Post has published by kymiou
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    Je m’étais arrêté, quelques lignes au-dessus, à ce qui peut sembler être l’apogée de l’Ancien Empire égyptien. Le souverain en place vers -2300 est Pepi II, qui passe pour avoir eu le plus long règne de l’Histoire : 94 ans ! Il est vrai qu’il fut sacré à 6 ans et qu’une curieuse sculpture montre sa mère, la reine Ânkhesenmerirê, le tenant tout bambin sur ses genoux sous l’aspect d’un pharaon adulte en réduction.

    http://www.saqqara.nl/img/Cont_Glossary/Deel2/_350/PepiII.jpg

    Mais voilà que subitement, à la fin de ce 23ème siècle avant J.-C.,quelque chose se détraque dans le régime des moussons. La pluie ne tombe plus sur les montagnes abyssines où le Nil Bleu prend sa source. L’inondation annuelle disparaît. Une sècheresse s’installe qui frappera non seulement l’Egypte mais les contrées environnantes et jusqu’à la Mésopotamie, où elle détruira l’empire de Sargon d’Akkad.

    Sur les rives du Nil désormais réduit à peu de choses, c’est d’abord la disette, puis la famine, enfin la dislocation de tout ce que les Egyptiens tenaient pour fixé à jamais par les dieux. Devenu très vieux, sinon sénile, Pépi ne peut réagir. Les grands fonctionnaires provinciaux, sous couvert de ramener l’ordre, prennent leurs distances avec Memphis et se proclament indépendants. Les deux successeurs de Pepi, Merenrê II et Nitocris ne peuvent qu’acter le désastre. La sècheresse semble avoir duré une quarantaine d’années mais l’Egypte mettra, à travers désordres et pillages, près de deux siècles à s’en remettre.

    Au cours de cette Première période intermédiaire apparaissent et cohabitent dans la vallée désormais morcelée plusieurs royaumes. Leur brève histoire est très lacunaire. En gros, disons que nous avons :

    VIIème et VIIIème dynasties – 2200-2160 (?)

    Centrées sur Memphis, elles ne représentent qu’un très petit territoire. Une grande partie du Delta est occupée par des tribus nomades arrivées là poussées par la sècheresse et vers le sud, les :

    IXème et Xème dynasties – 2160-2040 (?) tiennent la Moyenne Egypte avec Heracléopolis pour capitale. Ce sont elles qui semblent les mieux préservées. Elles finiront d’ailleurs par absorber le domaine memphite. Un de leur pharaons, Kheti III, se distingue. Il a écrit pour son fils et successeur Merikarê un recueil de conseils devenu un grand classique de la littérature égyptienne. Quelques citations, pour le plaisir :

    ” De l’amour de tes sujets, construis-toi un monument durable. Renforce tes frontières car nul ne sait ce qui peut s’y produire. Sois juste afin que ton nom demeure à jamais. Console celui qui pleure ; n’opprime pas la veuve ; n’expulse personne de la propriété de son père ; prends garde de ne pas punir à tort. Ne fait aucune distinction entre le fils d’un noble et celui d’un homme de condition modeste. Que tes mains ne restent pas oisives mais travaille avec joie : l’indolence ruinerait le ciel lui-même…”

    Un type bien, ce Kheti III.

    http://antikforever.com/Cartes/carte_1ere_per_inter.jpg

    Mais plus au sud encore, une famille princière prend de l’importance et réunit les nomes depuis celui de Thèbes jusqu’à la frontière d’Eléphantine. C’est elle qui, par une succession de campagnes, réduira le royaume héracléopolitain et, dans la foulée, expulsera les Bédouins du Delta, réunifiant les Deux-Terres.

    Cela ne se fait pas sans pertes ni fracas. La guerre de réunification nous a laissé un témoignage, celui de 58 soldats – dont 5 archers – et de leurs deux officiers, ensevelis ensemble et retrouvés en 1923. Ce sont des hommes de bonne taille dont certains présentent des blessures guéries – pommettes enfoncées ou fractures diverses – attestant de leur vaillance.

    Sans entrer dans le détail des autopsies, l’examen des bandelettes et l’emplacement des blessures permettent de reconstituer l’affaire.

    Montouhotep II, de la XIème dynastie (rivale de la Xème) lance l’attaque sur une place forte ennemie, peut-être même leur capitale, Héracléopolis.
    Un premier assaut est repoussé. Des hommes tombent, les uns le crâne écrasé par des pierres lancées de haut, d’autres sous les flèches tirées des murailles puisqu’elles ont surtout touché les têtes et les épaules.
    Les attaquants se retirent. Les assiégés sortent et achèvent les blessés : certains ont la face défoncée à coups de massue. En fin de journée, des vautours ouvrent des ventres pour en gober les entrailles. De nuit, Montouhotep fait récupérer les cadavres et les enfouit provisoirement sous le sable.
    La victoire est finalement acquise au cours d’un second assaut. Le roi fait rapatrier les soixante héros à Thèbes et les fait embaumer. Il fournit même les linges nécessaires dont beaucoup portent sa marque.

