Post has published by kymiou
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    Le plan de Philippe reposait sur une action combinée de sa flotte et de l’armée des Flandres. Il était d’une simplicité tellement désarmante qu’il pouvait bien réussir. Jugez-en.

    Il n’y aurait qu’à enjoindre à Alexandre Farnèse, duc de Parme, de concentrer ses forces aux environs de Dunkerque et d’y construire une multitude de barges pour gagner l’Angleterre du côté de Douvres.

    Pour couvrir l’opération, il n’y aurait qu’à ordonner à Alvaro de Bazan, marquis de Santa Cruz, capitaine général de la mer océane, de gagner le pas-de-Calais avec un maximum de galions, quitte à écraser au passage les rares vaisseaux anglais qui ne seraient pas paralysés par la terreur.

    Enfin, il n’y aurait plus qu’à marcher sur Londres pour voir des cinquièmes colonnes d’Anglais catholiques surgir pour proposer leurs services. On pouvait aussi s’attendre à l’aide des Écossais et des Irlandais, qui y verraient l’occasion de régler enfin de vieux comptes.

    Les premières instructions royales parvinrent en mars 1587 à Bruxelles et à Lisbonne. Les réactions furent diamétralement opposées. Farnèse fut séduit. Le projet était réalisable à condition d’être exécuté le plus rapidement possible. La condition sine qua non, c’était l’effet de surprise. Sans compter qu’il était hors de question de laisser ses trente mille hommes dans un camp sous tentes tout l’hiver. Il n’en resterait rien au printemps. Cela impliquait que tout devait être lancé dans les prochaines semaines.

    A Lisbonne, Santa Cruz fut positivement catastrophé. Il avait été le premier à développer un plan de cette sorte. Il en avait même fourni l’estimation chiffrée : 150 galions et hourques armées, 40 galères, 6 galéasses, 30 000 gens de mer, 300 bâtiments auxiliaires pour le transport de 64 000 soldats, canons et chevaux. Enfin, trois millions huit cents mille ducats couvrant huit mois de campagne.

    Mais c’était trois ans auparavant et la situation avait totalement changé. Après la victoire des Açores, Philippe avait considéré qu’entretenir une flotte de guerre dans l’Atlantique n’était plus nécessaire. Il en l’avait donc partiellement dissoute. Vaisseaux et équipages avaient été éparpillés dans les convois coloniaux. Ce qui en restait était dans un état lamentable, voiles pourries, gréements fatigués, bordés disjoints. Santa Cruz ne pouvait présentement aligner, au mieux, que treize galions, quatre galéasses (fraîchement arrivées de Naples sur ordre royal) et une soixantaine de navires de charge prenant eau de partout et dépourvus d’artillerie. La marine anglaise, en revanche, avait gagné en puissance grâce aux produits de sa piraterie.

    En conclusion, il faudrait du temps, beaucoup de temps avant d’être en mesure de soutenir le duc de Parme.

    La razzia de Francis Drake

    Comme pour donner raison à Don Alvaro, Drake parut devant Cadix quinze jours plus tard à la tête de trente vaisseaux et canonna copieusement le port. Dix-huit navires brûlèrent sur place ; six autres furent capturés – dont le galion personnel de Santa Cruz ! Ensuite, « el Dragon » remonta vers le Portugal, coula en chemin quarante caboteurs chargés de bois à tonneaux (un détail qui sera souvent évoqué par la suite), croise impunément devant Lisbonne et, enfin, intercepte la San Felipe, une grosse caraque revenue des Indes avec les monceaux de richesses qu’on imagine. Ce raid inattendu perturba grandement les préparatifs espagnols en leur imposant d’affecter des moyens à la surveillance de leurs côtes.

    Quant au butin total, il s’élevait à cent quinze mille livres dont dix-sept mille pour Drake et quarante mille pour Sa Très Futée Majesté !

    Début septembre, le duc de Parme commença à se montrer insistant : il fallait conclure avant l’hiver. Minée par les maladies et les désertions, son armée s’affaiblissait dangereusement. Philippe répercuta cette impatience sur Santa Cruz en une suite de lettres de plus en plus pressantes. Le pauvre amiral ne pouvait que répondre à chacune qu’il n’était pas prêt,… pas encore,… pas encore…

    Ce n’était pourtant pas faute de s’activer. Il y passait ses jours et ses nuits. Des vaisseaux étaient prélevés parmi les convois d’Amérique et des Indes, d’autres furent achetés à l’étranger. Il en obtint même par des moyens moins orthodoxes, comme la confiscation de navires neutres, souvent équipage compris. Un galion appartenant au grand-duché de Toscane fut littéralement volé. Volés aussi beaucoup de canons, ou alors achetés ou empruntés – c’était au cas par cas. Les fabriques de cordes et de voiles travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pareil pour les fonderies où l’on essayait de fabriquer de ces couleuvrines à longue portée si redoutables et qui manquaient tant.

