Post has published by kymiou
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    @docmoustache :

    Et il y en a eu d’autres (de mémoires de guerres) à cet époque là ?

    Je suis obligé de reprendre la question de docmoustache car j’ai été un peu léger dans ma première réponse. Par ignorance. Comme quoi on n’a jamais fini d’apprendre. 😉

    Figurez-vous qu’à quelques mètres de la tombe d’Ahmès fils d’Abana se trouve celle d’un autre Ahmès, surnommé Pen-Nekhbet (litt. celui de la déesse Nekhbet) qui connut lui aussi une carrière militaire. Originaires de la même ville, les deux hommes se sont forcément connus et côtoyés sous les armes.

    Mais cet Ahmès-là vécut plus longtemps que le fils d’Abana et lorsqu’il devint trop vieux pour la castagne, il poursuivit sa carrière comme fonctionnaire civil.  Ainsi finit-il comme « le prince héréditaire, gouverneur, ami unique de Sa Majesté, porteur du sceau royal de Basse-Egypte, héraut du butin, Ahmès dit Pen-Nekhbet… ». Son cursus couvre la fin du règne d’Ahmosis puis ceux d’Amenhotep Ier, Thoutmosis 1er, Thoutmosis II, la reine Hatshepsout et les débuts de Thoutmosis III. Au total une soixantaine d’années. Il a dû mourir à l’approche des quatre-vingts ans.

    Sa biographie, difficile à lire car très abîmée, n’a pas le caractère quasi journalistique de celle du fils d’Abana. C’est plutôt une longue énumération des cadeaux obtenus du roi en récompense de ses faits d’armes mais sans précisions utiles à l’historien.

    Un exemple pris dans la liste. Évoquant un pharaon précis, il raconte :

    J’ai suivi le roi Djeserkarê (Amenhotep Ier) et capturé un prisonnier au pays de Kouch (Nubie) ; de nouveau, j’ai suivi le roi Djeserkarê et j’ai récolté pour lui trois mains.

    Et plus loin, il complète : « Le roi Djeserkarê me donna de l’or : deux bracelets, quatre colliers, un brassard, un poignard, une coiffe, un éventail et un bijou ».

    Et ainsi pour chaque souverain. Il a connu tous les théâtres d’opération, depuis la Nubie au sud jusqu’au Naharina (Mitanni) au nord.

    En fin de carrière militaire, il a su parfaitement négocier son recyclage dans le civil. Il raconte en effet :

    « La grande épouse royale Hashepsout renouvela mes honneurs et me confia la protection de sa fille aînée, la princesse Nefrourê, alors qu’elle était encore une enfant en nourrice ».

    Ayant eu la prudence de ne pas identifier la reine-régente à un pharaon, il échappa à la grande lessive opérée par Thoutmosis III sur l’entourage de sa mère lors de son accession effective au trône.

    On n’en sait pas davantage sur Ahmès Pen-Nekhbet mais, au soir de sa vie, il a forcément croisé un jeune guerrier lui aussi plein d’avenir et qui nous a laissé le compte-rendu de sa carrière, réalisée pour l’essentiel auprès de Thoutmosis III et achevée comme général d’armée et commandant de la garde royale sous son successeur Amenhotep II.

     

    Il s’agit d’Amenemheb, surnommé Mahou, dont la biographie orne le dernier domicile connu, la tombe thébaine TT85.

    Il était certainement de bonne famille car il fut élevé au Kep, une sorte d’académie pour les futurs cadres du royaume et attachée au palais. Il y a fréquenté tous les princes royaux, y compris le jeune Thoutmosis III en personne. Par la suite, il fut de toutes les campagnes et s’illustra dans le Néguev, puis du côté d’Alep, de Sendjar, de Kadesh et d’autres villes mal identifiées comme Niyi et Meryou. Il lança aussi une incursion en Mitanni après avoir traversé l’Euphrate à hauteur de Karkémish.

    Trois épisodes ont particulièrement attiré l’attention. Alors que les chars égyptiens approchent de Kadesh, l’ennemi leur envoie une jument en chaleur en comptant qu’elle sèmera la pagaille parmi les fougueux étalons des attelages. Amenemheb s’interpose, abat l’allumeuse, lui coupe la queue et la présente au roi sous les acclamations.

    A l’époque, il y avait encore des éléphants en Syrie. Thoutmosis décide d’une chasse pour s’offrir leurs défenses et se retrouve en grand danger devant un grand mâle pas vraiment d’accord. Nouvelle intervention d’Amenemheb dit Mahou, qui sauve le roi in extremis en frappant l’animal à la trompe. Vous ne trouvez pas que cela rappelle le geste de Clitos auprès d’Alexandre sur le Granique ?

    Enfin, au siège de Kadesh, notre héros prit le commandement d’une groupe de pionniers qui parvint à défoncer le mur d’enceinte flambant neuf de la ville. Cela lui valut en récompense « des belles choses qui font plaisir ».

    Une phrase de cette biographie fut très appréciée des historiens car elle fournissait un renseignement rarissime : une date précise. Elle concerne la mort de Thoutmosis III. Je vous en cite l’essentiel :

    « Tandis que le pharaon avait achevé son temps de vie fait de nombreuses et belles années (…) depuis l’an 1 jusqu’à l’an 54, 3ème mois de la saison peret, le trentième jour, (…) il s’éloigna vers le ciel, s’étant uni au disque solaire. La chair du dieu (= Thoutmosis) fusionna avec Celui qui l’avait engendré. »

    Détail intéressant, le texte enchaîne aussitôt : « Le lendemain à l’aube (…), le roi de Haute et Basse Égypte Aâkheperourê Amenhotep, doué de vie, fut établi sur le trône de son père ; il adopta les titres royaux et se saisit de l’autorité ».

    C’est clairement la version égyptienne de la fameuse formule « Le roi est mort, vive le roi ! ».

    Mais pour les compagnons d’un roi défunt, les changements de règne suscitent toujours de lourdes inquiétudes du genre  « retraites anticipées ». Le nouveau souverain – qui n’a que dix-huit ans – n’imposerait-il pas de nouveaux conseillers dans le simple but de s’affirmer ? Cela s’était déjà vu. Après le trépas d’Hatshepsout, par exemple, et ce n’était pas si lointain. Mais Amenemheb dit Mahou fut très vite rassuré. Il nous décrit la scène, la dernière de sa biographie :

    « Je me suis prosterné au sol devant Sa Majesté et il m’a dit :

    -J’ai appris à connaître tes qualités alors que j’étais tout bébé, quand tu étais dans la suite de mon père. Une nouvelle fonction t’est désignée. Tu serviras comme lieutenant-général de l’armée et tu prendras le commandement des Braves du roi. »

    Et Amenemheb (dont on sent la fierté mâtinée de soulagement) conclut avec une modestie étudiée : « Alors, le lieutenant-général Mahou exécuta ce qu’ordonnait son maître ».

    Il s’en tira si bien qu’en fin de carrière, il parvint à léguer sa charge de commandant de la garde royale à son fils Imaou !

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    A l'inverse du généraliste, le spécialiste est celui qui en sait toujours plus sur un sujet de plus en plus restreint. Le spécialiste parfait est donc celui qui sait absolument tout sur absolument rien.

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