Post has published by kymiou
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    Une petite vue d’ensemble, peut-être ?

    Arvad, Byblos, Beryte (Beyrouth), Tyr, Sidon. L’histoire des cités levantines ne ressemble à aucune autre. On ne peut même pas parler de puissances, même si elles le furent sur le plan commercial – ou alors plus tard et ailleurs, dans l’Ouest – car leur modèle fut toujours celui de la cité-Etat. Elles ne cherchèrent jamais à s’unifier et encore moins à mordre sur leur arrière-pays.

    Le terme « phénicien » ne s’applique réellement qu’à la période courant de 1200 av. J.-C à la conquête d’Alexandre. Cependant, ce cordon de villes existait depuis bien plus longtemps, farouchement indépendantes les unes des autres avec ce que cela implique comme concurrence, guerres soudaines ( mais généralement brèves) et alliances éphémères.

    Elles sont présentes dès le début du IIIème millénaire et bénéficient d’atouts majeurs : d’abord une position incontournable sur les routes commerciales entre les deux grands marchés constitués par l’Egypte et les premiers états mésopotamiens ;
    ensuite des forêts de bois de qualité – cèdres et sapins – si rares ailleurs ;
    enfin – mais plus tard – la production de pourpre, cette teinture fournie à doses minuscules par le coquillage murex, abondant sur les côtes.

    Une seule photo d’époque : le pharaon Snéfrou (vers -2600), qui a trois chantiers de pyramides en court, se fait alimenter en bois en construisant une flotte de cinquante gros navires faisant la navette du Delta au port de Byblos, que les Egyptien appelaient « Kheben ». Ce type de vaisseau était donc appelé « kebenèt », c’est-à-dire « byblosienne » comme nous parlerons plus tard de « cap-hornier ». Mais ne rêvons pas : ces géants de quarante mètres longeaient prudemment les côtes et se tiraient à sec tous les soirs.

    Ces cités centrées sur le commerce international n’ont pas beaucoup de personnalité culturelle. Payées en lingots et en matières premières exotiques, mais aussi en œuvres d’art de toutes sortes, elles ont tendance à les imiter « puisque ça se vend bien ». Sur le plan technique, en revanche, ce sont des éponges. Tout ce qui est inventé ailleurs finit tôt ou tard par être assimilés par les artisans levantins qui se mettent immédiatement à en faire des copies, voire à les améliorer.

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    Un bel exemple d’opportunisme commercial. Le pourtour de ce plateau montre des scènes mésopotamiennes – qui plaisent au Nord – tandis que le motif central est d’inspiration égyptienne, appréciée au Sud. Et bien sûr, c’est à vendre !

    Par contre, jusque vers – 1300, il n’est pas encore question de bateaux. Pourquoi se risqueraient-ils sur les mers alors tout leur est apporté à domicile par caravanes ou navires étrangers – égyptiens, minoens, mycéniens – et que les exportations partent par les mêmes chemins ? Sans compter qu’ils se brouilleraient avec leurs fournisseurs, qui verraient d’un mauvais œil se pointer de nouveaux concurrents.

    Tout change une siècle plus tard. Des désordres mal définis, dont les célèbres « Peuples de la Mer », mettent à mal les routes commerciales et vident la mer. Saisissant leur chance, les cités levantines deviennent « phéniciennes » et lancent leurs premières coques sur les vagues.

    Les sources sont presque inexistantes : ils ignorent les tablettes d’argile car cette roche n’existe pas dans leur région ; quant aux papyrus, leur conservation exige un climat sec pour se conserver et les vents marins sont trop humides pour cela. Sans compter que lorsque des marchands découvrent un nouveau mouillage bien abrité ou des ressources prometteuses, ils ne le crient pas par-dessus les toits !

    Restent les relations écrites par d’autres et les chantiers archéologiques. Les Phéniciens ont vite compris que la Méditerranée occidentale leur était largement ouverte. Des relais d’abord modestes s’établirent le long des côtes mais si les circonstances s’y prêtaient, ils pouvaient se développer en grandes villes dont Carthage fut l’exemple le plus spectaculaire. Le réseau s’étendait au-delà des Colonnes d’Hercule, sur les côtes atlantiques du Maroc, aux Canaries et aux Madères, vers les îles britanniques, etc. On a même retrouvé 8 pièces carthaginoises, aujourd’hui perdues, provenant sans doute d’un naufrage survenu aux Açores.

    Pareil vers l’Océan Indien, via la Mer Rouge. On cherche encore toujours leur port d’Ophyr, quelque part sur la péninsule arabique. Sans parler de la circumnavigation de l’Afrique commanditée par le pharaon Nékao II vers – 600.

    Mais les choses se gâtèrent rapidement pour les villes levantines. Jusque là, leur faiblesse les avait protégées des grands désastres : elles étaient relativement faciles à subjuguer par les grands empires voisins qui n’avaient aucun intérêt à en faire des décombres fumants alors qu’on bon état, elles rapportaient gros.

    Le jeu s’était durci avec l’entrée en scène des Assyriens. Cela commença par des tributs de plus en plus lourds puis l’annexion pure et simple de certaines zones. Les rapports étaient toujours plus complexes : tantôt ils construisaient des vaisseaux de guerre pour les conquérants, tantôt ils se faisaient taper dessus – comme à Tyr vers -700, que Sennacherib assiégea jusqu’à ce que son roi Louli prenne la fuite.

    A la longue, les contacts se relâchèrent entre les cités ainsi malmenées et leurs colonies. Par la suite, les cités phéniciennes furent progressivement traitées en alliés paisibles, sources d’énormes profits, incomparables dans la construction navale et, pour cette raison, traités avec ménagement. Ce sera notamment la politique des Perses, imitée plus tard par les royaumes hellénistiques et plus tard les Romains (*).

    La plus prometteuse des colonies ainsi émancipées, Carthage, reprit le flambeau. Tout en déployant son réseau commercial et ses affaires juteuses, elle commença par raser sa rivale Tartessos, puis s’aboucha avec les Étrusques pour essayer de fermer la méditerranée occidentale aux Grecs, eux-mêmes de plus en plus entreprenants.

    Cela amena les Puniques (Phéniciens de l’Ouest) a mener une stratégie impérialiste très loin de leurs traditions ancestrales. Mais c’est une autre histoire…

    (*) La prise de Tyr par Alexandre est à placer sur un autre plan : il s’agissait de régler un vieux compte entre armateurs grecs et phéniciens, une haine séculaire inexpiable parce que nourrie d’affaires de gros sous.

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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