    Le tombeau collectif, creusé dans le falaise de Deir-el-Bahari, sera pillé au temps de la seconde période intermédiaire et les corps démembrés en quête de bijoux. Puis un éboulement en dissimulera l’entrée jusqu’en 1923.

    Montouhotep a gagné. L’Egypte, réunifiée,aborde le :

    MOYEN EMPIRE – 2100-1785.

    XIème dynastie – 2160-1991

    L’apogée de la dynastie se situe sous Montouhotep III, qui passe son règne à consolider les Deux-Terres et tendre à la situation de l’Ancien Empire. Il monte même des expéditions vers le pays de Pount pour en ramener des produits tropicaux.

    Mais la cause première de la chute de l’Ancien Empire, on s’en souvient, c’est une longue période de sècheresse et celle-ci tarde à s’estomper. On dirait un peu qu’elle connaît des “répliques” comme les seismes. Les années d’inondation trop basse se répètent régulièrement et cela se passe toujours de la même manière : l’aridité provoque à la fois la famine et un afflux de Bédouins cherchant à tout prix à abreuver leurs troupeaux. Il s’en suit des troubles qui peuvent, à tout moment, anihiler les efforts entrepris pour redresser le pays.

    D’autant plus qu’à chaque Nil bas, le prestige du pharaon en prend un sérieux coup. En principe, c’est un dieu vivant , intercesseur des hommes auprès des divinités. Il lui incombe de maintenir l’harmonie cosmique par ses rites devant les autels. Si quelque chose de déplaisant se produit, mauvaise inondation, nuées de sauterelles, épidémie, tout ce qu’on veut, c’est que Sa Majesté n’a pas fait correctement son boulot. De là à le lui faire sentir, il n’y a qu’un pas.

    Et justement, une série d’inondations calamiteusement basses se produisent à la fin du règne de Montouhotep IV.
    Un propriétaire agricole du Nord écrit avec fatalisme à sa mère, restée dans le Sud :
    Je me suis procuré des vivres pour toi mais le Nil est bas et tout le monde crève de faim. Ne te fâche pas du peu que je t’envoie : mieux vaut être à moitié mort que tout à fait“.

    Le phénomène se répète sous Montouhotep V. Des émeutes de la faim éclatent tandis que Bédouins et Libyens mettent le Delta en coupe réglée. Le roi meurt sans descendance. Un haut fonctionnaire du nom d’Amenemhat s’empare du pouvoir. Avec lui commence la :

    XIIème dynastie – 1991-1785

    Amenemhat Ier a de la chance : les crues redeviennent bonnes. La prospérité revient. Libyens et Bédouins sont vigoureusement reconduits aux frontière. Le roi fait construire le Mur du Prince du golfe de Suez à la Méditerranée et pour garder un oeil dessus, il transfère sa capitale de Thèbes à Ity-Taoui (actuellement Licht) à 25 kilomètres au sud de Memphis.

    Il fit l’objet d’une tentative de meurtre qui l’aigrit profondément. Les conseils qu’il laissera à son successeur n’ont pas la sérénité de ceux de Khety III :

    “Arme-toi contre tous subordonnés
    Seul, ne t’approche pas d’eux
    N’aime aucun frère
    Ne connais aucun ami
    J’ai donné aux pauvres et nourri l’orphelin
    Mais ceux qui ont mangé mon pain se sont révoltés
    Celui à qui j’ai tendu la main
    A provoqué des émeutes…”

    A la fin de son règne, il associe son fils Senousret au pouvoir, une nouveauté souvent reprise par la suite.

    Senousret Ier est surtout connu pour ses démélés avec les noirs du sud lointain. Les tribus nubiennes, en cours d’égyptianisation, ne sont plus un problème. La tribu Medjaï, par exemple, fournit depuis longtemps aux pharaons des renforts appréciés – un peu comme les Gurkhas de l’armée britannique. Ces Medjaiou sont autant utilisés à la guerre que comme force de police pour maintenir l’ordre intérieur.

    http://media.paperblog.fr/i/587/5872544/levolution-cette-police-moyen-empire-medjayou-L-yV8YZX.jpeg

    Le danger vient de plus loin, du Soudan,au delà de la Troisième Cataracte. Senousret lance plusieurs grosses expéditions et verrouille la vallée de plusieurs forteresses. Amenemhat II poursuit en ce sens. Sous Senousret II, les Soudanais se rebiffent au point que la vallée craint une réelle invasion. Sans doute quelques défaites égyptiennes dont on ne sait rien.

