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Chapitre 3 : À Chinon

Voici donc Jeanne sur le chemin vers Chinon accompagnée de six bons hommes. Jeanne est habillée en homme, vêtements offerts par ses compagnons, un pantalon moulant noir et un juste corps gris, elle s’est également coupé les cheveux à la mode masculine de cette époque, autrement dit la chevelure taillée en rond au-dessus des oreilles (et pas pour porter le casque, cela n’a rien à voir), avec la nuque et les tempes rasées. Elle porte un chaperon (un chapeau à bout pointu de l’époque), et même s’il n’en est pas fait mention, je suppose un manteau, car c’est qu’il ne devait pas faire chaud la nuit durant ce mois de février. Car en effet ce groupe voyagera avant tout de nuit. Pourquoi ? Nous sommes en territoire bourguignon. Un territoire hostile. C’est pour cette raison que le groupe n’empruntera d’ailleurs aucun pont, mais ne franchira les cours d’eau qu’à gué. Ce voyage durera onze jours, parcouru à cheval, il y avait tout de même les 650 kilomètres à traverser. Savoir s’il se sera passé quelque chose avec ses six bons hommes n’est pas vraiment utile. Jeanne ayant subi deux examens physiologiques, pour la vérification de sa virginité (à Chinon au début, puis à la fin à Rouen), on sait d’avance qu’il ne s’est rien passé avec ces hommes. Cependant, ce petit voyage nous en apprend un peu plus sur la personnalité de Jeanne que nous cherchons à approcher. Un témoignage raconte que parmi ceux qui menèrent Jeanne à Chinon, certains auraient voulu “la requérir charnellement (phrase arrangée suggère monsieur Guillemin, et je ne peux m’empêcher de le croire en souriant), mais ils n’osaient pas.” C’est un témoignage tout de même intéressant, monsieur Guillemin tente de l’expliquer par une réputation de sainteté et un magnétisme inné. Il oublie de glisser qu’il semble bien que Jeanne ne fût pas bien belle (mais nous en reparlerons). Pour cette question j’ai la chance d’être un homme. En effet, j’ai connu de ces filles qui sans être belles vous inspirent naturellement respect et sympathie. Jeanne devait être de celles-ci. Je n’irai pas jusqu’à parler d’intimidation comme monsieur Guillemin, nous verrons pourquoi lorsque nous évoquerons le siège d’Orléans.

J’aime, moi aussi, beaucoup le film de Luc Besson (sans doute, le plus proche historiquement aujourd’hui), mais l’arrivée à Chinon n’est pas aussi légendaire et beaucoup plus simpliste que cela. Nous avons la date exacte de l’arrivée de Jeanne, elle arrivera le lundi 23 février 1429 après la réception d’une lettre qu’elle avait écrite au roi lorsque la troupe s’était arrêtée Fiers-bois, et après être passée à Gien (alors terre royale et aujourd’hui, il s’y trouve une clinique nommée “Jeanne d’Arc“). Il y aurait eu la réception d’un courrier de Baudricourt qui annonçait l’arrivée de Jeanne également quelques jours plus tard. Maintenant, nous devons nous poser la question du pourquoi le roi aura reçu Jeanne. Cela nous fut tellement répété que cela nous paraît normal. Mais croyez-vous que les rois et les gens de cour avaient si souvent l’habitude de recevoir des paysans ? L’hypothèse de monsieur Guillemin m’aura convaincu, mais attention, cela ne reste qu’une hypothèse, comme cette rencontre avec le roi en personne dans ses appartements privés 2 jours après l’arrivée de Jeanne à Chinon.

Petite anecdote. Plus tôt je vous parlais d’un gros mot sur Jeanne, mensonge. En effet à son procès de Rouen, elle dira de son arrivée à Chinon, qu’elle fut reçue dans l’après-midi même. Ce qui n’est absolument pas vrai et là nous en avons des preuves. J’ajoute pour adoucir, qu’à ce procès, Jeanne avait sans cesse l’idée de ne pas déplaire au roi de France, au cas où celui-ci viendrait la délivrer, ce qui aura peut-être influencé cette réponse. D’ailleurs, Jeanne se trahira un moment, puisqu’elle évoquera des torches. Preuve que c’était plutôt une fin d’après-midi, début de soirée.

Premièrement monsieur Guillemin parle d’une rumeur qui se répandît le long de la Loire, lorsqu’elle s’était arrêtée à Auxerre pour la messe justement. Puis à Gien, elle aurait raconté aux gens ce qu’elle s’amenait faire pour le roi. Je n’aurais rien cru de cela s’il n’y avait la suite pour argumenter l’hypothèse. Dunois, le bâtard d’Orléans, qui jouera un rôle dans notre histoire, aura bien envoyé des émissaires au roi pour savoir ce qu’il en était de cette jeune fille. Ce ne serait pas la première fois que la propagation de la rumeur joue en la faveur de Jeanne. Luc Besson utilise cette idée dans le film, lorsque la belle-mère du roi parle déjà de l’impact que cette fille a sur le peuple. Après-tout, à Vaucouleurs, c’est déjà ce qui se produisit. Jeanne avait, paraît-il, une certaine simplicité du contact, elle avait le visage tendre et franc. Peut-être sans arriver à convaincre ceux à qui elle parlait, aura-t-elle au moins laissé une bonne trace de son passage derrière elle. La rumeur n’aurait normalement pourtant pas suffit. Malheureusement les sources historiques se contredisent, je ne peux affirmer avec certitude ce qui se passa durant ces deux jours où Jeanne aurait prétendument rencontré le roi.

