Post has published by kymiou
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Cela s’est passé vers le 24 mai 1940 quelque part dans le sud des Flandres. La percée allemande fonçait vers la Manche et les armées alliées du front nord, françaises, britanniques et belges se retrouvaient irrémédiablement enfermées dans une poche qui mènera à l’évacuation de Dunkerque.

Pour anecdotique qu’elle soit, l’histoire qui suit illustre bien l’ambiance de ces jours-là, avec des Alliés bousculés, disloqués, démoralisés, vivant une sorte de fin du monde et des Allemands euphoriques pour qui tout semblait facile.

Je tiens l’histoire d’un personnage de ce récit : le chauffeur. Il était au volant d’une Citroën Traction réquisitionnée et hâtivement repeinte en brun-vert avec une cocarde noir-jaune-rouge qu’on aurait crue tracée à la brosse à WC. Son passager était un étudiant bombardé sous-lieutenant de réserve car il avait des diplômes. Ils avaient perdu tout contact avec leur unité d’artillerie sans canons ni chevaux depuis les combats sur la Lys, rapport aux stukas.

A l’arrière, la voiture transportait les dossiers administratifs de l’unité, états des effectifs, listes des malades ou punis, comptabilité des dépenses, etc… Ayant longtemps erré de prairies en sentiers champêtres, la voiture finit par approcher d’une route nationale bordée de taillis tellement épais qu’ils empêchaient d’en voir autre chose que la trouée étroite ouverte par la piste agricole. Un convoi militaire défilait sur la route et deux MP, campés au carrefour près de leur side-car et reconnaissables à leur bâton à cercle rouge et blanc ; ils en faisaient des moulinets pour presser le mouvement. A l’approche de la voiture belge, l’un d’eux fit signe d’attendre. La Citroën s’arrêta donc.

Au bout d’un moment, le sous-lieutenant dit :

–  T’as vu la couleur des camions ? Pas des Français, çà. Des Anglais, sûrement…
–  Probable. Ils ont l’air pressés et comme on sait qu’ils ne pensent plus qu’à rentrer chez eux… !

Mais l’officier avait un doute.

–  Quand même, tu as vu le casque des MP ?
–  Oh tu sais, mon lieutenant, ce sont des motards. Même les nôtres ont des casques bizarres !

A cet instant précis, un canon autotracté passa devant eux, porteur d’une énorme croix noire ! Par pur réflexe, le chauffeur engagea la marche arrière et l’un des deux « MP », se tournant à demi, fit « non » de l’index : restez-là ! Son mouvement mit en évidence la chaîne et la plaque hausse-col caractéristiques des feldgendarmes.

Le convoi s’éloignant, l’Allemand s’approcha nonchalamment de la Citroën, jeta un regard curieux vers les boîtes de papiers sur les places arrières, puis demanda :

– Haben Sie irgendwelche waffen ?

Pour la dotation en armes, les « administratifs » de l’Artillerie passaient toujours après les autres. Le lieutenant tendit son arsenal : un minuscule 6,35 mm qu’il tenait de famille et qui aurait été mieux à sa place dans un sac à main pour dame en voyage.

Le feldgendarme saisit la babiole entre deux doigts, se mit à rire et le jeta dans le fossé comme une chose pas propre. Après quoi il sortit son propre pistolet et le brandit sous le nez du chauffeur, plus mort que vif :

– DIES ist eine waffen !

Par la suite, le chauffeur me raconta que, sur le moment, il avait vraiment eu l’impression qu’on lui présentait un obusier miniature ! Sur ces entrefaites, l’autre gendarme enfourcha sa moto et rameuta son collègue qui, toujours riant, rengaina son « obusier » et sauta dans le side-car. Tout redevint calme…

Malgré le côté « 7ème compagnie », cet épisode illustre bien la volonté allemande d’avancer à tout prix sans s’occuper des miettes inoffensives laissées derrière elles par les armées alliées en pleine déroute.

Ce chauffeur, c’était mon père.

L’histoire finit plutôt bien. Fait prisonnier avec son sous-lieutenant peu après à un simple barrage routier, il finit par se retrouver dans un camp provisoire à Nurenberg. Au mois de juillet de la même année, les Allemands cherchèrent à semer la zizanie parmi les Belges en libérant ostensiblement les Flamands et en gardant tous les autres. Ils organisèrent dans ce but un examen écrit où il fallait, en dix lignes, fournir un semblant de C.V. Comme la majorité des Bruxellois, mon père passa l’épreuve sans difficulté et rentra chez lui, libre et démobilisé.

Et comme l’examen se tenait généralement sur des longues tables de réfectoires où les candidats étaient pressés les uns contre les autres, c’est fou le nombre de Wallons n’entravant pas le moindre mot de Néerlandais qui réussirent l’épreuve avec l’aide de leurs camarades flamands ! Les Allemands le comprirent vite et interrompirent le processus après quelques semaines.

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A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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