Post has published by kymiou
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    Member since: 20 juillet 2013

    Les langues impériales suivent tout naturellement le destin des hégémonies militaires, économiques et culturelles et croissent ou déclinent avec elles. Dans leur apogée, elles développent spontanément une acuité extrême en matière de précision et d’élégance, obtenus évidemment au prix d’une complication accrue. L’un ne va pas sans l’autre.

    Alors, le Français langue diplomatique internationale du XVIIème jusqu’au début du XXème inclus ? Sans aucun doute. Il y a eu Louis XIV, puis le rayonnement des Lumières et la langue a suivi. Pour répondre à @Solduros, une cour européenne qui n’aurait pas utilisé le Français comme langue principale aurait été taxée de barbare. Il y a, de ce fait, une illustration célèbre :

    En 1857, Prosper Mérimée composa une dictée bourrée de mots rares et compliqués qu’il soumit à quelques beaux esprits de la cour de Napoléon III. Alexandre Dumas fils s’en tira bien avec seulement 24 fautes (75 pour l’empereur!). Mais le champion du jour fut, avec seulement trois (3) erreurs, un germanophone : l’ambassadeur d’Autriche Richard von Metternich, alors âgé de 28 ans !

    Et ce n’est pas une anecdote sans signification. La Conférence de Berlin de 1884 sur le partage de l’Afrique réunit – accrochez-vous : Allemagne, France, Angleterre, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Empire Ottoman, Espagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède et Etats-Unis. Les débats, présidés par Bismarck, furent intégralement tenus en Français !

    Un passé incomparable, donc. Pour l’avenir, c’est autre chose. Voyez la suite, que m’a inspiré :

    @Elessar :
    Le français a de beaux jours devant lui, d’ici 2050 ça sera l’une des 5 langues les plus parlées du monde grâce aux pays africains.

    Chic ! disait le condamné à mort. Je me trouvais trop grand et voilà qu’on va me raccourcir ! :whistle:

    Cela va surtout multiplier les dialectes locaux ! On produit déjà des dictionnaires sur les vocables particuliers à la Réunion, en Guyane, à Haïti ou dans les bayous de Louisiane. C’est parfois assez sympathique. Le Bruxellois, mélange Français-Flamand, est drôle et souvent attendrissant. Alors, pourquoi pas des liens Français-Swahili ou Français-Wolof ?

    Pourquoi pas en effet, du moment que le socle commun demeure intangible ? Mais à l’allure où le Français de France – qui devrait être fermement campé sur sa littérature et son statut de langue impériale – vire en sabir, je ne lui donne plus cinquante ans pour être dans l’état du latin du VIème siècle, dont l’un des bons auteurs du temps, Grégoire de Tours, avouait ne plus distinguer un datif d’un ablatif.

    Pour ce qui est de notre avenir, je ne parierais pas un kopeck sur les chances du Français de garder un semblant de prééminence. Il ne se passe pas un jour sans qu’il subisse mille piqûres touchant sonà vocabulaire, sa grammaire et surtout sa structure logique interne, celle qu’on ne peut pas enseigner mais qui s’installe intuitivement, au hasard de tout ce qu’on peut lire et entendre… à condition qu’elle y soit présente. Or, elle s’évapore.

    Quelques détails ?

    La disparition des verbes d’état, naître, mourir, rougir, grandir, démarrer, exploser, etc ; ils sont, par définition intransitifs, c’est à dire sans complément d’objet direct possible. Aujourd’hui, on trouve normal de démarrer une série où le héros explose la tête d’un contradicteur au 9mm !

    La confusion des expressions. Micmac et Bric-à-brac devient mic-à-mac sans choquer qui que ce soit.
    Il y a quinze jour, en débat T.V, une brave élue a sorti « qu’on lui rebâchait les oreilles avec… ». On lui aurait donc recouvert les esgourdes avec une bâche qu’elle venait précisément d’ôter ? Que nenni ! Elle confondait allègrement « rebâcher » et « rabâcher », puis ce dernier avec l’expression synonyme « rebattre les oreilles ». Aucune bâche dans cette histoire, juste un brin d’ignorance prétentieuse. D’accord, c’était une jeune élue écolo,… mais çà n’excuse pas tout. 🙁

    La confusion des mots. On confond joyeusement invoquer (s’adresser à) et évoquer (parler de), denture (état des dents) et dentition (poussée des dents), implosion (à la mode à cause des tubes cathodiques) et explosions, … la liste est infinie et je terminerai par la pire de toute parce qu’entendue quotidiennement : la multiplication, vue comme une tournure emphatique de la multiplication (sans doute par attraction avec « déployer »). Or, c’est exactement le contraire. La démultiplication est une division, comme le sait tout mécanicien en cycles habitué à calculer ses rapports de pignons.
    Mais il ne faut pas compter sur le savoir des spécialistes. Les cuisiniers les plus étoilés ignorent que le pluriel de jaune d’œuf, c’est jaunes d’œuf et pas jaunes d’œufs. La vague d’émissions culinaires actuelle est là pour nous le confirmer.

    Je ne m’étendrai pas sur le vocabulaire des pub-télé, qui parlent mal exprès par démagogie commerciale : faudrait pas complexer les ignares, c’est mauvais pour les ventes. Ah, cette confusion du très et du trop quand on s’adresse aux enfants !

    La disparition programmée du subjonctif. Bien sûr, on ne dit plus
    « Ah, mademoiselle, fallait-il que vous m’épatassiez pour que je vous aimasse à ce point ! »
    (la donzelle se taillerait avant la fin de votre phrase !), mais les tournures les plus élémentaires sont systématiquement gommées, surtout dans le doublage des séries américaines : « Je doute qu’il est là » à la place de « Je doute qu’il soit là ». De tels pataquès, il y en a quatre à la minute.

    Il y a aussi la lâcheté oratoire, la peur de la liaison malheureuse. Du coup, on préfère les ignorer. Comptez donc, le temps d’une soirée de jeux sur TF1 ou ailleurs, les mots affublés d’un « h aspiré » inexistant, à commencer par l’Heuro que vous risquez de gagner (pourquoi un risque ? – plutôt une chance, non ?) .
    En revanche, de soi-disantes sommités aimeraient bien, toujours pour ne pas culpabiliser l’ignorant, généraliser les « h expirés », ceux qu’on ne prononce pas. Ainsi pourra-t-on parler en bonne conscience des « z’hollandais qui mangent des z’harengs avec des z’haricots dans des z’huttes derrière des z’haies ». Vous voyez le cauchemar ?

    Et bien sûr, les écoles suivent. Je ne sais pas pour la France, mais en Belgique, on commence à introduire la « nouvelle ortograf », à enseigner conjointement avec l’ancienne sous la pression de la Gauche. Paraît que l’orthographe traditionnelle est un concept bourgeois favorisant la ségrégation sociale et qu’il convient de la combattre en tant que tel. On y a notamment supprimé l’accent circonflexe, un grand problème comme chacun sait.
    Vous ne trouvez pas qu’abîme sans son ^ n’est plus qu’un petit trou ? 😆

    J’arrête là. Merci à Bat’ d’avoir posé ce sujet. Certes, j’ai digressé mais j’avais besoin de cette catharsis et depuis, je me sens mieux.

    .

    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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