    Senousret III, le grand homme de la dynastie, écrase les Soudanais en quatre campagnes successives. Sur le plan intérieur, il charge ses ingénieurs d’étudier le moyen d’adoucir l’impact des crues basses par des travaux appropriés. Des solutions seront dégagées mais étant donné l’ampleur et la durée des travaux, c’est son successeur Amenemhat III qui en bénéficiera. Quant à Senousret III – transformé par les Grecs en un personnage légendaire sous le nom de Sésostris, ses statues sont repérables entre mille : il fait perpétuellement la gueule !

    http://antikforever.com/Egypte/Dyn/Images/Dynastie%2011-17/sesostrisIII02.jpg
    Senousret III n’était pas là pour rigoler.

    Il attachera le plus grand soin à verrouiller la vallée nubienne. Il fixe la frontière à la 2ème cataracte, ce qui est raisonnable : la 3ème est vraiment trop loin. Mais il fera construire cinq forteresses dont les défenses rappellent ce que les Européens feront de mieux au moyen-âge. Ce qui reste de ces forteresses est aujourd’hui sous les eaux du lac Nasser mais tout a pu être inventorié et photographié à temps. Voici, à titre d’exemple, une vue de la forteresse de Bouhen (aujourd’hui Wadi Alfa).

    http://www.egypte-racontee-aux-enfants.fr/imagesarmee/arme03.jpg
    La photo souligne bien le soin apporté au système de défense : fossé, double enceinte trouée d’archères, tours flanquantes. Remarquez la base des murs inclinée pour empêcher la pose d’échelles. On se croirait à Château-Gaillard. Le contraste est que la garnison ressemble trait pour trait aux medjaiou montrés plus haut. L’Egypte possède les meilleures forteresses du monde mais l’équipement de ses soldats est quasiment néolithique ! Cette contradiction se paiera un jour au prix fort.

    Après Senousret-à-la-longue-figure, voici Amenemhat III. C’est lui qui inaugure l’extraordinaire système de retenue lancé par ses prédécesseurs. L’oasis du Fayoum, jusque là une zone marécageuse alimentée par un bras du Nil, devient un lac de retenue (Fayoum = pa-Yom = le lac) recevant des eaux prélevées sur le Nil 300 kilomètres en amont, via un canal appelé aujourd’hui Bar Yousouf. Un jeu de vannes à guillotine permettent de déverser le lac dans la vallée basse en cas de besoin.
    Pour la haute vallée, il semble qu’on ait construit “quelque part” un barrage de retenue un peu dans le style de celui d’Assouan mais il n’en reste rien, sinon des listes d’ampleur d’inondation bizarrement élevées.

    Ces aspects technologiques spectaculaires ne doivent pas faire oublier que pour les Egyptiens des temps futurs, le Moyen Empire fut par excellence l’âge classique. Le plus gros de leur littérature remonte à cette époque. Mythologie, codes de morale et de sagesse, écrits scientifiques, poésie, contes divers et même romans, tout est abordé. Le plan social comporte même une véritable révolution : désormais, la vie éternelle dans les champs d’Osiris est offerte à tous et non plus aux seuls rois et à leurs proches… moyennant évidemment quelques conditions d’ordre moral et pécuniaire.

    Amenemhat IV et la reine Sebeknefrourê clôturent la dynastie.

    Tandis qu’au-delà de l’horizon…

    Ur-Nammu, fondateur de la IIIème dynastie d’Our, offre à sa ville un siècle de prospérité brillante en dépit d’attaques incessantes venue d’Elam. A la fin, les Elamites l’emportent.

    Dans la vallée de l’Indus, où l’on commence à domestiquer la poule et l’éléphant, une vague probablement indo-européenne saccage Mohendjo-Daro et Harappa. Ces mêmes Indo-Européens, issus de régions situées au nord d’une ligne mer Noire-mer Caspienne-mer d’Aral, ont domestiqué le cheval et commencent à en exporter vers la Mésopotamie.
    Un de leurs groupes, fraîchement arrivé en Anatolie, fera parler de lui : les Hittites.

    Les Chinois tâtonnent encore sur la question de l’écriture mais commencent à tracer leurs tout premiers pictogrammes.

    La Crète aborde l’âge du bronze moyen. Les Crétois marquent le coup en bâtissant leurs premiers palais et amorcent un commerce intense avec les îles égéennes, l’Asie Mineure, les ports syro-palestiniens et le Delta du Nil.

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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