La légende de Chinon en revanche est étrange. En effet, Jeanne reconnaît le roi dissimulé. Ce n’est pas une blague, Jeanne elle-même en parle dans son procès disant qu’elle avait écrit, avant d’être reçue à Chinon, une lettre au roi en disant qu’elle le reconnaîtrait parmi les autres et d’autres témoins d’époque en parlent (Jean Chartier notamment qui est le chroniqueur du roi Charles VII, lire aussi “la relation du greffier de la Rochelle” témoignage contemporain qui décrit précisément son arrivée à Chinon). Maintenant, je peux aussi vous dire, mais si ! C’est une blague ! En effet, l’hypothèse serait que Jeanne et le roi avait donc tout orchestré pour impressionner la cour. Cela ne correspond en rien à ce que nous avons et connaissons du caractère de Jeanne en revanche. Mais aussi, du temps des contemporains même de Jeanne, il y a eu un début d’extrapolation (vous savez, on fabrique toujours de grandes genèses aux héros), il est donc parfois coutume et sécurisant de prendre les documents d’époques mêmes, avec des pincettes.
Selon la chronologie, il apparaît que le premier examen religieux eut lieu avant que Jeanne puisse rencontrer le roi, et non après la scène de Chinon comme on le raconte toujours. Mais ce n’est pas vraiment clair, Jeanne dira au procès “lorsque j’ai pu parler au roi, j’ai été délivrée des clercs qui arguaient, contre moi” . Cela aurait-il duré seulement deux jours ? Nous n’avons pas de renseignements à ce sujet. Mais si l’enquête porta les enquêteurs jusqu’à Domrémy, cela me paraît peu probable. Ce n’est qu’un mois après son arrivée à Chinon, Jeanne étant logée dans la tour du Coudray à ce moment, que survient la “scène mystique”.

Il est certainement juste de penser que Jeanne ayant traversé avec six bons hommes 650 kilomètres de territoires hostiles comme une fleur a dû impressionner la cour. Je considère peu probable que les prophéties aient réellement jouées en faveur de Jeanne dans l’esprit du roi, sinon sur l’impact que cela aurait sur son peuple. Mais lui-même, je suis convaincu qu’il n’y a jamais cru. La belle-mère du roi, dont les intentions ne sont pas toujours claires, aura peut-être poussé Charles VII à la recevoir. C’est après tout cette belle-mère, qui supervisa l’examen physiologique de Jeanne (elle ne le fera cependant pas elle-même comme le dit monsieur Guillemin). Je reprends la citation de Simon Charles, au procès de réhabilitation, qui était à la Cour des comptes et qui témoigne de ceci : “Il y eut délibération à la cour, pour savoir si le roi la recevrait ou non, le roi hésita à recevoir Jeanne jusqu’au moment où il lui fut rapporté que Baudricourt lui avait écrit qu’il envoyait cette personne”.

La lettre aurait-elle été perdue ou venait-elle d’arriver ? Monsieur Guillemin suggère un courrier que l’on avait trié, en effet je doute que notre président lise toute ses lettres lui-même aussi. Mais peut-on l’affirmer ? Aucunement. Toujours est-il que cette lettre aura vraisemblablement décidé le dauphin à recevoir Jeanne.

Nous en revenons à la “scène”. Jeanne sera reçue dans la grande salle de la forteresse. Il y a foule, les courtisans sont nombreux. Puis elle s’est avancée devant le roi. C’est là qu’il y a un trou. J’ai lu véritablement de tout sur cette histoire. Je m’en tiens donc à un petit événement, (elle se serait dirigée d’elle-même directement vers le roi et voici naître une légende) qui par la légende serait devenu énorme.