    Tout cela n’était pas gratuit. On estime que chaque journée de préparatifs coûtait 10 000 ducats à la Couronne. Pour ce prix, néanmoins, une flotte digne de ce nom commençait à prendre forme. De quoi se composait-elle ?

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    Old fashion et new look : la caraque, encore fort cambrée avec une place pour les canons très limitée, alourdie de châteaux de proue et de poupe sensibles aux vents latéraux, navigabilité très moyenne à cause de sa ligne trop arrondie pour prendre appui sur l’eau quand on veut serrer au vent.

    Le galion, ce qui se fait de mieux dans ces années-là. Un peu plus long, un peu plus plat (surtout chez les Anglais), mais la différence essentielle avec la caraque tient dans sa poupe carrée, qui permet une fixation du gouvernail beaucoup plus robuste.

    L’exemple présenté ici est un vaisseau anglais  pas seulement identifiable à son pavillon d’argent croisé de gueule. Il y a aussi ce curieux quatrième mât doté d’une seconde voile latine. Placée en bout de poupe, on la voyait comme le pendant aérien du gouvernail sous l’eau. Mauvaise idée. La solution pour améliorer la navigabilité résidait dans les focs mais ces derniers ne seront inventés qu’à la fin du siècle suivant. En attendant, tous les beauprés s’ornent d’une civadière, une petite voile qui remonte aux Romains et qui ne sert pas à grand’chose, à part boucher la vue du timonier.

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    L’ancêtre et la fausse bonne idée :

    la hourque nous vient tout droit du Moyen-Âge. Ses formes rebondies lui confèrent une belle résistances à la houle mais c’est un sabot. Avec elle, serrer le vent n’est qu’une vue de l’esprit. Et quand il vient de face, il n’y a plus qu’à faire demi-tour ou gagner une anse abritée. Mais cela reste des coques-à-tout faire capables d’avaler d’énormes cargaisons. Son rôle dans la bataille ? Rester à l’écart et laisser faire les autres.

    Contrairement aux trois précédents, la galéasse est un authentique vaisseau de guerre et les Ottomans l’ont bien vu à Lépante. Ses haut bords en font une forteresse chargée de cinquante canons et ses rames la rendent indépendante des vents. Mais elle supporte mal la houle océane et au combat, il suffit de quelques boulets à hauteur de chiourme pour désynchroniser sa nage. Bien que les quatre exemplaires de l’Armada aient abandonné leurs voiles latines pour un gréement carré plus approprié, leur design demeure méditerranéen, avec notamment un gouvernail sensible aux paquets de mer au point de provoquer des avaries à répétition. Un défaut qui sera fatal à deux d’entre-elles.

    Exit le marquis de Santa Cruz.

    Nul document n’en parle mais les relations entre le roi et son capitaine général de la mer Océane ont dû se tendre au cours de l’automne 1587, le premier multipliant les ordres d’appareillage, le second protestant que c’était impossible. Don Alvaro se considérait avec raison comme le premier marin d’Espagne et peut-être a-t-il, au moins entre les lignes de ses lettres, fait sentir à Philippe qu’il le considérait comme un amateur en matière navale. Je l’imagine grommelant qu’envoyer une flotte dans la Manche en plein mois de novembre était bien une idée de terrien, un propos qui aurait pu être répété. Quien sabe ?

    En tout cas, une rumeur commença à se répandre. Le marquis avait vieilli, il n’était plus à la hauteur, il exagérait les problèmes pour gagner du temps, il lui faudrait quelques coups d’éperons, et bla-bla-bla… Au début de février, le marquis tomba malade et dut s’aliter. Neuf jours plus tard, son cœur s’arrêta de battre. Le surmenage et sans doute une certaine désillusion l’avaient tué.

    Le même jour, Philippe désignait un nouveau capitaine général : Alonzo Perez de Guzman, duc de Medina Sidonia.

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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