce dialogue imaginaire fut effectivement prononcée devant le représentant du Pape. Il l’inclut dans son rapport sans en préciser l’auteur.

    Le 9 mai au matin, l’Armada leva l’ancre et, laissant Lisbonne derrière elle, descendit majestueusement le Tage sous les vivats populaires. A peine avait-elle atteint son embouchure qu’un fort vent debout l’y bloqua jusqu’au 28.

    à suivre.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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