Elle est habillée de son costume d’homme que je vous ai déjà décrit, arborant déjà, sa coupe masculine. Monsieur Guillemin nous parle de l’apparence du pauvre roi. Cela ne nous intéresse guère, ce que Jeanne aurait pu en penser, qu’en savons-nous vraiment ? Il est rapporté que Jeanne aurait fait exactement les révérences appropriées. Comme Guillemin, je pense que l’on a simplement dû la faire répéter, comme tout protocole l’exigerait. Nous en venons au moment où elle aurait pris le roi à part, ce qui est parfaitement vrai, et ce qu’elle lui aurait dit, là en revanche… Que dire, révélation sur la naissance de Charles VII ? D’une prière qu’il aurait faite et dit à personne ? Auraient-ils simplement gloussé ensemble du coup fourré fait à la cour ? Je ne peux pas me prononcer et personne ne le pourra vraiment, je crois. Cependant, raconte-t-on, cela fit un grand effet sur le roi. Mais pas au point de le convaincre définitivement, comme quoi il gardait bien les pieds sur terre. Il ne lui donnera pas d’armée, non, il va la coller à une deuxième commission ecclésiastique cette fois beaucoup plus sérieuse, pendant trois semaines un mois. Jeanne sera envoyée à Poitiers, accompagnant le roi qui y avait à faire. Elle sera logée chez Rabateau, originaire de Fontenay-le-Comte, avocat général au parlement depuis 1427 auprès du roi. C’est un personnage important, preuve d’une certaine estime que lui porte déjà le dauphin. Une déposition de 1456 de Gobert Thibaut, écuyer de l’écurie du roi de France, dira “avec une gentille familiarité, Jeanne à Poitiers m’a tapé sur l’épaule, elle me dit des gars comme vous, cela me plaît, quant à ceux-là..”, pointant les ecclésiastiques. Elle se montre insolente durant cet examen, sûre d’elle, peut-être même péremptoire et aussi pleine d’humour. Quand un moine lui aurait demandé si les voix qu’elle entendait parlaient français, elle lui répondit “mieux que vous” (car il avait un fort accent limousin). Quant à cette phrase que monsieur Guillemin souligne et qui est parfaitement vraie, “au livre du seigneur, il y a plus que dans tous les vôtres”, elle aurait bien pu servir contre elle à son procès de Rouen, elle faisait déjà à ce moment une différence entre l’Église et Dieu, mais lors de cet examen, preuve est que cela ne fut pas un problème… Nous avons grâce aux sources une Jeanne cohérente, et l’un de ses traits particulier est son grand sens de l’humour que nous verrons de multiples fois. Le bon sens de Jeanne est un autre signe de la cohérence du personnage. Jeanne n’est pas une illuminée, que ses révélations surnaturelles éloignent de la réalité, bien au contraire. Elle a bien les pieds sur terre. Lorsqu’elle fut interrogée à Poitiers par des clercs sur sa mission, un dominicain du nom de Seguin (oui oui c’est bien son nom…) fut impressionné par la clarté de ses réponses, son aplomb et sa sincérité. Il fut d’ailleurs surpris par l’humour de Jeanne, et son “mieux que vous”. Plus tard, lors du procès de condamnation, cet humour ne manquera toujours pas :

“- Quel aspect avait saint Michel, quand il vous apparut ? (…) Etait-il nu ?
– Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?
– Avait-il des cheveux ?
– Pourquoi les lui aurait-on coupés ? (…)
– Avait-il une balance ?
– Je n’en sais rien (…) J’ai grande joie quand je le vois… “

Monsieur Guillemin raconte comment Jeanne aurait annoncé à un garde sa mort, après qu’il l’eut interpellée en déclarant qu’une nuit passée avec lui effacerait sa virginité. Je ne sais pas réellement d’où c’est sortit (puisque je n’ai pas lu la correspondance Morozini dont il parle), c’est du possible néanmoins, je ne vois pas notre historien dire une chose pareille sans avoir de quoi pousser l’argument en cas de doute. Si cet événement est réel, on peut alors supposer qu’il joua fortement en faveur de Jeanne.
Cette commission finira en effet par être favorable. Les raisons peuvent être multiples. D’abord, Jeanne aura fait preuve d’une certaine dévotion. Se rendant presque toujours les jours à l’Église ou à la chapelle, où elle aimait participer aux messes d’enfants. Elle est également très sobre, elle mange peu. Elle aime manger du pain qu’elle trempe dans du vin par exemple. Elle aurait pu avoir l’appui du roi en arrière-salle, ou celui de sa belle-mère.
Autre fait qui aura alimenté l’idée que Jeanne fut de sang royal où un agent entraîné à la solde du roi depuis le début, c’est “qu’elle aura couru une lance”, comme l’on disait à ce temps-là. Cela avait dû impressionner la cour, que cette paysanne réussisse un exercice équestre de chevalerie. Lancé au galop, il faut avec une longue lance, toucher de sa pointe l’objet que l’on va atteindre (un sac ou un mannequin ou un anneau). Monsieur Guillemin suggère qu’elle aurait appris à monter à cheval en s’occupant des chevaux à l’écurie de l’auberge où elle avait été accueillie. Mais ce n’est qu’une théorie. Toujours est-il que l’exercice est loin d’être aussi simple qu’il n’y paraît et qu’elle y parvint sans grandes difficultés. On verra Jeanne souvent au contact, sportive et parfois, il faut le dire, proche de l’inconscience durant les combats. Jeanne aura eut également et sans le moindre doute besoin de l’aval d’un “conseil royal” également, qui devait voir en elle, après que la commission ecclésiastique n’eut rien trouvé contre, un atout conséquent dans la manche.

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